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La plume et le scalpel

Pitié pour le lecteur ! Halte aux livres démesurément longs, sauf ceux des littérateurs si grands qu’ils ont toute licence pour rallonger et rallonger encore leurs textes. Comme Proust collant des hectomètres de « paperolles » au bas de pages déjà nombreuses, ou James Joyce gonflant encore Ulysse sur le marbre de l’imprimeur. Mais pour le tout-venant des auteurs, pas de cette prolifération-là ; on attend d’eux au contraire qu’ils peaufinent leurs œuvres en les resserrant. Hélas, le scalpel est encore plus difficile à manier que la plume.

« Tuer ses propres bébés » – comme disait Hemingway – est en effet bien douloureux. Dans des conditions normales, enfin normales pour un écrivain, celui-ci produit disons 5 000 mots en trois à quatre heures de travail par jour, de préférence le matin. Mais, lorsqu’il s’agit de retrancher, le rythme est bien plus lent. Quand Jack London ne s’autorise à boire qu’après avoir produit à toute vitesse 1 000 mots, Joan Didion doit se verser un verre avant de pouvoir attaquer (en début de soirée) son rude travail de compression. Imaginez : il faut se relire, ce qui est déjà pénible. Puis tailler dans le vif des descriptions, et surtout des détails.

Diabolique, les détails : combien faut-il en éliminer pour ne garder que ceux qui illuminent le texte ? Même sort pour les images qui n’aident pas à voir, les anecdotes qui n’expliquent rien ou les personnages qui ne tiennent pas la route, rétrogradés, voire sacrifiés, au profit de petits arrivistes qui jouent des coudes et embarquent l’histoire avec eux…

« Écrire est humain, raccourcir est divin » décrète Stephen King du haut de sa montagne de livres. Il doit s’agenouiller devant Nadine Gordimer, qui parvient à diviser son texte initial par quatre. Dilatation-­compression, diastole-­systole, cette pulsation vitale donne naissance à une page tailladée, ajourée, parfois jusqu’à n’être plus bonne qu’à finir en boulette dans la corbeille. Mais ce qui survit à l’essorage est en général bien plus plaisant à lire, car rédigé dans une langue épurée, débarrassée des mots inutiles (notamment adjectifs et adverbes, « ces pavés de la route vers l’enfer », dit encore King).

Toujours technophiles, les Anglo-­Saxons ont mis au point des outils de mesure de la lisibilité du texte, comme le célèbre Gunning Fog ­Index, un indice de graisse stylistique. Il se calcule en divisant d’abord le nombre de mots d’un échantillon par le nombre de phrases, puis en mesurant le pourcentage de mots « complexes » (de plus de sept lettres, rares, etc.). Résultat, après trituration : un indice qui, pour rester dans la zone de confort du lecteur, ne doit pas dépasser 8-10 (ici, on est à 10. Ouf, mais de justesse !) Avec Proust, on va pourtant jusqu’à 15 – maximum tolérable pour une lecture de plaisir. Mais, pour les lectures « obligées » comme les textes administratifs, le brouillard de jargon peut s’épaissir sans vergogne jusqu’à 20-25. Est-ce pour dissuader les administrés d’y regarder de trop près ou pour mieux répartir la charge entre lecteurs et auteurs des textes officiels ? Car la gomme, répétons-le, est bien plus difficile à manier que le crayon.

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