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La couleur de la mort

À cause de son étrange frère jumeau, le beau Nyima se disputait parfois avec sa petite amie Drolma. Elle voulait se marier. Mais il lui répondait toujours : « Attends un peu que Dawa aille mieux, alors on se mariera. » Jusqu’à ce que la mort s’en mêle.

En allant voir Nyima, ce jour-là, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir lui dire, mais en vain : je ne trouvais rien. Je lui avais passé un coup de fil, juste avant : « Je suis revenu, je vais passer te voir. » J’avais entendu un murmure à l’autre bout de la ligne, puis il avait raccroché. Nyima a un petit frère qui s’appelle Dawa (1). Ils sont jumeaux ; mais, comme Nyima est né le premier, ses quelques minutes d’avance lui donnent droit, de fait, au titre de frère aîné. Leur père est mort quand ils étaient encore enfants, si bien que la charge de s’occuper du petit Dawa a très tôt incombé à Nyima. Dans les moments difficiles, il disait souvent : « C’est pas juste que je sois né le premier, dommage que ce soit pas lui qui soit né quelques minutes avant moi. » Nyima était un gamin astucieux et doué ; tout le monde voulait être son copain, mais personne ne voulait être celui de son petit frère. On disait qu’il n’était pas très normal, Dawa. Mais Nyima refusait de l’admettre ; il répondait toujours que c’était juste que Dawa était encore petit, et qu’il irait mieux en grandissant. Il fallut attendre que Dawa ait seize ans, et qu’il caresse un jour la poitrine de Drolma, pour que Nyima, furieux, lui lance : « T’es vraiment cinglé quand même ! » Pour toute réponse, Dawa avait éclaté de rire. Drolma était la petite amie de Nyima. Elle était très jolie, et tous les copains étaient béats d’admiration devant elle. J’avais dit à Nyima : « T’as de la veine d’avoir trouvé une fille aussi jolie, même un simple d’esprit s’en rend compte. » « Peut-être que, finalement, à seize ans, il y a des choses qu’il a fini par comprendre », m’avait-il répondu. J’avais éclaté de rire, mais Drolma, elle, semblait furieuse, alors j’avais fait mine de la consoler : « Tu devrais être contente, regarde ! Si même un simple d’esprit se rend compte que tu es jolie, cela montre bien que tu n’as pas une beauté ordinaire ! » Nyima avait pouffé de rire, Dawa aussi. Drolma avait toujours l’air aussi furieuse, mais je laissai tomber,  je savais bien que, au fond, elle était très contente. Elle adorait que l’on trouve des moyens originaux pour vanter sa beauté. C’était une fille intelligente, et elle s’était bien rendu compte que ce que j’avais dit était suprêmement élogieux. À partir de ce jour, une fois qu’il eut reconnu que Dawa n’était pas très normal, Nyima commença à se plaindre, de temps à autre : « Ah, même s’il était né quelques minutes avant moi, cela n’aurait servi à rien, il aurait quand même fallu que je m’occupe de lui, quelle déveine qu’on soit frères ! » À cause de ce jumeau, Nyima se disputait parfois avec sa petite amie. Drolma voulait se marier, mais il n’arrêtait pas de lui dire : « Attends un peu que Dawa aille mieux, alors on se mariera. » Cela mettait Drolma hors d’elle : « Il caresse la poitrine de ta petite amie ! Voilà où on en est », lui disait-elle. « Tu espères quoi, comme amélioration, après ça ? » Mais, dans ces moments-là, Nyima ne répondait rien. Drolma avait beau être très jolie, très admirée, c’était Nyima qu’elle aimait, alors elle n’osait pas trop insister. Moi-même, je l’avais beaucoup aimée, à un moment, mais j’avais bien compris qu’elle ne serait jamais à moi. Comme Drolma savait que je l’avais aimée, cela l’incitait à me faire des confidences. Elle me disait parfois, en secret : « Comment pourrait-on imaginer que ces deux-là sont jumeaux ? L’un est fin et beau, l’autre n’est même pas capable de s’essuyer la morve du nez ; l’un est naturellement doué, l’autre n’a même pas toute sa tête. » Cela me rendait triste quand elle