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La tolérance, jusqu’où ?

Il n’y a aucune raison d’accorder aux seuls croyants, au nom de la tolérance, un statut dérogatoire à la loi commune.

La tolérance est l’art délicat de cohabiter avec des gens qui ne pensent pas comme nous. Ce sacrifice de chacun à la liberté de tous est un ingrédient essentiel du pluralisme politique, philosophique et religieux qui caractérise les sociétés démocratiques. La chose ne va pas sans difficulté, comme l’observe John Gray dans le New Statesman à propos de l’essai que consacre à cette notion Brian Leiter : « Défendre la liberté des gens que nous avons de bonnes raisons de mépriser n’est pas facile. Et cela peut aussi être dangereux, car ceux que nous tolérons n’agiront peut-être pas de même envers nous. »

Philosophe et juriste américain, Leiter se penche dans son livre sur le cas épineux de la religion. Il pose à nouveaux frais un problème au moins aussi vieux qu’Antigone : que faire quand ce qu’ordonne la loi contredit une obligation religieuse ? La loi doit-elle s’appliquer dans toute sa pureté en vertu du principe d’égalité ? Faut-il au contraire l’aménager ponctuellement, dans un esprit de tolérance, pour garantir la liberté de culte ? La réponse à cette question varie sensiblement d’une démocratie à l’autre. Aux États-Unis, depuis le vote en 1993 du Religious Freedom Restoration Act sur la base du premier amendement, les Américains peuvent exiger d’être soustraits à une loi qui contredirait leur foi. Charge revient alors à l’État d’apporter la preuve que ses « intérêts supérieurs » exigent la pleine application de la loi.

Brian Leiter ne conteste pas le principe de tolérance qui sous-tend ces aménagements. Mais rien ne justifie à ses yeux que l’on accorde à la religion une valeur particulière, et que les croyants soient les seuls à bénéficier de dérogations. « Pourquoi, résume John Gray, accorder un statut moral privilégié aux objecteurs de conscience à caractère religieux, et interdire aux autres les mêmes exemptions ? Les raisons qui motivent un végétarien peuvent être tout aussi profondes que celles qui interdisent à tel croyant de consommer la chair d’animaux qui n’ont pas été abattus rituellement. »

Le critique s’avoue toutefois peu convaincu par le raisonnement de Leiter, qui fonde son refus d’accorder aux croyants le droit d’avoir une relation spécifique à la loi sur le caractère selon lui particulièrement irrationnel de la religion. Gray conteste la définition que Brian Leiter donne de celle-ci : un ensemble de croyances censées nous apporter la consolation et donner du sens à notre vie, et auxquelles on peut rester fidèle même quand elles sont contredites par l’expérience. « Les croyants, remarque-t-il, ne sont pas les seuls à s’accrocher à leur foi pour le réconfort qu’ils en tirent. Les partisans d’idéologies séculières en ont fait tout autant, à une plus grande échelle. » Et de souligner que les athées militants ont à cet égard plus d’un point commun avec les religieux. « Si la religion ne mérite pas de tolérance particulière, conclut John Gray, c’est précisément parce qu’elle n’a rien de spécial. » Malgré ce désaccord, le critique voit dans cet essai un « modèle de clarté et de rigueur ».

LE LIVRE
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Pourquoi tolérer la religion ? de La tolérance, jusqu’où ?

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