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La fabrique du conformisme

Confrontés à la pression du groupe, la plupart d’entre nous préférons ignorer ce que nous savons être vrai (ou faux) pour nous ranger à l’avis majoritaire. Pis : qu’il s’agisse de convictions politiques ou de certitudes alimentaires, l’influence des autres radicalise la pensée de chacun. Un phénomène inquiétant, que renforcent les réseaux sociaux.

On se laisse parfois convaincre par une rumeur pour la seule raison que d’autres y ont cru. Il arrive aussi que l’on feigne d’y croire : les gens s’autocensurent pour donner l’impression qu’ils pensent comme tout le monde. Cette pression qu’exerce le conformisme illustre bien le mode de propagation de la rumeur, comme l’attestent les recherches menées par Solomon Asch (1). Ce psychologue s’est demandé si les individus étaient prêts à ignorer les preuves irréfutables fournies par leurs propres sens. Dans ces expériences célèbres, le sujet est intégré à un groupe de sept à neuf personnes qui sont en réalité complices du chercheur. La tâche est d’une simplicité risible : il s’agit de comparer une ligne tracée sur un carton blanc à trois autres lignes, et de l’associer à celle dont la longueur est identique. Les deux autres sont d’une taille nettement différente, entre deux et quatre centimètres de plus ou de moins. Lors des deux premières sessions, tout le monde donne la même bonne réponse. « Le choix est simple, et chaque individu rend uniformément le même avis. » Mais voilà que « soudain, lors de la troisième session, cette belle harmonie est perturbée ». En effet, tous les autres membres du groupe, complices de Solomon Asch, ont associé la ligne en question à une ligne manifestement plus courte ou plus longue. Le sujet doit alors trancher : soit il maintient son jugement, soit il se range à l’avis des autres. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la plupart des cobayes finissent par céder à la pression du groupe au moins une fois dans une série de tests. Quand on leur demande de choisir la bonne ligne sans leur communiquer la réponse des autres, ils se trompent dans moins de 1 % des cas. Mais le taux d’erreur grimpe à 36,8 % quand le reste du groupe fournit la mauvaise réponse. Dans une séquence de douze sessions, pas moins de 70 % des sujets se rangent ainsi à l’avis général, sans tenir compte des preuves que leur fournissent leurs propres yeux. […] Cette expérience permet de mieux cerner le rapport entre une rumeur qui parvient à s’imposer et la pression du conformisme : confrontés à l’avis explicite de la majorité, certains sont prêts à ignorer ce qu’ils savent, ou du moins à faire taire leurs doutes. La diffusion d’une rumeur tient souvent à de semblables cascades de conformité, particulièrement actives dans les réseaux sociaux constitués de groupes très soudés, ou très attachés à certaines croyances. L’individu se range à l’avis du groupe pour s’assurer sa bienveillance – fût-ce en reniant ses opinions personnelles. Imaginons que Pierre laisse entendre que tel personnage politique est corrompu, et qu’Ingrid soit d’accord avec lui – non parce qu’elle pense qu’il dit la vérité, mais parce qu’elle ne veut pas passer aux yeux de Pierre pour ignorante ou insensible aux malversations. Si Pierre et Ingrid affirment que le politicien en question est corrompu, Mathilde hésitera peut-être à les contredire ouvertement, allant jusqu’à donner l’impression qu’elle partage leur avis – non parce qu’elle pense effectivement qu’ils ont raison, mais parce qu’elle ne veut pas susciter leur hostilité ou perdre leur estime. On conçoit aisément qu’un tel processus entraîne un type particulier de cascade. Une fois que Pierre, Ingrid et Mathilde expriment un avis commun sur le sujet, leur ami Gaspard ne souhaitera sans doute pas les démentir – même s’il pense qu’ils se trompent, il préférera éviter le risque d’une rupture ouverte avec eux. Bien entendu, les cascades de conformité peuvent aussi créer une convergence favorable à la vérité. Il se peut que des personnes sceptiques à mauvais escient s’imposent le silence – ce qui est fort souhaitable si leur vision est infondée. Mais le phénomène contribue souvent à la propagation de fausses rumeurs. Quand des individus interagissent avec un groupe très resserré, ou vivent dans un milieu assez fermé, ils ont toutes les chances d’adhérer à une nouvelle opinion du groupe, même s’ils ne sont pas certains de sa justesse. Souvent, les gens se méfient d’une rumeur ou la jugent mensongère, mais préfèrent ne pas réfuter l’avis des autres par crainte d’une sanction sociale. On peut penser ici aux mouvements d’extrême gauche ou d’extrême droite, dont