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La révolution des gentilshommes savants

Un historien raconte comment une poignée d’aristocrates à l’honneur chatouilleux ont jeté les bases de la méthode scientifique moderne.

La recherche scientifique est une activité éminemment sociale. Même dans la solitude de son laboratoire, le savant est obligé de s’appuyer sur les théories de ses prédécesseurs, qu’il suppose fiables. Sans cette confiance implicite, il faudrait sans cesse recommencer à zéro et la science ne progresserait pas. Mais sur quoi repose la confiance qu’un savant accorde à ses pairs ? C’est de cette question que part l’historien des sciences américain Steven Shapin. Pour expliquer l’émergence de la méthode expérimentale moderne au XVIIe siècle, il s’intéresse d’abord à ceux qui en étaient alors les principaux promoteurs : un petit groupe d’aristocrates réunis au sein de la toute jeune Royal Society britannique. Entre ces savants portant l’épée, la confiance était de mise : « Un gentilhomme était lié par sa parole. La mettre en doute revenait à le traiter de menteur, ce qui débouchait généralement sur un duel », explique Keith Thomas dans la London Review of Books. Ce contexte aristocratique changeait du tout au tout les règles de la discussion savante : « À la place des mêlées et chamailleries qui caractérisaient les querelles scolastiques, note Thomas, un style de débat plus modéré et pacifique émergea. » Entre ces nobles à l’honneur chatouilleux, le choc des thèses adverses prenait la forme d’une conversation polie où chacun avait intérêt à trouver un terrain d’entente. Cette conception de la science comme effort collectif et recherche de consensus est encore la nôtre.

Shapin voit dans le chimiste et physicien Robert Boyle, né en 1627, l’archétype de cette aristocratie savante. « Plus jeune fils du comte de Cork, immensément riche, pieux, célibataire, d’une santé délicate mais travailleur infatigable et modeste dans sa mise, il était la quintessence de la recherche désintéressée », écrit Thomas. Chercheur d’une fécondité exceptionnelle, Boyle est connu pour ses expériences sur les propriétés physiques de l’air, mais il est aussi l’auteur de travaux pionniers sur la gravité, les cristaux, l’électricité ou les réactions chimiques. Incarnant mieux que tout autre l’étiquette de la Society, il proclamait que les savants devaient « davantage se soucier du progrès de la philosophie naturelle que de celui de leur réputation ». L’un de ses contemporains louait en lui « un maître, tant en matière de politesse que de savoir ». Ce souci des formes explique, selon Shapin, le dédain paradoxal du savant pour les mathématiques : la précision excessive de cette science convenait mal à la mutabilité des phénomènes naturels, mais surtout ne laissait guère de place à la négociation.

Fidèle aux principes de sa caste, Boyle ne conduisait pas ses expériences seul, mais faisait appel à plusieurs assistants (en particulier s’il fallait manipuler des substances dangereuses). Le principal avantage était pourtant ailleurs : « Boyle, observe Thomas, pouvait facilement mettre en cause l’incurie de ses collaborateurs si une expérience échouait, et le témoignage de ces roturiers était facile à écarter. » Il n’y avait donc plus qu’à se remettre au travail, et l’honneur du gentilhomme était sauf.

LE LIVRE
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Une histoire sociale de la vérité de La révolution des gentilshommes savants, La Découverte

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