me parlait ainsi ; je lui répondais dans un soupir : « Les choses, en ce bas monde, sont étranges, inexplicables et incompréhensibles. » Drolma se contentait de secouer la tête en soupirant elle aussi. Mais elle voyait bien qu’elle m’attristait, alors elle ajoutait, dans un sourire : « Tu sais, toi aussi tu es beau et doué ; s’il n’y avait pas Nyima, c’est toi que j’aimerais, c’est sûr ! » Elle croyait sans doute me consoler, mais ses paroles ne faisaient qu’accroître mon amertume. Je me disais parfois qu’elle était vraiment stupide. Pour en revenir à Dawa, c’est vrai qu’il faisait un peu peur quand on le voyait – je n’exagère pas. Il n’avait vraiment pas toute sa tête ; il suffisait d’un coup d’œil à n’importe quelle fille pour s’en rendre compte, sans avoir besoin de l’observer plus longtemps. Quand Nyima était avec Drolma, il affichait toujours son amour pour son frère. Drolma l’en admirait énormément ; chez elle, elle vantait la bonté d’âme de Nyima à ses parents et à ses frères et sœurs, en ajoutant qu’elle ne s’était pas trompée sur lui. Toute la famille était d’accord et approuvait leur relation. Dawa, semble-t-il, se rendait compte qu’il n’avait pour toute famille que son frère Nyima, alors il le cajolait. Il avait avec lui une proximité qu’il n’avait avec personne d’autre – sauf le jour où il avait caressé la poitrine de Drolma. Pourtant, parfois, en l’absence de Drolma, Nyima en avait tellement assez de son frère qu’il lui arrivait de s’écrier : « Si seulement tu pouvais mourir, je pourrais épouser Drolma ! » La première fois qu’il avait prononcé ces paroles, Nyima avait été pris de panique. Il avait jeté un regard effaré à son frère, mais celui-ci n’avait eu aucune réaction ; son visage avait continué d’exprimer la même joie béate. Par la suite, il abandonna tout scrupule, et cette phrase devint chez lui une sorte de leitmotiv. Mais il se gardait bien de la proférer en présence de Drolma. Je ne me sentais pas très à l’aise, moi non plus, quand je l’entendais prononcer cette phrase ; je ne pouvais m’empêcher, chaque fois, de lui dire, en le regardant dans les yeux : « Comment peut-on dire une chose pareille à son propre frère ? » Mais il répondait, sans se troubler : « Si tu avais un petit frère comme lui, tu finirais peut-être, à la longue, par en dire autant. » Et j’en arrivais à me demander comment je pouvais fréquenter un tel garçon. Un jour, il sembla deviner mes pensées et me dit : « S’il mourait, vraiment, ce serait très bien ; mes parents étant morts, ils n’ont pas eu à nous élever. Si je mourais, je n’aurais pas non plus à peiner pour élever Dawa. Mais si c’était lui qui mourait, il n’aurait pas à souffrir pour continuer à vivre. » « Tu sais, lui avais-je répondu non sans une certaine hypocrisie, ce qui est écrit dans le canon bouddhiste : qu’il est extrêmement difficile de renaître dans un corps humain ? » « Ça, je ne sais pas, avait
rétorqué Nyima, mais ce que je sais, c’est qu’il est bien plus facile de mourir que de vivre. » À mi-chemin, j’en étais toujours à me demander ce que j’allais pouvoir dire à Nyima quand je le verrais, sans avoir rien trouvé, lorsque j’entendis soudain devant moi une clameur qui me fit lever la tête. Je vis, massée autour d’une chose indistincte, une foule de gens en train de discuter bruyamment, et me tournant le dos. Je me suis approché. Il y avait sur le bord de la route un enclos à cochons où l’un des animaux portait tellement de morsures qu’il n’était plus qu’une plaie informe. « Que s’est-il passé ? » demandai-je à l’un des badauds. L’homme me répondit en me regardant d’un air bizarre : « Ce qui s’est passé ? Ce porc est mort des morsures d’un autre porc ; voilà l’état dans lequel il l’a mis. » Cela avait quelque chose d’effrayant : « Quoi ! lui dis-je, Un porc mort des morsures d’un autre porc ? Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille. » Mais l’homme ne m’écoutait plus. Tous ces gens étaient en train de discuter pour savoir si l’on pouvait manger un porc mort de la sorte. Certains disaient que oui, qu’est-ce qui pourrait bien l’empêcher ? Mais d’autres disaient qu’un porc dans cet état, on ne pouvait certainement pas le manger. D’autres encore avançaient que ce n’était pas la peine de discuter plus longtemps, un porc comme ça, il n’y avait qu’à le brûler pour s’en débarrasser. Finalement, ce fut le cri général : « Il faut s’en débarrasser, brûlons-le, brûlons-le ! » Je les laissai et repris mon chemin. Mais la même question revint me tourmenter : que dire à Nyima ? Son frère était mort quinze jours plus tôt, percuté par un camion. Selon les témoins, il y avait eu un grand cri suivi d’un bruit assourdissant de freins ; la cervelle de Dawa avait littéralement giclé de son crâne, et il s’était tout doucement affaissé par terre, comme une veste ouatée qui aurait perdu son rembourrage. Quand Nyima était arrivé, Dawa était déjà mort ; bien que son visage fût blême, ses traits semblaient avoir perdu leur singularité, c’était le visage de quelqu’un de normal. « Il fallait que tu meures, s’était écrié Nyima en pleurant, pour devenir beau. » Le chauffeur s’étant enfui au volant de son camion, certains incitèrent Nyima à aller porter plainte, pour qu’on arrête l’auteur de l’accident. Mais Nyima avait répondu : « Non, laissez tomber, je pense que c’est la faute de Dawa, il n’était pas très normal. » Au moment de l’accident, je n’étais pas au pays. Tout ce que je sais de sa mort, c’est ce qu’on m’a raconté. Si je suis revenu aujourd’hui, c’est pour aller voir Nyima. On m’a dit que, comme je n’avais pas pu être là, les funérailles de Dawa s’étaient déroulées avec une assistance réduite au minimum ; je le regrette infiniment. C’est pour cela que je ne sais pas ce que je vais lui dire, à Nyima, quand je vais arriver chez lui. On ne trouve jamais rien à dire, dans un cas pareil, c’est vraiment difficile. Il m’a souvent confié que j’étais son plus proche ami, l’être qui lui était le plus cher, après son frère. C’est la raison pour laquelle, au fond de moi, je ressens une certaine responsabilité, dans cette histoire, et c’est un sentiment qui ne me laisse pas en paix. Quand il m’a vu, il ne m’a pas laissé ouvrir la bouche : « Je suis vraiment à pendre », m’a-t-il lancé aussitôt. « C’est moi qui ai tué Dawa, par mes imprécations. » C’était encore plus difficile de trouver quelque chose à dire, après cela. Mais il a continué : « Si je n’avais pas constamment répété cette malédiction, peut-être Dawa ne serait-il pas mort. » Là, j’ai soudain trouvé quelque chose : « C’est seulement parce que tu souffrais que tu disais cela. » Je n’aurais jamais pensé que ce serait la première phrase que je lui dirais. C’est seulement alors qu’il m’a regardé en face et m’a demandé : « Tu le penses vraiment ? » J’ai hoché la tête. Mais il m’a dit : « Il y a pourtant des gens qui prétendent qu’il est mort parce que je le maudissais. » Je lui ai alors répondu ce qui me semblait le plus approprié, vu les circonstances : « La vie et la mort sont des phénomènes transitoires, cela peut arriver à n’importe qui. » Après coup, ces paroles m’ont semblé parfaitement stupides, et inopportunes. Elles n’ont eu aucun effet apaisant, au contraire, il s’est mis dans une colère noire : « Ce maudit chauffeur, c’est lui qui est à tuer, il renverse quelqu’un et prend la fuite : si je l’avais attrapé, je l’aurais écorché vif, je l’aurais éviscéré ! » À voir sa fureur, je ne pus m’empêcher de lui répéter, quelque peu effrayé : « La vie et la mort sont des phénomènes transitoires, il ne faut pas trop y penser. » Cette fois-ci, mes paroles me semblèrent parfaitement adaptées à la situation. Pourtant, il se mit à pleurer toutes les larmes de son corps. Après avoir séché son nez et ses yeux, et s’être essuyé sur son pantalon, il m’a lancé : « Et comment veux-tu que je n’y pense pas quand c’est moi qui l’ai tué ? » Sur