les réseaux sociaux bien organisés répandent souvent des rumeurs négatives sur leurs adversaires. Quand c’est un groupe non pas virtuel mais réel qui est amené à prendre une décision, il est difficile de savoir si tel avis ouvertement exprimé résulte d’informations indépendantes, d’une « cascade informationnelle (2) » ou du conformisme. Nous avons tendance à surestimer la capacité des autres à fonder leur jugement sur des faits objectifs plutôt que sur la pression sociale. C’est ainsi que se consolident les fausses rumeurs. Les différents seuils d’acceptation, bien sûr, interviennent également dans ce processus : Ingrid, par exemple, ne choisit de taire ses propres informations pour se ranger à l’avis général que si la pression est très forte, alors que Gaspard se laissera convaincre plus facilement. Mais, dans un monde peuplé de gens comme Gaspard, on peut supposer qu’Ingrid et ses semblables finiront par céder plus aisément. Une discussion entre personnes du même avis entraîne souvent l’ancrage de fausses rumeurs. Les raisons de ce phénomène recoupent celles qui expliquent les cascades sociales, mais la mécanique en est particulière. À l’été de 2005, dans le Colorado, a été organisée une petite expérience sur le processus démocratique. On a réuni soixante Américains que l’on a répartis en dix groupes de six. Puis on a demandé aux membres de chaque cercle de discuter de divers sujets, dont l’un des plus controversés à l’époque : les États-Unis de­vaient-ils signer un traité international contre le réchauffement climatique ? Pour répondre à cette question, les participants devaient d’abord se confronter à des rumeurs au sens large, en se demandant si le réchauffement climatique était une réalité ou une mystification, si l’économie américaine serait gravement affaiblie par un e
ngagement international en la matière et si cet accord était indispensable pour prévenir un désastre national à court ou long terme. Selon les modalités de l’expérience, les groupes étaient constitués de membres « progressistes » ou « conservateurs ». Pour reprendre le vocabulaire électoral, cinq d’entre eux étaient issus d’États démocrates et cinq issus d’États républicains ; cinq groupes ayant des positions plutôt progressistes en matière de réchauffement climatique, et cinq ayant des positions plutôt conservatrices. On a demandé à chacun de donner son avis de manière anonyme, avant et après un quart d’heure de discussion au sein du cercle. Dans la quasi-totalité des groupes, les individus avaient des positions bien plus fermes après en avoir débattu avec les autres. La plupart des progressistes étaient favorables, avant même le débat, à un traité international sur le réchauffement ; mais, au terme de l’échange, ils l’étaient encore plus. De nombreux conservateurs, plutôt sceptiques vis-à-vis de l’accord avant, s’y opposaient fermement ensuite. Outre cette radicalisation, l’expérience a produit un autre effet : tous les groupes en sont ressortis nettement plus homogènes, comme si leurs divergences s’étaient résorbées. Même dans leurs déclarations anonymes, les participants se sont montrés plus consensuels après la discussion. En outre, celle-ci n’a fait qu’élargir le fossé entre progressistes et conservateurs. Après le débat, la diversité des opinions au sein de chaque camp s’était tellement réduite que chacun était, la plupart du temps, du même avis que les autres. Cette expérience représente un cas d’école : quand des gens partageant les mêmes idées se mettent à discuter, ils finissent le plus souvent par adopter une position plus marquée encore qu’avant la discussion. Ce phénomène de polarisation s’observe dans tous les domaines. Si un groupe particulier estime que tel chef d’État est un criminel, que tel grand patron est un escroc, ou même que l’un de ses membres est un traître, tout débat interne ne fera que renforcer ces craintes. Rapporté à la propagation des rumeurs, le phénomène est assez simple : quand les membres d’un groupe sont plutôt enclins à croire en une rumeur, ils y croiront plus encore après en avoir parlé entre eux. […] De la même façon, une étude montre qu’un groupe est bien plus enclin à contester une injustice apparente après en avoir discuté. Considérons par exemple la réaction face à trois événements différents : des violences policières vis-à-vis d’Afro-Américains, une guerre manifestement injustifiée, et un cas de discrimination sexuelle au sein d’une municipalité. Dans chacun de ces contextes, l’échange de vues rend les communautés bien plus susceptibles de soutenir le recours à la force pour exprimer leur opposition. Les membres de ces groupes ont d’abord prôné un défilé pacifique, puis une