La couleur de la mort
par Pema Tseden

La couleur de la mort

À cause de son étrange frère jumeau, le beau Nyima se disputait parfois avec sa petite amie Drolma. Elle voulait se marier. Mais il lui répondait toujours : « Attends un peu que Dawa aille mieux, alors on se mariera. » Jusqu’à ce que la mort s’en mêle.

Publié dans le magazine Books, septembre 2013. Par Pema Tseden
En allant voir Nyima, ce jour-là, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir lui dire, mais en vain : je ne trouvais rien. Je lui avais passé un coup de fil, juste avant : « Je suis revenu, je vais passer te voir. » J’avais entendu un murmure à l’autre bout de la ligne, puis il avait raccroché. Nyima a un petit frère qui s’appelle Dawa (1). Ils sont jumeaux ; mais, comme Nyima est né le premier, ses quelques minutes d’avance lui donnent droit, de fait, au titre de frère aîné. Leur père est mort quand ils étaient encore enfants, si bien que la charge de s’occuper du petit Dawa a très tôt incombé à Nyima. Dans les moments difficiles, il disait souvent : « C’est pas juste que je sois né le premier, dommage que ce soit pas lui qui soit né quelques minutes avant moi. » Nyima était un gamin astucieux et doué ; tout le monde voulait être son copain, mais personne ne voulait être celui de son petit frère. On disait qu’il n’était pas très normal, Dawa. Mais Nyima refusait de l’admettre ; il répondait toujours que c’était juste que Dawa était encore petit, et qu’il irait mieux en grandissant. Il fallut attendre que Dawa ait seize ans, et qu’il caresse un jour la poitrine de Drolma, pour que Nyima, furieux, lui lance : « T’es vraiment cinglé quand même ! » Pour toute réponse, Dawa avait éclaté de rire. Drolma était la petite amie de Nyima. Elle était très jolie, et tous les copains étaient béats d’admiration devant elle. J’avais dit à Nyima : « T’as de la veine d’avoir trouvé une fille aussi jolie, même un simple d’esprit s’en rend compte. » « Peut-être que, finalement, à seize ans, il y a des choses qu’il a fini par comprendre », m’avait-il répondu. J’avais éclaté de rire, mais Drolma, elle, semblait furieuse, alors j’avais fait mine de la consoler : « Tu devrais être contente, regarde ! Si même un simple d’esprit se rend compte que tu es jolie, cela montre bien que tu n’as pas une beauté ordinaire ! » Nyima avait pouffé de rire, Dawa aussi. Drolma avait toujours l’air aussi furieuse, mais je laissai tomber,  je savais bien que, au fond, elle était très contente. Elle adorait que l’on trouve des moyens originaux pour vanter sa beauté. C’était une fille intelligente, et elle s’était bien rendu compte que ce que j’avais dit était suprêmement élogieux. À partir de ce jour, une fois qu’il eut reconnu que Dawa n’était pas très normal, Nyima commença à se plaindre, de temps à autre : « Ah, même s’il était né quelques minutes avant moi, cela n’aurait servi à rien, il aurait quand même fallu que je m’occupe de lui, quelle déveine qu’on soit frères ! » À cause de ce jumeau, Nyima se disputait parfois avec sa petite amie. Drolma voulait se marier, mais il n’arrêtait pas de lui dire : « Attends un peu que Dawa aille mieux, alors on se mariera. » Cela mettait Drolma hors d’elle : « Il caresse la poitrine de ta petite amie ! Voilà où on en est », lui disait-elle. « Tu espères quoi, comme amélioration, après ça ? » Mais, dans ces moments-là, Nyima ne répondait rien. Drolma avait beau être très jolie, très admirée, c’était Nyima qu’elle aimait, alors elle n’osait pas trop insister. Moi-même, je l’avais beaucoup aimée, à un moment, mais j’avais bien compris qu’elle ne serait jamais à moi. Comme Drolma savait que je l’avais aimée, cela l’incitait à me faire des confidences. Elle