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Le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao

Fils d’un ancien compagnon de Mao, Xi Jinping croit la Chine sérieusement menacée par les « vices » qu’engendrent l’économie de marché et les valeurs occidentales. Disposant d’un pouvoir personnel sans équivalent depuis le Grand Timonier, il a engagé une campagne féroce contre la corruption et une répression des voix dissidentes comparable à celle qui a suivi Tiananmen. Il organise le culte de sa personnalité et cherche à asseoir sa popularité en cultivant le nationalisme et une politique extérieure offensive. La grande inconnue : les effets à attendre du tassement de la croissance économique.


©LAN ZITAO/IMAGINECHINA/CORBIS

Graffiti représentant Xi Jinping, sur un mur de l'université de Neijang (Sichuan). celui qu'on surnomme « Tonton Xi » aime se faire tirer le portrait par des jeunes du pays.

En vue de la Saint-Sylvestre 2014, Xi Jinping, secrétaire général du Parti communiste chinois et président du pays, a autorisé une équipe de cameramen à pénétrer dans son bureau pour enregistrer un message au peuple. À l’adolescence, sa silhouette était si frêle que les ouvriers agricoles de la ferme où on l’avait envoyé travailler lui prêtèrent une force de 6 sur une échelle de 10. « Pas même au niveau d’une femme », dira-t-il plus tard avec un léger embarras. Mais aujourd’hui, à 61 ans, Xi Jinping possède une stature imposante et une voix profonde de baryton ; du haut de son mètre quatre-vingts, il est le plus grand des dirigeants chinois des quarante dernières années. Quand il accueille ses hôtes, il reste tranquillement debout sans bouger, les bras le long du corps, les cheveux gominés, parfaite incarnation d’un aplomb à prendre ou à laisser qui incite le visiteur à traverser la pièce en quête d’une poignée de main.

 

1| Le dur labeur et la vie simple

Hu Jintao, son prédécesseur, lisait son message de nouvel an depuis le pupitre d’une salle de réception aseptisée. Mais le nom de Xi Jinping, qui a pris ses fonctions en novembre 2012, est associé à une génération de communistes plus prosaïques, une caste militaire qui met l’accent sur « le dur labeur et la vie simple ». Il a prononcé son message installé à son bureau. Dans la bibliothèque derrière lui, quelques photos le montrent en commandant en chef et en bon père de famille. Sur l’une d’elles, il apparaît en treillis avec une toque de fourrure sur la tête, rendant visite à des soldats au beau milieu d’un champ de neige ; sur une autre, il se promène avec sa femme et sa fille, en poussant le fauteuil roulant de son père, Xi Zhongxun, un révolutionnaire vénéré. Figurent aussi sur les étagères des séries de volumes reliés. L’instruction de Xi Jinping a été interrompue pendant près de dix ans par la Révolution culturelle, et il possède cette habitude propre aux autodidactes de faire valoir ses références littéraires. Il cite volontiers les classiques chinois. À l’occasion d’une rencontre avec la presse russe l’an dernier, il s’est ainsi vanté d’avoir lu Krylov, Pouchkine, Gogol, Lermontov, Tourgueniev, Dostoïevski, Nekrassov, Tchernychevski, Tolstoï, Tchekhov et Cholokhov. En visite officielle en France en mars 2014, il a évoqué ses lectures de Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, Saint-Simon, Fourier, Sartre et une douzaine d’autres. (1) Dans son message de nouvel an, le président a alterné les slogans socialistes (« Lever haut l’épée de la lutte anticorruption ») et le jargon des réseaux sociaux (« Je voudrais cliquer sur like pour notre grand peuple »). Il a fait vœu de combattre la pauvreté, de faire progresser l’État de droit et de rester fidèle à l’histoire. Passant en revue les réalisations de l’année, il s’est félicité de la création d’un jour férié dédié à la Seconde Guerre mondiale : « La journée de la victoire de la guerre de Résistance du peuple chinois contre l’agression japonaise ».