quoi il se remit à pleurer en sanglotant bruyamment comme un enfant. J’étais sidéré ; je n’avais encore jamais vu quelqu’un pleurer ainsi. « Tu te souviens, me demanda-t-il à travers ses larmes, un jour que nous avions emmené paître les moutons, je t’ai dit que j’aimerais le pousser dans un précipice ? » J’ai dit oui de la tête ; je me souvenais très bien, et je me souvenais aussi de la frayeur que j’avais éprouvée, ce jour-là. « Qu’est-ce qui m’a pris ? » continua-t-il. « Je le pensais vraiment. Je devais être possédé ! Je suis sûr que c’est sous l’emprise d’un esprit malin que j’ai tramé sa mort. » « Mais non, lui ai-je rétorqué, ce n’est qu’un accident, je puis témoigner que tu n’y es pour rien. » J’ai tout de suite pensé que c’était une chose idiote à dire, mais il m’a regardé d’un air absent, et ses pleurs se sont peu à peu calmés. C’est cependant avec encore quelques sanglots dans la voix qu’il m’a dit : « Quand l’accident est arrivé, je n’y étais pas, c’est sûr, mais j’ai eu conscience de ce qui se passait. » Là, j’ai eu peur ; il a fait une pause, le temps de s’arrêter complètement de pleurer, avant d’ajouter, d’un air très sérieux : « Ce jour-là, j’ai vu la couleur de la mort. » Je lui ai jeté un regard effaré, en attendant qu’il continue. « Je n’avais jamais pensé, dit-il, que la mort puisse avoir une couleur. » Il s’arrêta à nouveau ; j’attendais la suite. « Mais, en voyant cette couleur, poursuivit Nyima, j’ai su tout de suite qu’il était arrivé quelque chose à Dawa. » Il avait piqué ma curiosité, j’aurais voulu savoir comment c’était, la couleur de la mort, mais ce n’était pas le moment. « C’est une couleur, ajouta-t-il, qu’on voit rarement en ce monde, mais quand on la voit, on peut être sûr que quelqu’un est mort. » Je n’avais plus en tête que cette question obsédante, savoir comment est la couleur de la mort, alors je ne me rappelle plus très bien ce dont on a parlé ensuite. J’ai fini par accompagner Nyima pour dîner, et ce n’est qu’une fois le repas terminé que j’ai soudain réalisé que Drolma n’était pas avec lui. Je lui ai donc demandé : « Et Drolma ? – Depuis l’enterrement de Dawa, a-t-il répondu, elle ne m’a plus adressé la parole. – Ah, et pourquoi ? – Aucune idée. Va savoir, avec les femmes ! » Je n’ai rien dit. Mais il a ajouté : « Tu devrais aller la voir demain. » Le lendemain, je suis donc allé voir Drolma. En chemin, j’ai rencontré quelques connaissances qui m’ont demandé : « Tu vas voir Drolma ? » Comme j’acquiesçais, ils ont hoché la tête d’un air grave. « J’y vais pour Nyima », leur ai-je expliqué. D’un air toujours aussi grave ils ajoutèrent : « Tu as raison, vas-y, vas-y vite. » Je suis allé directement chez Drolma sans comprendre ce qu’ils voulaient dire. Quand elle me vit, Drolma se précipita dans mes bras et éclata en sanglots. Elle pleura longtemps, sans que je cherche à l’arrêter. Quand elle eut fini, elle demanda : « Tu m’as aimée, n’est-ce pas ? » À quoi je répliquai, d’un air sévère : « Comment peux-tu me demander une chose pareille dans les circonstances actuelles ? » « Je sais, dit-elle, que tu m’as aimée, alors maintenant épouse-moi. » Je lui jetai un regard ébahi. Puis, d’un air très naturel, elle expliqua : « À présent, tout ce que je cherche, c’est quelqu’un qui m’aime, pour l’épouser. – Et Nyima, alors ? ai-je demandé. – Il ne m’aime pas. Il ne pense qu’à Dawa. Ce n’est qu’après sa mort que je l’ai compris. » Je l’ai repoussée et lui ai dit : « Ce n’est pas possible, Nyima t’aime et t’a toujours aimée. – C’est aussi ce que je pensais, avant, mais maintenant j’ai enfin réalisé qu’il n’y a pas de place pour moi dans son cœur. – Et pourquoi ? – Je le sais, dit-elle, c’est comme ça, il n’y a pas de place pour moi dans son cœur. – Il faut que tu me donnes une raison. » Elle est restée dans le vague : « Ce n’est pas facile à dire. – Comment ça, pas facile à dire ? Donne-moi quand même une raison. » Après avoir réfléchi