manifestation non violente – comme un sit-in dans un poste de police ou une mairie. Fait intéressant, l’ampleur de leur radicalisation est fonction de leur position initiale moyenne. Quand des individus prônent d’emblée une réaction forte, ils en appellent à une réaction encore plus forte après débat entre eux. Dans une autre étude, on prie des volontaires de simuler diverses tâches de bureau courantes – livre de comptes, prise de rendez-vous, secrétariat téléphonique. Ceux qui s’en acquittent correctement perçoivent une indemnité financière. Une fois leurs missions accomplies, ils sont jugés par des superviseurs ; ceux-ci peuvent se montrer grossiers et injustes, en déclarant par exemple : « J’ai décidé de ne même pas lire votre message. C’est moi qui décide. Inutile, donc, de m’adresser d’autres messages à propos de votre travail. » Ou encore : « Si vous aviez mieux travaillé, vous auriez obtenu une meilleure note. » On demande ensuite aux participants de noter leurs superviseurs en fonction de divers critères – justice, politesse, parti pris, leadership. Chaque appréciation individuelle est consignée de manière anonyme, puis le groupe discute et parvient à un consensus ; enfin, on consigne à nouveau les notes après l’échange, toujours de manière anonyme. Résultat : les jugements de groupe sont bien plus sévères que la moyenne des jugements individuels. Pourquoi des gens partageant le même avis finissent-ils par radicaliser leur position ? Il y a trois raisons à cela. Tout d’abord, l’échange d’informations renforce les certitudes préexistantes. Nous avons tendance à nous laisser influencer par les arguments d’autrui, si bien que tout groupe inclinant déjà dans telle direction s’y laissera infléchir encore plus. Admettons que vous apparteniez à un groupe dont les membres sont plutôt enclins à ajouter foi à telle rumeur particulière – par exemple : la consommation de viande bovine est dangereuse pour la santé, Untel est coupable de harcèlement sexuel, ou fraude le fisc, telle entreprise est au bord de la faillite. Au sein de cette assemblée, vous entendrez de nombreux arguments allant dans ce sens, et ces hypothèses seront fermement étayées. Étant donné la position initiale du groupe, peu d’arguments inverses seront mis en avant. Après avoir pris connaissance des divers éléments exposés, il y a de fortes chances pour que votre conviction soit faite – manger un steak n’est pas sans danger, Untel est effectivement coupable de fraude fiscale, les jours de l’entreprise sont comptés – et pour que vous prêtiez une oreille favorable aux rumeurs qui vont dans ce sens. Même si, imperméable à l’avis des autres, vous campez sur votre position initiale, la plupart des membres du groupe seront affectés. Ensuite, nos jugements nous apparaissent plus solides quand ils sont corroborés par d’autres, et ce gain de confiance nous incite à prendre des positions plus extrêmes. S’il manque d’assurance et ne sait trop que penser, un individu tend à modérer ses opinions. Imaginons que l’on vous demande ce que vous pensez d’un point particulier, sur lequel vous avez un avis incertain mais peu d’informations – par exemple : telle rumeur au sujet d’un homme politique est-elle fondée ? Sans doute éviterez-vous alors toute position trop tranchée. C’est pour cette raison que les gens prudents, quand ils hésitent sur une décision à prendre, risquent fort de choisir le moyen terme entre les deux extrêmes. En revanche, si d’autres personnes semblent partager l’opinion que vous commencez à former, celle-ci a des chances de vous apparaître bien plus solide ; et vous adopterez sans doute une position plus radicale. Prenons un autre exemple : vous êtes plutôt d’avis que l’on perd du poids en évitant les matières grasses saturées, que les attentats du 11-Septembre sont une mise en scène, que tel pays représente une menace pour le reste du monde – et cette opinion, quoique hésitante, est partagée par d’autres. Dans ce cas de figure, votre jugement vous semblera plus définitif quand vous aurez entendu ces personnes s’exprimer. Ce qui est remarquable ici est que ce processus – gain de confiance, radicalisation – est observable plus ou moins au même moment chez tous les participants. Supposons qu’un groupe de quatre personnes soit plutôt enclin à penser que, s’agissant de tel accord international, il vaut mieux se méfier des intentions de la Chine. L’un des membres, constatant que son avis hésitant est conforté par les trois autres, se sentira justifié dans son choix ; fort de ce surcroît d’assurance, il optera sans doute pour une position bien plus tranchée. Au même moment, les mêmes évolutions internes touchent les autres membres du groupe – la corroboration favorise la confiance, qui à son tour favorise la radicalité. Mais ce phénomène n’est pas toujours aussi visible chez chacun des participants. Rares sont ceux d’entre nous qui observent de près l’évolution d’autrui et de ses positions ; nous avons donc l’impression que les autres croient fermement ce qu’ils affirment. Du coup, notre petit groupe risque fort de conclure, après une journée de discussion, qu’il convient effectivement de se méfier des intentions des Chinois. On devine ici l’importance considérable des réseaux sociaux, sur Internet et dans la vie réelle, quand il s’agit de diffuser des rumeurs ou de créer des mouvements de toute sorte. Dans une étude des années 1940 qui a fait date, les psychologues Gordon W. Allport et Leo Postman signalent une condition nécessaire à la propagation d’une rumeur : il faut que « des individus crédules soient mis en contact ». Les réseaux sociaux peuvent faire office de machines à polariser, car ils contribuent à confirmer et donc à amplifier nos positions préexistantes. Ainsi, dans un camp militaire durant la Seconde Guerre mondiale, « la rumeur a couru que tous les hommes de plus de 35 ans allaient être libérés – cette rumeur s’est propagée à la vitesse de l’éclair, mais presque exclusivement parmi les hommes de cette tranche d’âge (3)». Le terrorisme islamiste offre une illustration bien plus grave de ce phénomène : il est alimenté par des réseaux sociaux spontanés, permettant à des individus qui partagent les mêmes idées de diffuser des rumeurs et d’évoquer leur ressentiment, avec des conséquences potentiellement meurtrières. Marc Sageman, spécialiste en la matière, note qu’à certaines périodes « l’interaction au sein d’une “bande de mecs” agissait comme une chambre d’écho, les radicalisant si bien qu’ils se sentaient prêts à intégrer une organisation terroriste ; aujourd’hui, le même phénomène se reproduit en ligne (4) ». Ces exemples sont empruntés au champ politique, où les rumeurs sont légion, mais les illustrations ne manquent pas dans les autres domaines. Pourquoi certains aliments sont-ils appréciés ou considérés comme diététiques dans telle région, alors qu’ils sont dédaignés et jugés nocifs dans telle autre ? Comme le font remarquer Joseph Henrich et ses coauteurs, « de nombreux Allemands sont convaincus qu’il est dangereux de boire de l’eau après avoir mangé des cerises ; ils pensent également qu’il est malsain d’ajouter des glaçons à un soda. Les Anglais, en revanche, apprécient un grand verre d’eau après des cerises, et les Américains raffolent des boissons très fraîches (5) ».  Dans certains pays, une nette majorité de citoyens croit fermement que les attentats du 11 septembre 2001 ne sont nullement l’œuvre de terroristes arabes. Ainsi, selon le Pew Research Institute, 93 % des Américains pensent que ce sont bien des terroristes arabes qui ont détruit le World Trade Center, alors que seuls 11 % des Koweïtiens sont de cet avis. Dernier élément à prendre en compte : l’intérêt des individus pour leur propre réputation peut accroître l’extrémisme. Nos opinions sont parfois dictées par l’image que nous souhaitons donner de nous. Une fois que nous avons pris connaissance de l’avis des autres, nous sommes nombreux à ajuster notre avis, même insensiblement, pour l’adapter à la position dominante et offrir de nous-mêmes une image idéale. Certains, par exemple, tiendront à montrer qu’ils ne sont pas dupes des agissements louches des représentants de l’État, surtout s’ils appartiennent à un groupe dont les membres commencent à ajouter foi à ce type de rumeurs. Dans un tel contexte, les individus sont susceptibles de modifier leur avis pour ne pas apparaître trop lâches ou trop prudents par rapport au groupe. [...] Ce phénomène joue un rôle considérable dans l’acceptation et la transmission des rumeurs. Si vous entendez dire qu’un élu s’est lancé dans quelque entreprise de corruption, vous crierez au scandale – non parce que vous êtes réellement indigné, mais pour montrer que vous partagez l’avis du groupe dont vous faites partie. Fait curieux, il arrive parfois que les membres d’un collectif semblent manifester un soutien sans faille à une cause – ou une totale certitude à propos d’un fait hypothétique –, alors même que chacun d’eux ou presque, en privé, ne croit ni à la validité de cette cause ni à l’existence de ce fait.   Cet extrait est tiré de Anatomie de la rumeur, qui vient de paraître aux éditions Markus Haller. Il a été traduit par Patrick Hersant.
LE LIVRE
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Anatomie de la rumeur de L’épidémie de nostalgie, Markus Haller

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