Xi Jinping est le septième homme à gouverner la République populaire de Chine, et le premier qui soit né après la révolution de 1949 [lire « Repères », ci-dessous]. Il siège au sommet d’une pyramide de 87 millions de membres du Parti communiste chinois, organisation qui compte plus d’adhérents que l’Allemagne n’a d’habitants. Le PCC ne s’immisce certes plus dans les moindres recoins du quotidien, comme il le faisait encore dans les années 1970, mais le secrétaire général gouverne une économie qui, selon un mode de calcul, a récemment dépassé par la taille celle des États-Unis. Il détient l’autorité suprême sur chaque général, chaque juge, chaque rédacteur en chef, chaque P-DG d’entreprise nationale. Conformément à cette recommandation faite par Lénine en 1902 : « Pour que le centre […] puisse effectivement diriger l’orchestre, il est nécessaire que l’on sache exactement qui conduit les violons, à quel endroit, qui est responsable des fausses notes et qui il faut déplacer pour corriger les dissonances. »

reperes chine

Le message de vœux de Xi Jinping a été diffusé à la télévision et à la radio à 18 h 30, juste avant le journal du soir. Quelques heures plus tard, l’actualité échappait brusquement au contrôle du président. À Shanghai, la foule des grands jours était venue célébrer l’événement sur le Bund, la corniche qui longe le fleuve Huangpu, avec ses vues splendides sur la skyline. Et le flot grossissait bien au-delà du nombre que l’espace pouvait contenir. Vers 23 h 30, la police envoya des centaines d’officiers supplémentaires maintenir l’ordre, mais il était trop tard ; coincés dans un escalier saturé, les gens se mirent à hurler et à pousser. Trente personnes, étouffées ou piétinées, périrent dans la bousculade.
L’opinion fut horrifiée par cette catastrophe, survenue dans l’un des lieux les plus modernes et les plus prospères de Chine. Quelques jours plus tard, les autorités de Shanghai organisèrent une cérémonie d’hommage aux victimes et invitèrent la population à passer à autre chose ; les censeurs du Web coupèrent court à toute discussion sur les responsabilités ; et la police interrogea les internautes qui avaient critiqué l’État. Quand les familles des victimes se rendirent sur les lieux, la police les surveilla de près, puis éleva des barrières métalliques pour interdire l’accès au site. Caixin, une entreprise de journalisme d’investigation, révéla que, durant la bousculade, les responsables municipaux en charge du quartier s’offraient un banquet de sushi et de saké, aux frais de l’État, dans un salon privé de l’Empty Cicada, un restaurant de luxe des environs. (2) La nouvelle était embarrassante dans la mesure où l’une des premières décisions de Xi Jinping avait été d’édicter, en décembre 2012, « huit règles » de bon comportement à l’intention des fonctionnaires, afin d’éliminer l’« hédonisme et l’extravagance », ainsi que la corruption. Cette campagne les appelait notamment à se contenter de « quatre plats et une soupe » (Finalement, onze responsables ont été sanctionnés pour mauvais usage des fonds publics et mauvaise évaluation des risques pour la population.)

Quelques semaines après l’incident de Shanghai, je suis passé voir un vieux rédacteur en chef de Pékin, auquel son poste offre une vue imprenable sur la mécanique du Parti. Quand je suis arrivé chez lui, ses gosses avaient pris bruyamment le contrôle du salon, et nous avons battu en retraite dans sa chambre pour discuter. Quand je lui ai demandé comment allait le président Xi Jinping, il a évoqué le banquet de l’Empty Cicada. C’était à ses yeux révélateur d’un problème allant bien au-delà du cas de quelques bureaucrates menant grand train : « Le pouvoir central a publié un arrêté leur interdisant formellement de dîner à l’extérieur sur des fonds publics. Et ils l’ont quand même fait ! Ce que cela nous dit, c’est que les fonctionnaires locaux sont en train d’imaginer des façons de s’adapter au changement. Il existe un dicton : “Quand une règle est imposée d’en haut, il y a un moyen de la contourner en bas.” » La lutte entre l’empereur et sa bureaucratie est un vieux schéma de la vie politique chinoise, et cela se termine rarement bien pour l’empereur. Mais le journaliste parie malgré tout sur Xi Jinping. « Il n’a peur ni du Ciel ni de la Terre. Et il est, comme nous disons, rond au dehors et carré au dedans ; il a l’air souple, mais à l’intérieur il est très dur. »

