Books prolonge les fêtes ! Profitez de 10 euros de remise sur l’abonnement 11 numéros avec le code promo: BOOKS2020.

L’Afrique otage des OGM ?

L’Europe est-elle coupable de freiner le développement de l’agriculture en Afrique en lui barrant la route des OGM ? Même si elle contient une part de vérité, l’accusation est excessive. Trop peu d’experts comprennent la nécessité d’une approche pragmatique de ce problème crucial.

Ce livre a créé une polémique troublante. Son auteur, le politologue Robert Paarlberg, soutient que les organismes génétiquement modifiés (OGM) pourraient résoudre les problèmes de la pauvreté et de la faim en Afrique, si des investissements inadaptés, le lobbying d’organisations étrangères au continent et des régulations draconiennes ne privaient les agriculteurs africains de cette technologie, leur interdisant de réussir. La faute en incombe, selon lui, principalement aux gouvernements européens et aux ONG, qui cherchent à imposer aux pauvres d’Afrique les valeurs des pays nantis et leur sensibilité au principe de précaution. L’ouvrage a rapidement fait école : Paarlberg a été invité à s’exprimer sur la réduction de la faim devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain ; son propos a été repris dans un important discours politique de Nina Fedoroff, conseillère pour les sciences et les technologies auprès du département d’État américain et de l’Agence américaine pour le développement international (Usaid). Au Royaume-Uni, l’économiste Paul Collier, de l’université d’Oxford, a fait son éloge dans la revue Foreign Affairs, et un membre de la Chambre des lords, Dick Taverne, l’a présenté lors d’un débat en séance comme un ouvrage essentiel.

Mais l’exposé de Paarlberg est partial. Il n’était nul besoin de polariser une fois encore le houleux débat sur les OGM, alors qu’il venait de se stabiliser autour de l’idée qu’ils peuvent être utiles dans certaines circonstances mais ne sont pas la panacée.

Une bonne partie du livre ne prête pas à controverse : Paarlberg a raison de souligner que l’agriculture africaine souffre d’un sous-investissement chronique, en particulier en recherche scientifique et en développement technologique. Financer la recherche agronomique assure un fort retour sur investissement, c’est une arme décisive dans la lutte contre la pauvreté et la faim. Personne ou presque ne le conteste, ni le fait que de tels arguments ont jusqu’à présent été ignorés par les décideurs et les programmes d’aide au développement.

 

Une production agricole en hausse de 40 % en vingt ans

Si nous sommes en désaccord avec Paarlberg, c’est en raison de son insistance à soutenir que la seule agriculture scientifique valant d’y investir est celle fondée sur les biotechnologies, et plus spécialement le génie génétique. Cette perspective étroite exclut quantité d’approches scientifiquement validées, comme la gestion intégrée des nuisibles et des nutriments du sol, les techniques dites « à bas niveaux d’intrants », qui diminuent la dépendance aux engrais de synthèse et aux pesticides – et même d’autres formes de biotechnologie. De telles méthodes ont pourtant fait leurs preuves en Afrique.

Le livre de Paarlberg réduit l’immensité et la diversité du continent, ainsi que ses agriculteurs, à une suite de généralisations déprimantes, alors qu’un examen approfondi des données fait apparaître de nombreuses réussites. En Afrique du Nord et de l’Ouest, par exemple, la production agricole par habitant a crû de plus de 40 % entre 1983-1985 et 2003-2005, et la production totale a progressé en valeur d’un montant égal à celui constaté en Asie après la révolution verte des années 1960 (1). Autre réussite : celle des petits exploitants qui produisent des variétés hybrides de maïs au Zimbabwe et au Kenya ainsi que de manioc et de coton en Afrique de l’Ouest (2). Vus de loin, les résultats peuvent sembler mitigés, car chaque technologie doit s’adapter à un environnement social, économique, institutionnel et commercial spécifique.

De même, Paarlberg accorde trop peu d’attention aux efforts considérables qui ont récemment été déployés sur le continent. Les donateurs internationaux ont par exemple apporté leur soutien à deux initiatives stratégiques de premier plan en faveur de l’agriculture : l’Alliance pour une révolution verte en Afrique et le Programme de développement agricole de l’Union africaine [CAADP]. Dans le même temps, les biotechnologies agricoles ont reçu un appui significatif des pays africains eux-mêmes. Un sérieux travail d’évaluation a été mené par le panel sur les biotechnologies de haut niveau mis en place par l’Union africaine. Des programmes de recherche sur les cultures OGM sont en cours dans des pays aussi divers que l’Afrique du Sud, le Burkina Faso et le Malawi.

Paarlberg soutient que les OGM ont « défense d’entrer » en Afrique, parce que des lobbys européens ont imposé des « réglementations étouffantes », fondées sur « des précautions extrêmes ». Il dresse une longue liste de coupables, allant des ONG Food First, Greenpeace ou la Fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique à l’ONU, en passant par la Fondation Ford. À tous, il reproche de faire obstacle à « une solution à la pauvreté rurale fondée sur la science ».

En réalité, le lobby pro-OGM s’est montré tout aussi actif, bombardant les décideurs et les médias d’argumentaires marketing enjôleurs et de voyages tous frais payés au siège de ses entreprises. Le gouvernement américain a sponsorisé des projets offrant de former les organismes de contrôle africains aux problématiques de la biosécurité et promouvant des cadres législatifs exemplaires. Parmi ces projets, on compte les programmes d’échanges scientifiques du bureau américain des Affaires agricoles à l’étranger et un projet de soutien aux biotechnologies agricoles chapeauté par l’Usaid.

