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L’altruisme et la guerre

Darwin observait que les groupes les plus coopératifs ont tendance à l’emporter sur les groupes où l’égoïsme règne. Témoin la guerre, où s’illustre l’altruisme sacrificiel.

 

Contrairement à ce qu’on a longtemps cru, la guerre n’est pas le produit de la sédentarisation de l’humanité au néolithique. Elle existait déjà chez nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. En témoignent des squelettes récemment trouvés près du lac Turkana, au Kenya. Ces hommes ayant connu une mort violente vivaient à la frontière entre le pléistocène et l’holocène, vers – 10 000 (1). Cela n’a rien d’étonnant, si l’on songe aussi aux pratiques guerrières de peuples de chasseurs-cueilleurs étudiés au siècle dernier, en Amérique latine ou en Nouvelle-Guinée. Rien d’étonnant non plus, si l’on admet que la théorie de la sélection naturelle ne s’applique pas seulement aux gènes mais aux groupes. Pour le biologiste et anthropologue David Sloan Wilson, grand prêtre de cette théorie, la guerre peut même être considérée comme un produit de l’altruisme, celui qui cimente les individus au sein d’un groupe.

Darwin, qui ignorait la notion de gène, avait déjà réfléchi à l’apparente contradiction entre sa théorie de la sélection naturelle, qui fonde le succès des individus les plus aptes, et la propension à l’altruisme, qui peut conduire au sacrifice de soi (lire « Les gènes du bien et du mal », Books, mai 2010). Dans son second maître ouvrage, La Lignée humaine (souvent traduit à tort La Descendance de l’homme), il relevait qu’une bande de chasseurs-cueilleurs composée de vaillants soldats altruistes doit l’emporter sur un groupe surtout composé de lâches égoïstes, même si la meilleure des solutions pour un individu donné semble être de se comporter en lâche, en laissant à d’autres le soin de défendre le groupe.

Au cours du dernier demi-siècle, les biologistes ont cru pouvoir rendre compte de l’altruisme en montrant par des calculs mathématiques que les sacrifices individuels, ou même de castes entières, observés dans les sociétés d’insectes, par exemple, privées de la faculté de se reproduire, servent en réalité le succès des gènes dont ils sont porteurs. Soit parce qu’ils se reproduisent avant de mourir, soit parce que leurs frères ou cousins à qui le sacrifice profite sont porteurs des mêmes gènes – y compris de ceux qui codent pour les comportements altruistes.

Mais ces pratiques peuvent aussi être analysées comme le résultat d’une puissante cohésion de groupe, elle-même dictée par des gènes. Pour Wilson, et désormais la majorité des spécialistes de l’évolution, les deux analyses sont équivalentes. L’intérêt de la démarche de Wilson, longtemps ridiculisée, est de mettre l’accent sur le rôle essentiel du groupe dans l’histoire de l’évolution. Il l’illustre dans le monde animal par ce qu’on sait depuis peu des dynamiques de décision collective. Quand une colonie d’abeilles se divise pour essaimer, les éclaireuses partent à la recherche d’une cavité où installer le nouveau nid. Quand elles reviennent, elles décrivent par leur danse ce qu’elles ont trouvé, et le groupe se décide. Avant le coucher du soleil dans les plaines africaines, les femelles buffles fixent le lieu où le troupeau va paître le lendemain en pointant leur tête dans une direction. Le troupeau opte pour la direction désignée par le plus grand nombre de femelles. On observe ce genre de décision collective jusque chez les bactéries.

Chez les animaux les plus proches de l’homme, l’altruisme n’est pas forcément associé à un sacrifice. Ainsi, les troupes de plusieurs espèces de petits singes pratiquent l’élevage coopératif, dans lequel des adultes même non apparentés contribuent aux soins apportés aux petits. Selon Wilson, « l’égoïsme est plus efficace que l’altruisme au sein d’un groupe, mais les groupes où prévaut l’altruisme l’emportent sur ceux où prévaut l’égoïsme ». Cette règle est considérablement renforcée dans l’espèce humaine, dont l’évolution culturelle est inséparable de l’évolution biologique. Notre cerveau favorise les comportements empathiques et les relations de confiance. Cela n’exclut pas des résultats que l’on peut juger aberrants, si l’on songe à l’altruisme sacrificiel qui caractérise un groupe ultracoopératif comme l’État islamique.

 

Notes

1. Nature, 21 janvier 2016.

LE LIVRE
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L’altruisme existe-t-il ? de David Sloan Wilson, Yale University Press, 2016

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