me disait parfois, en secret : « Comment pourrait-on imaginer que ces deux-là sont jumeaux ? L’un est fin et beau, l’autre n’est même pas capable de s’essuyer la morve du nez ; l’un est naturellement doué, l’autre n’a même pas toute sa tête. » Cela me rendait triste quand elle me parlait ainsi ; je lui répondais dans un soupir : « Les choses, en ce bas monde, sont étranges, inexplicables et incompréhensibles. » Drolma se contentait de secouer la tête en soupirant elle aussi. Mais elle voyait bien qu’elle m’attristait, alors elle ajoutait, dans un sourire : « Tu sais, toi aussi tu es beau et doué ; s’il n’y avait pas Nyima, c’est toi que j’aimerais, c’est sûr ! » Elle croyait sans doute me consoler, mais ses paroles ne faisaient qu’accroître mon amertume. Je me disais parfois qu’elle était vraiment stupide. Pour en revenir à Dawa, c’est vrai qu’il faisait un peu peur quand on le voyait – je n’exagère pas. Il n’avait vraiment pas toute sa tête ; il suffisait d’un coup d’œil à n’importe quelle fille pour s’en rendre compte, sans avoir besoin de l’observer plus longtemps. Quand Nyima était avec Drolma, il affichait toujours son amour pour son frère. Drolma l’en admirait énormément ; chez elle, elle vantait la bonté d’âme de Nyima à ses parents et à ses frères et sœurs, en ajoutant qu’elle ne s’était pas trompée sur lui. Toute la famille était d’accord et approuvait leur relation. Dawa, semble-t-il, se rendait compte qu’il n’avait pour toute famille que son frère Nyima, alors il le cajolait. Il avait avec lui une proximité qu’il n’avait avec personne d’autre – sauf le jour où il avait caressé la poitrine de Drolma. Pourtant, parfois, en l’absence de Drolma, Nyima en avait tellement assez de son frère qu’il lui arrivait de s’écrier : « Si seulement tu pouvais mourir, je pourrais épouser Drolma ! » La première fois qu’il avait prononcé ces paroles, Nyima avait été pris de panique. Il avait jeté un regard effaré à son frère, mais celui-ci n’avait eu aucune réaction ; son visage avait continué d’exprimer la même joie béate. Par la suite, il abandonna tout scrupule, et cette phrase devint chez lui une sorte de leitmotiv. Mais il se gardait bien de la proférer en présence de Drolma. Je ne me sentais pas très à l’aise, moi non plus, quand je l’entendais prononcer cette phrase ; je ne pouvais m’empêcher, chaque fois, de lui dire, en le regardant dans les yeux : « Comment peut-on dire une chose pareille à son propre frère ? » Mais il répondait, sans se troubler : « Si tu avais un petit frère comme lui, tu finirais peut-être, à la longue, par en dire autant. » Et j’en arrivais à me demander comment je pouvais fréquenter un tel garçon. Un jour, il sembla deviner mes pensées et me dit : « S’il mourait, vraiment, ce serait très bien ; mes parents étant morts, ils n’ont pas eu à nous élever. Si je mourais, je n’aurais pas non plus à peiner pour élever Dawa. Mais si c’était lui qui mourait, il n’aurait pas à souffrir pour continuer à vivre. » « Tu sais, lui avais-je répondu non sans une certaine hypocrisie, ce qui est écrit dans le canon bouddhiste : qu’il est extrêmement difficile de renaître dans un corps humain ? » « Ça, je ne sais pas, avait rétorqué Nyima, mais ce que je sais, c’est qu’il est bien plus facile de mourir que de vivre. » À mi-chemin, j’en étais toujours à me demander ce que j’allais pouvoir dire à Nyima quand je le verrais, sans avoir rien trouvé, lorsque j’entendis soudain devant moi une clameur qui me fit lever la tête. Je vis, massée autour d’une chose indistincte, une foule de gens en train de discuter bruyamment, et me tournant le dos. Je me suis approché. Il y avait…
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