Avant sa prise de pouvoir, le président chinois était présenté, dans le pays et à l’étranger, comme un administrateur provincial un peu falot, grand admirateur de la pop culture américaine (Le Parrain, Il faut sauver le soldat Ryan) et davantage soucieux de la vie des affaires que de la vie politique. On pensait qu’il avait été choisi essentiellement pour s’être aliéné moins de soutiens parmi ses pairs que ses rivaux. Le portrait était inachevé. Xi Jinping avait passé plus de trente ans dans la vie publique, mais sans jamais être particulièrement exposé aux regards inquisiteurs. Un journaliste lui avait un jour demandé pendant une conférence de presse d’évaluer ses propres résultats : « Vous donneriez-vous 19/20 ou 8/20 ? » Ni l’un ni l’autre, a-t-il répondu ; une trop bonne note faisait « vantard », une trop mauvaise témoignait d’un « manque d’estime de soi ».

Parvenu au quart de ses dix années de mandat, le président apparaît comme le dirigeant le plus autoritaire que la Chine ait connu depuis Mao. (3) Au nom de la protection des citoyens et de la pureté du Parti, il a ordonné des enquêtes sur des dizaines de milliers de ses compatriotes, avec des chefs d’inculpation allant de la corruption à la divulgation de secrets d’État en passant par l’incitation à la subversion. Il jouit de dix titres, qu’il a pour certains créés à sa propre intention : il est non seulement chef de l’État et chef des armées, mais aussi président des commissions les plus puissantes du Parti, celles qui s’occupent des affaires étrangères, de Taïwan et de l’économie. Il s’est nommé lui-même à la tête des nouvelles entités chargées de la sécurité d’Internet, de la restructuration de l’État, de la sécurité nationale et de la réforme militaire. Il a également, de fait, la haute main sur les tribunaux, la police et les services secrets.  Il est au centre de tout », confie Gary Locke, l’ancien ambassadeur des États-Unis à Pékin.

Au Parti communiste chinois, on fait campagne après avoir obtenu son poste, pas avant ; en construisant sa popularité et en affûtant sa communication, Xi Jinping a fait montre depuis près de trois ans d’un profond désir de transformation. Il a appelé la Chine à poursuivre le « rêve chinois » : le « grand rajeunissement de la nation », un mélange de prospérité, d’unité et de force. Il a inscrit à son programme (en novembre 2013) soixante réformes économiques et sociales, parmi lesquelles l’assouplissement de la politique de l’enfant unique, l’abolition des camps de « rééducation par le travail » ou la réduction des privilèges des géants du secteur public. (4) Il s’est rendu en visite à l’étranger pour gagner en prestige ; la présence à ses côtés de sa femme, la cantatrice vedette Peng Liyuan, lors de son premier voyage officiel (à Moscou), a donné lieu à une avalanche d’articles sur le premier couple présidentiel chinois véritablement moderne. Et Peng Liyuan n’a pas tardé à apparaître sur la liste des personnalités les mieux habillées de Vanity Fair.

Après la mort de Mao, la Chine avait cherché à faire valoir sa « gouvernance collective » plutôt que l’individualité de ses dirigeants. Xi Jinping est revenu sur ce principe, et son gouvernement a mobilisé anciens et nouveaux moyens pour promouvoir son image. Dans l’esprit du Petit Livre rouge de Mao, huit volumes de ses discours et autres écrits ont été publiés ; le plus récent, intitulé « Les remarques de Xi Jinping », dissèque ses déclarations, établit le catalogue de ses expressions préférées et explique ses références culturelles. Une étude portant sur le Quotidien du peuple a révélé que, au bout de deux ans de pouvoir, il y apparaissait plus du double de fois que son prédécesseur au même stade de son mandat. Xi Jinping est aussi la vedette d’une série de dessins animés pour enfants qui commence par « Comment on devient président ». Malgré son pedigree familial, il y est décrit comme un symbole de la méritocratie – « l’un des secrets du miracle chinois ». L’agence de presse étatique a même, chose sans précédent, donné un surnom au secrétaire général : Xi Dada – ce qui signifie à peu près Tonton Xi. En janvier, le ministère de la Défense a rendu publiques des peintures à l’huile le montrant dans des postures héroïques ; des milliers d’étudiants en art candidats à l’université de technologie de Pékin avaient été jugés sur leur capacité à faire le portrait du président. Selon l’Evening News de Pékin, une candidate l’admirait tant qu’elle « avait eu bien du mal à empêcher sa main de trembler » [lire : « Tonton Xi bastonne le tigre »].

