La splendeur perdue des asiles
par Oliver Sacks

La splendeur perdue des asiles

Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas seulement des lieux de souffrance. Ce sont aussi des refuges où les malades trouvent une reconnaissance, un respect, une communauté. Leur fermeture massive, à partir des années 1960, a souvent aggravé la situation des aliénés. Saisissant aujourd’hui leurs bâtiments à l’abandon, le photographe Christopher Payne montre à quel point les asiles américains étaient des lieux de vie, où la détresse le disputait au grandiose.

Publié dans le magazine Books, décembre 2010 - janvier 2011. Par Oliver Sacks
Dans notre imaginaire, les hôpitaux psychiatriques sont des lieux de cauchemar, synonymes de sordide, de chaos, de détresse et de brutalité. À l’abandon, la plupart affichent désormais porte close. Mais nous continuons de penser avec effroi aux êtres naguère enfermés entre leurs murs. Il est donc tout à fait salutaire d’entendre le témoignage d’une internée, une certaine Anna Agnew, jugée folle en 1878 (époque où ce type de décision était prise par un juge, non par un médecin) et « mise à l’écart » à l’hôpital psychiatrique de l’Indiana. Elle avait fait des tentatives de suicide de plus en plus désespérées et essayé d’empoisonner l’un de ses enfants avec du laudanum. Lorsque l’institution se referma sur elle, Anna ressentit un profond soulagement. Le soulagement, surtout, de voir sa folie enfin reconnue. « Avant même la fin de ma première semaine à l’asile, écrivit-elle plus tard, j’éprouvais plus de contentement que je n’en avais ressenti jusqu’alors en une année entière. Non que je fusse réconciliée avec la vie, mais mon triste état mental était enfin compris, et j’étais traitée en conséquence. En outre, j’étais entourée de personnes qui connaissaient le même type de malaise et d’égarements, et je m’intéressais de plus en plus à leurs souffrances, avec une compassion croissante. En même temps, j’étais moi aussi traitée comme une aliénée, bienveillance dont on ne m’avait jamais gratifiée auparavant (1). » Anna parle aussi de l’importance qu’ont, pour les déséquilibrés, l’ordre et la prévisibilité de l’asile : « Cet endroit me fait penser à une gigantesque horloge, tant il fonctionne avec une régularité et un calme parfaits. Le système est magnifiquement rodé, le menu est excellent, et varié, comme dans n’importe quelle famille bien tenue. […] Nous nous retirons dans nos chambres à huit heures précises, quand retentit la sonnerie. Et, une heure plus tard, la vaste bâtisse est tout entière plongée dans l’obscurité et le silence. » Le terme autrefois utilisé pour parler de l’hôpital psychiatrique était « asile d’aliénés », et « asile » signifie à l’origine refuge, protection, sanctuaire. Depuis le IVe siècle au moins, les monastères, les couvents et les églises furent des lieux d’asile. Auxquels s’ajoutèrent les asiles séculiers, qui surgirent selon Michel Foucault après la quasi-disparition des lépreux en Europe, lors de la Peste noire : les léproseries désormais vides hébergèrent les pauvres, les malades, les fous et les criminels. Dans son célèbre ouvrage Asiles (2), Erving Goffman parle d’« institutions totales » pour évoquer ces établissements où le personnel est séparé des pensionnaires par un infranchissable abîme ; où des règles rigides et des rôles bien définis excluent toute relation de proximité ou de sympathie ; où les résidents sont privés de toute autonomie, liberté, dignité, ou individualité, simples numéros aux yeux du système. Dans les années 1950, à l’époque où Goffman poursuivait ses recherches à l’hôpital St. Elizabeth de Washington, il en allait souvent ainsi, en effet. Mais ce n’était pas là l’intention des philanthropes qui avaient fondé la plupart des asiles d’aliénés d’Amérique au début et au milieu du XIXe siècle. En l’absence de médicaments spécifiques contre la maladie mentale, le « traitement moral », destiné à l’individu tout entier et pas seulement à une partie déréglée de son cerveau, était alors considéré comme la seule thérapie véritablement humaine. Ces premiers hôpitaux publics étaient souvent des bâtisses magnifiques, avec de hauts plafonds et de larges fenêtres. Entourés d’immenses terrains, les malades y trouvaient lumière, espace, et oxygène. Ils pouvaient faire de l’exercice et bénéficier d’une alimentation équilibrée. La plupart des asiles vivaient en quasi-autarcie, produisant leurs propres vivres. Les patients travaillaient aux champs et à la laiterie, l’activité étant considérée comme une forme essentielle de thérapie. Le sens de la communauté et de la camaraderie était lui aussi fondamental – vital, même – pour des malades menacés de réclusion dans leurs propres univers mentaux, esclaves de leurs obsessions ou de leurs hallucinations. La reconnaissance et l’acceptation de leur démence étaient elles aussi cruciales.   Des asiles qui accueillent jusqu’à quatorze mille malades Surtout, pour revenir au sens originel du mot « asile », ces hôpitaux protégeaient les patients à la fois de leurs propres pulsions et de l’isolement, des moqueries, des agressions et autres sévices que leur réservait habituellement le monde extérieur. L’asile offrait une vie limitée, plus simple et plus étriquée peut-être, mais cet environnement protecteur permettait d’être aussi fou qu’on le voulait, et certains aliénés parvenaient à surmonter leur psychose et à sortir de l’hôpital, plus sains et plus équilibrés. En général, cependant, les malades restaient longtemps à l’asile. On s’y préparait peu à retrouver la vie normale et, après des années ainsi cloîtrés, les pensionnaires s’« institutionnalisaient » parfois : ils ne voulaient plus ou ne pouvaient plus affronter le monde extérieur. Inévitablement, le nombre d’internés augmenta, et ces asiles déjà immenses se transformèrent en d’authentiques petites villes. Pilgrim State, sur Long Island, accueillit ainsi jusqu’à 14 000 patients. Inévitablement, aussi, responsables de tant de personnes sans avoir de fonds suffisants, les hôpitaux publics s’écartèrent de leurs idéaux d’origine. À la fin du XIXe siècle, ils étaient déjà devenus synonymes de misère noire et de négligence, et souvent dirigés par des bureaucrates incompétents, corrompus ou sadiques ; situation qui perdura durant la première moitié du XXe siècle. L’hôpital Creedmor, situé dans le Queens, à New York, a évolué – ou plutôt dégénéré – de cette manière. Il avait été fondé en 1912 comme antenne rurale de l’hôpital public de Brooklyn et perpétuait ainsi les principes…
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