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La Nation réhabilitée

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Une intellectuelle allemande défend les vertus d’un patriotisme éclairé.

Il y a quelques années, l’essayiste et femme de télévision Thea Dorn a publié (avec l’écrivain Richard Wag­ner) une sorte de dictionnaire de l’« âme allemande » : une soixantaine de chapitres centrés autour de notions clés de l’identité allemande. Cela commençait avec Abendbrot (« repas du soir ») pour finir avec Zerrissenheit (« déchirement »), en passant par Ordnungsliebe (« amour de l’ordre ») ou encore Schadenfreude (si typiquement allemand qu’on ne le traduit pas). C’était ludique et léger. Son nouveau livre aborde des thèmes similaires, mais le ton a changé, désormais grave et polémique. Ce qui reflète, selon Stephan Wackwitz du Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), le « changement d’atmosphère au sein la République fédérale », depuis l’été 2015 et l’accueil de 1 million de réfugiés. Deutsch, nicht dumpf
m>, que l’on pourrait traduire approximativement par « Allemand, mais pas à la masse » – entend proposer un patriotisme rénové. Dans un entretien pour Die Zeit, Dorn constate que l’Union européenne n’est pas parvenue à susciter un attachement profond et reste « une abstraction ennuyeuse », de sorte que le patriotisme reste ­nécessaire. L’auteure identifie deux écueils opposés : le natio­nalisme xénophobe de l’extrême droite, à qui elle ­refuse d’abandonner le thème de la patrie, et le libéralisme apatride à qui manque, selon elle, un « ancrage ». Elle défend une troisième voie : « Le patriotisme qu’elle prône aime les difficultés, les défis conceptuels, le complexe et le contradictoire », estime Jens Bisky dans le Süddeutsche Zeitung. Mais ce nouveau patriotisme, Thea Dorn ne le définit pas : « Est-ce un enga­gement ? Un phénomène spirituel ? » s’interroge Bisky. Bien entendu, la question est plus délicate à aborder pour un Allemand que pour un Américain ou un Français. La culture allemande ayant accouché du meilleur comme du pire, Dorn appelle à accepter cette contradiction, et même à y voir l’un des moteurs de l’identité alle­mande. L’un de ses modèles est le grand écrivain Thomas Mann, passé d’un nationalisme étroit et belliqueux en 1914 à un patriotisme bien plus éclairé. Wackwitz, dans le FAZ, cite une réflexion de Mann qui date de 1945 et résumerait assez bien la position de Dorn : « Il n’y a pas deux Allemagnes, une mauvaise et une bonne, mais une seule qui, par une ruse du diable, change ce qu’elle a de meilleur en mal. La mauvaise Allemagne, c’est la bonne qui est allée de travers, la bonne dans le malheur, la faute et le déclin. C’est pourquoi, pour un esprit allemand, il est impossible de nier la mauvaise Allemagne et sa culpabilité, de déclarer : “Je suis la bonne, la noble, la juste Allemagne dans sa robe blanche, la mauvaise je vous la laisse.” »
LE LIVRE
LE LIVRE

Deutsch, nicht dumpf. Ein Leitfaden für aufgeklärte Patrioten de Thea Dorn, Albrecht Knaus Verlag, 2018

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