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Le bonheur nucléaire

Si l’establishment politique et industriel japonais a placé l’énergie nucléaire au cœur de la croissance de l’après-guerre, ce fut avec la bénédiction de la population. Il faudra bien plus qu’un tsunami pour changer la donne.

À l’origine de ce livre, il y a mon travail, intitulé « L’énergie de la croissance d’après-guerre : étude sociohistorique du lobby nucléaire ». Quand j’ai entrepris mes recherches sur les acteurs de l’atome, cette confrérie qui a fourni l’énergie nécessaire à la croissance de l’après-guerre, je suis allé à Rokkasho-mura (1). Je ne connaissais de ce village que l’image qu’en donnaient les mouvements de protestation contre le transport des déchets. Et je m’étais imaginé les habitants tolérant à contrecœur les installations nucléaires. C’est une réalité très différente que j’ai découverte sur place. Car j’ai rencontré dans la population ce qui ressemble à un sentiment de bonheur :

« Je suis pleinement conscient que Gennen (Nihon Gennen, Japan Nuclear Fuel Ltd.) m’a sauvé. »

« Avant, je devais partir travailler loin d’ici pendant plus de la moitié de l’année. Depuis la construction de ces installations, je peux vivre et travailler au même endroit. »

« C’est devenu notre lieu de travail et notre lieu de vie. J’en suis vraiment reconnaissant. »

J’ai entendu ce genre de témoignages des centaines de fois et, bien que cela n’ait pas été dit explicitement, j’ai compris que ces personnes ne pouvaient renoncer à leur manière de vivre.

Là où les bureaucrates de Tokyo et les compagnies d’électricité voulaient implanter leurs installations nucléaires, la population était tout simplement désireuse de les accueillir. Je ne sais si cette relation de dépendance en quelque sorte coloniale est souhaitable, mais y mettre un terme ferait d’abord souffrir les habitants des régions concernées. Je me suis alors demandé si, dans trente ans, Rokkasho-mura ne serait peuplé que d’hommes « heureux », ayant accepté de leur plein gré la présence des installations nucléaires. Pour répondre à cette question, il fallait appréhender globalement la croissance de l’après-guerre. À l’époque de la construction de la première centrale de Fukushima, en 1971, l’imaginaire associé à l’atome était encore positif. Astro le petit robot, ce personnage de dessin animé créé en 1963 et qui fonctionne à l’énergie nucléaire, en est le meilleur emblème. C’est au cours des années 1970 que les Japonais ont commencé à s’interroger, avec le développement de nouveaux mouvements sociaux donnant plus de visibilité à des causes comme l’écologie, le féminisme, la défense des minorités ou les droits de l’homme. Dans les zones abritant des installations nucléaires, l’attitude de la population à l’égard des centrales s’est faite plus circonspecte. À Fukushima, ce mouvement a coïncidé avec l’inauguration de la deuxième centrale, en 1982, qui s’est accompagnée de manifestations de protestation.

Soumission volontaire

À bien des égards, l’histoire du nucléaire au Japon s’identifie à celle de l’après-guerre, qui commence par les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, suivis du vote en 1955 de la loi-cadre sur le nucléaire (2). Il était donc intéressant de se pencher sur cette société née de l’atome et soutenue par lui sans discontinuer (3).

J’ai choisi d’enquêter sur les installations nucléaires de la préfecture de Fukushima parce qu’elles comptent parmi les plus anciennes centrales du pays et qu’elles me permettaient d’analyser la situation sur une longue période. La conscience qu’il existait un antagonisme entre villes et campagnes a aussi motivé mon choix. Les études sur le sujet ont été faites jusqu’à présent sous bien des angles, mais il s’agissait à chaque fois de « la périphérie vue du centre » ou de « la province vue par le pouvoir central ». J’ai voulu me départir de ce regard.

J’ai commencé par un travail de terrain afin de recueillir des témoignages. Quand mes professeurs ont vu mon plan de recherches, ils m’ont dit d’aller interroger les personnes qui avaient participé aux mouvements de protestation, d’exhumer les histoires dont on n’avait jamais parlé, de vérifier s’il y avait eu des maladies ou des travailleurs surmenés. La plupart des travaux antérieurs avaient été conduits dans cette optique. Mais quand je me suis rendu sur place, j’ai immédiatement compris que ces problèmes n’étaient pas au cœur des préoccupations des habitants. Au lieu de mener mon enquête à charge, j’ai essayé d’aborder le sujet sans a priori. Au cours de ce travail de terrain, une remarque, en particulier, m’a donné à réfléchir : « Je ne veux plus que les médias en parlent. Nous sommes les mieux informés sur ce qui se passe ici. » À chaque incident, des militants venaient de Tokyo pour manifester et quand ils voyaient les gens du coin assis dans l’herbe, ils leur disaient : « Cet endroit a été contaminé, c’est dangereux ! » Puis ils repartaient après avoir déjeuné. La population locale vit ce genre de scènes depuis des décennies.