L’affirmation de Paarlberg selon laquelle les décisions des gouvernements africains auraient été principalement influencées par les positions d’acteurs non africains, hostiles aux OGM, n’est pas fondée. Au contraire, pro- et anti-OGM se sont livrés à une féroce partie de bras de fer, régulateurs et décideurs africains ayant souvent été réduits malgré eux au rôle de spectateurs.

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Contre tout dogmatisme

En attendant, sur le terrain, des données précises, recueillies au cas par cas, éclairent les conditions dans lesquelles les agriculteurs peuvent tirer bénéfice des technologies OGM. Cela dépend de tout un éventail de facteurs techniques, agronomiques et institutionnels. Ainsi un caractère transgénique donné [comme la capacité à résister à certains types d’insectes] n’est-il intéressant que s’il existe pour des variétés de plantes capables de pousser dans un environnement contraignant. Un bon rendement dépend fortement d’une qualité de sol et d’une irrigation dont les agriculteurs les plus pauvres sont typiquement dépourvus. Comme l’ont démontré les expériences de petits agriculteurs cultivant du coton Bt en Afrique du Sud, la technologie OGM doit, pour profiter aux plus pauvres, être accompagnée par des infrastructures et des institutions adaptées.

Ces résultats contrastent avec le triomphalisme affiché de certains rapports enregistrant l’expansion des cultures génétiquement modifiées à travers le monde, comme celui que publie chaque année le Service international pour l’acquisition d’applications biotechnologiques pour l’agriculture [une ONG]. À y regarder de près, le rapport 2008 nous apprend que, sur vingt-cinq pays cultivant des OGM, seuls huit ont planté plus d’un million d’hectares. Trois pays assurent à eux seuls près de 80 % de la surface totale des cultures OGM dans le monde, soit 125 millions d’hectares : les États-Unis (62,5 millions d’hectares), l’Argentine (21 millions) et le Brésil (près de 16 millions). En outre, les cultures OGM commercialisées jusqu’à présent sont majoritairement des variétés de maïs et de coton Bt résistant aux insectes et des variétés de soja résistant aux herbicides, qui ont été conçues pour les grands exploitants et sont principalement utilisées par eux.

Des décisions difficiles attendent les responsables des politiques agricoles en Afrique. Les biotechnologies feront certainement partie de l’approche mixte préconisée à la fois par la Banque mondiale dans son « Rapport sur le développement dans le monde 2008 » et par l’« Évaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles pour le développement 2008 » [menée par la Banque mondiale et la FAO]. Mais de lourdes incertitudes demeurent, comme la question de savoir comment les cultivateurs auront accès aux marchés où les produits OGM font l’objet de restrictions, ou concernant les risques potentiels que cette technologie fait courir à l’environnement ou à la santé. Une position d’attentisme informé semble raisonnable dans ce contexte.

Que nous réserve l’avenir ? L’un des arguments clés de Paarlberg est d’affirmer que l’on freine le développement de technologies prometteuses et la recherche à long terme. Il invoque les efforts entrepris pour développer un maïs OGM résistant à la sécheresse, dans le cadre d’un des plus importants programmes de la Fondation africaine pour les technologies agricoles, soutenu par la Fondation Bill et Melinda Gates. Impliquant divers organismes de recherche et d’aide au développement publics et privés, cette initiative de grande ampleur inclut des approches variées : les techniques conventionnelles, les applications de la génomique, la sélection basée sur les marqueurs génétiques et la modification génétique. Mais Paarlberg reste focalisé sur les technologies OGM, et maintient que c’est là que les percées sont nécessaires.

Il est essentiel de mener des recherches sans application immédiate afin de développer les techniques agricoles du futur. Mais en exagérer les résultats possibles présente de sérieux inconvénients. Comme on l’a vu avec les biotechnologies médicales, l’effet de mode peut avoir des effets pervers sur l’innovation. Il conduit à détourner les fonds disponibles au détriment d’autres recherches, et à resserrer le champ des recherches autour de la génétique, sans prendre en compte les dynamiques environnementales, comportementales et synergiques. L’agronomie connaîtra une évolution similaire si nous ne conservons pas une vision équilibrée des options possibles.

Que l’on soit pour ou contre, adopter une position dogmatique, non scientifique, à propos des OGM ne rend service à personne, et surtout pas aux agriculteurs africains. Nous avons besoin d’une approche plus factuelle que celle de Paarlberg ; une approche qui encouragerait plusieurs axes de développement pour l’agriculture, appuyée sur une recherche scientifique de haute qualité et attentive aux spécificités de chaque situation.

 

Cet article est paru dans la revue Nature le 13 août 2009. Il a été traduit avec l’aide de Claire Richard.

Notes

1| La révolution verte fut notamment rendue possible par l’introduction de nouvelles variétés de céréales à haut rendement.

2| Les variétés hybrides reposent sur une technique très ancienne, le croisement d’espèces voisines.

Pour aller plus loin

Jacques Testart et Yves Chupeau, OGM : quels risques??, Prométhée, 2007. Deux experts et deux points de vue en débat.

Jean-Paul Oury, La Querelle des OGM, PUF, 2006. Un épistémologue fait le point sur les enjeux de la querelle.

Louis-Marie Houdebine
, OGM. Le vrai et le faux, Le Pommier 2003. Le point de vue d’un chercheur de l’Inra sur les avantages et inconvénients réels des OGM pour l’agriculture.

LE LIVRE
LE LIVRE

Affamés pour la science. Comment on empêche l’Afrique d’accéder aux biotechnologies de L’Afrique otage des OGM ?, Harvard University Press

SUR LE MÊME THÈME

Sciences La physique fondamentale en panne
Sciences Le cerveau et la loi sur la burqa
Sciences Les métamorphoses de l’homme électrique

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.