un moment, Drolma m’expliqua : « Il y a une dizaine de jours, une fois les funérailles de Dawa terminées, Nyima est accouru tout excité à la maison pour me proposer qu’on se marie. J’étais ravie, c’est évident, cela faisait tellement longtemps que j’en rêvais ! Pourtant je lui ai répondu d’attendre un peu, que ce n’était pas un moment approprié pour parler mariage. Il m’a rétorqué que si, que nous avions déjà trop attendu. Je n’ai rien dit, mais mon silence était un consentement tacite. » Sur ces paroles, elle se tut. – C’est formidable, non ? C’est bien ce que tu voulais, te marier avec lui ? Pourtant, Drolma répondit : « Non, parce que, s’il voulait m’épouser, ce n’est pas parce qu’il m’aimait. – Comment cela ? » demandai-je. Drolma ne répondait pas. Comme je la regardais dans les yeux, elle se mit à rougir. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’elle continua : « Ce soir-là, il a voulu rester avec moi, et moi j’étais d’accord pour coucher avec lui. Mais, d’habitude, il prend ses précautions : il prépare un préservatif, en disant que s’il arrivait quelque chose, on serait bien embêtés. Ce soir-là, il n’en a pas utilisé. J’ai trouvé cela bizarre, alors je lui ai demandé pourquoi il n’en prenait pas. Il m’a répondu qu’il voulait avoir un enfant. “Mais, ai-je protesté, on n’est pas encore mariés, ce n’est pas bien.” Alors il m’a raconté qu’il était allé consulter un grand maître ; celui-ci avait dit que Dawa allait se réincarner et serait de retour chez lui dans les quarante-neuf jours, mais que, si on laissait passer l’occasion, après, ce serait trop tard… » Elle s’arrêta sur ces mots, et je ne savais pas quoi dire. Je n’osais même plus la regarder en face ; j’avais l’impression de m’être trompé, d’une certaine manière. Alors elle ajouta : « Tu vois bien qu’en dehors de son frère, rien n’importe pour lui ; moi, je ne suis qu’un instrument. » Je baissai encore plus la tête. Je ne savais donc pas si elle me regardait quand elle reprit : « Je l’ai jeté du lit à coups de pied et l’ai mis dehors. » Là, j’ai relevé la tête. « Je ne veux plus le revoir », a-t-elle ajouté, en me regardant droit dans les yeux. De nouveau, j’ai baissé la tête. « Maintenant, déclara-t-elle, je veux juste trouver un mari qui m’aime. Tu veux m’épouser ou pas ? » Après avoir réfléchi, je relevai la tête pour lui dire : « Tu sais bien que c’est Nyima qui t’aime le plus. – Ça, c’est ce que je pensais, répondit-elle sèchement, avec un petit rire froid. – Sais-tu ce que Nyima disait souvent à Dawa, quand il était encore vivant ? – Non, quoi ? – Il lui disait souvent : “Si tu pouvais mourir, enfoiré, je pourrais épouser Drolma !” » Drolma eut l’air de se ressaisir ; elle me regarda. « C’est seulement quand tu n’étais pas là qu’il disait cela, expliquai-je. Il avait très peur de te perdre ; maintenant, il voudrait que Dawa revienne. Tu sais que vous êtes les deux personnes les plus importantes pour lui. » Elle me regarda. Alors qu’elle entrouvrait légèrement la bouche, je lui lançai : « Va vite voir Nyima, c’est maintenant qu’il a le plus besoin de toi ! » Drolma sortit avec moi ; une fois dehors, je songeai aux paroles de Nyima et lui demandai : « Nyima t’a raconté qu’il avait vu la couleur de la mort ? – Oui. Ces derniers temps, il a dit beaucoup de choses bizarres. – Mais lui as-tu demandé ce que c’était comme couleur, la couleur de la mort ? insistai-je. – Non, ce n’est pas mon habitude de poser des questions sur des choses aussi bizarres, ça n’a pas de sens. » Nous étions arrivés à un carrefour, et chacun allait de son côté. Au moment de la quitter, je lui ai dit : « Va vite t’occuper de Nyima. » Elle a opiné de la tête et s’est éloignée. « Dis-lui que je vais bientôt revenir le voir », ai-je crié.   Cette nouvelle de Pema Tseden est inédite. Confiée à nos soins par l’auteur, elle a été traduite du chinois par Brigitte Duzan.

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