Au terme de mon livre, j’ai utilisé le concept de « soumission automatique et spontanée » pour définir les relations étroites existant au sein des villes qui dépendent du nucléaire entre ceux qui veulent s’implanter et ceux qui veulent l’implantation. Le concept de soumission renvoie d’ordinaire à celui de domination. Et, dans le contexte actuel, nous avons tendance à opposer de façon manichéenne les « mauvais dirigeants » et les « affreux puissants » aux populations ; mais cela correspond-il vraiment à la réalité ? En vérité, ceux qui se soumettent participent volontairement à la relation de domination.

Les centrales nucléaires n’ont pas été implantées de force dans les campagnes pauvres. Les habitants les voulaient ; elles ont été construites dans le cadre d’une entente tacite. La soumission spontanée de la « périphérie » au « centre » a d’ailleurs pu être encore observée lors des élections municipales d’avril. Pourquoi, même dans la situation actuelle, les candidats favorables au nucléaire sortent-ils toujours vainqueurs ?

Au lieu de refuser de pousser plus loin mon raisonnement parce que les conclusions allaient contre le courant, il m’apparaissait important d’essayer de saisir la société dans toute sa complexité. Comme l’avait fait l’historien américain John Dower dans un ouvrage où il amenait à réfléchir sur la réalité de la guerre et de l’après-guerre à travers des témoignages et des scènes montrant le courage et parfois la dureté de ceux qui ont vécu la défaite (4). En présentant des récits sur le vif, la vérité transparaît. C’est pourquoi j’ai intitulé une partie de mon deuxième chapitre, en paraphrasant le sien, « Les villes qui “embrassent” le nucléaire ».

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Un autre point commun entre mon livre et la vision de John Dower pourrait être le « discours sur la continuité ». Au lieu d’insister sur la « rupture » entre le Japon d’avant guerre, où régnaient le fascisme et la barbarie, et l’État civilisé et démocratique d’après 1945, l’historien américain considère que la société des années 1930 avait ses côtés démocratiques et civilisés, et celles des années 1950 ses traits barbares. Cette perspective pourrait aussi s’appliquer aux agglomérations nucléaires. Les habitants de Fukushima, puis la grande majorité des Japonais, se sont d’une certaine manière approprié l’objet – en l’occurrence les centrales – censé être nuisible. C’est parce qu’il en est ainsi que nous en sommes arrivés là.

En partant de ce que j’ai observé avant le 11 mars, nous pourrions encore imaginer un « avenir heureux avec le nucléaire ». Même si, aujourd’hui, nous essayons de concevoir un « avenir heureux sans le nucléaire ».

Les deux voies sont possibles. Mais on ne peut nier que nous avons joui avant le séisme, consciemment ou non, d’un « bonheur avec le nucléaire ». La première chose à faire est d’en tenir compte, mais il est douteux que nous puissions analyser calmement la situation. Dans le contexte actuel, personne ne peut se permettre de parler sans réserves d’un « avenir avec le nucléaire » garantissant un approvisionnement stable en énergie, sans avoir recours au pétrole et sans dégager de dioxyde de carbone (CO2). Ce n’est pas normal, même si l’on reconnaît que la politique nucléaire menée jusqu’à présent n’est plus viable. D’autant que l’on ne peut pas faire simplement et inconditionnellement l’éloge des énergies renouvelables. Il est nécessaire d’analyser objectivement ce qu’impliquerait réellement une reconversion. En attendant, il est probable que le balancier qui a oscillé un temps recommencera inévitablement à pencher vers la structure en place avant le 11 mars.

Cet article est paru dans Kotoba, automne 2011. Il a été traduit par Marie-Françoise Monthiers.

Notes

1| Ce petit village du nord du pays est l’un des hauts lieux de la recherche nucléaire au Japon. Il dispose notamment d’une usine de retraitement des déchets.

2| La loi fondamentale sur l’énergie atomique, promulguée en décembre 1955, encadre l’utilisation strictement pacifique de l’énergie nucléaire par le pays.

3| Avec 54 réacteurs répartis dans 18 centrales, le nucléaire fournissait au moment du séisme 30?% de la production électrique du Japon. Fin janvier 2012, seuls trois étaient en service.

4| Embracing Defeat. Japan in the Wake of World War II (« Embrasser la défaite. Le Japon au lendemain de la Seconde Guerre mondiale »), W.W. Norton & Co, 1999.

Pour aller plus loin

 

• Ryôko Sekiguchi, Ce n’est pas un hasard, POL, 2011. L’auteure raconte avec sensibilité comment elle a vécu les jours et les semaines qui ont suivi les événements du 11 mars.

• Jean-François Sabouret, La Fabrique des futurs, CNRS Éditions, 2011. Paru quelques semaines avant le 11 mars, ce petit livre est une invitation prémonitoire à accorder plus d’attention à ce qui se fait et se pense au Japon.

• Shûichi Katô, Le Temps et l’Espace dans la culture japonaise, CNRS Éditions, 2009. Une très belle réflexion sur le Japon par l’un des plus grands penseurs nippons, qui prend une autre dimension après les tragédies de 2011.

• Inio Asano, Bonne nuit Punpun, Kana, 2012. Derrière ce titre un peu simplet se cache l’un des mangas les plus intéressants de ces dernières années, dont l’auteur ne cesse d’interroger ses contemporains sur les dérives de la société japonaise.

 

LE LIVRE
LE LIVRE

« Autour de Fukushima » de Hiroshi Kainuma, Seidosha, 2011

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