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Hors de Chine, la figure du numéro 1 a été traitée par intermittence. On trouve dans les librairies de Hongkong, qui échappent au contrôle du continent, des portraits de qualité variable (parmi les plus fiables, on notera « La nouvelle biographie de Xi Jinping » par Liang Jian, et « L’avenir de la Chine » par Wu Ming), mais la plupart sont écrits à bonne distance et sous pseudonyme. Pour se faire la meilleure idée de la vie et l’influence du secrétaire général, le mieux est donc de s’en remettre aux déclarations et aux décisions qui ont émaillé sa longue ascension vers le sommet.

« Ce qu’il dit correspond à ce qu’il pense, assure l’ancien Premier ministre australien Kevin Rudd, qui parle le mandarin et s’est entretenu longuement avec Xi Jinping au fil des ans. L’expérience que j’ai de lui m’incite à penser qu’il n’y entre pas beaucoup de roublardise. »

Dans un système connu pour couver des apparatchiks incolores, inodores et sans saveur, Xi Jinping renvoie une image de force virile. Il se moque des « grosses têtes » et vante « l’esprit d’équipe de la meute de chiens en train de dévorer un lion ». « Nous avons le même tempérament », a-t-il déclaré à Vladimir Poutine en mars 2013, même si le secrétaire général est moins enclin aux démonstrations de machisme torse nu. Le président chinois est un grand admirateur de Song Jiang, le bandit héros d’un classique du XIVe siècle, Au bord de l’eau, pour sa capacité à « réunir des gens compétents ». Ni beau ni brillant, Song Jiang dirige une bande de rebelles héroïques. Dans un passage célèbre, il évoque le fleuve Xunyang : « J’aurai ma revanche un jour/ Et teindrai en rouge sang le cours du Xunyang. »

Xi Jinping conçoit l’essence de son projet en termes de sauvetage : il doit sauver la République populaire et le parti communiste avant qu’ils ne soient submergés par la corruption ; par la pollution environnementale ; par l’agitation à Hongkong, au Xinjiang et ailleurs ; et par les tensions qu’engendre une économie dont la croissance n’a jamais été aussi lente depuis 1990 (même si, aux alentours de 7 % l’an, son allure reste la plus rapide de tous les grands pays). « Les tâches qui attendent notre parti en matière de réformes, de développement et de stabilité sont plus lourdes qu’elles ne l’ont jamais été, tandis que les conflits, les dangers et les défis sont plus nombreux que jamais », a déclaré Xi Jinping au Politburo, en octobre 2014. L’an dernier, les autorités chinoises ont arrêté près d’un millier de membres de la société civile, le record de ces vingt dernières années, après le pic de répression qui avait suivi le massacre de la place Tiananmen, selon l’ONG de Hongkong Chinese Human Rights Defenders.
Xi Jinping affiche une hostilité sans ambiguïté envers les idées démocratiques. En 2011 et 2012, il a passé plusieurs jours en compagnie du vice-président Joe Biden, son homologue américain de l’époque, à la fois en Chine et aux États-Unis. Joe Biden confie que Xi Jinping lui a demandé pourquoi Washington « accordait autant d’importance aux droits de l’homme ». Ce à quoi il a répondu : « Aucun président américain ne peut représenter le pays s’il ne s’engage pas en faveur des droits de l’homme », avant de poursuivre : « Si vous ne comprenez pas cela, vous ne pouvez pas traiter avec nous. Le président Barack Obama serait incapable de se maintenir au pouvoir s’il n’en parlait pas. Alors, considérez cela comme un impératif politique. Cela ne nous rend ni meilleurs ni pires. C’est juste ce que nous sommes. Vous prenez vos décisions. Nous prendrons les nôtres. »

Au cours des premiers mois de pouvoir de Xi Jinping, ses partisans en Occident lui prêtaient l’intention de vouloir d’abord réduire au silence les purs et durs, avant de procéder à l’ouverture, peut-être durant son second mandat, qui commence en 2017. Plus personne ou presque ne tient ce discours. Henry Paulson, l’ancien secrétaire au Trésor, dont le prochain livre, « Gérer la Chine », raconte les contacts qu’il a eus avec Xi Jinping pendant dix ans, témoigne : « Il a été très franc et sincère – en privé comme en public – sur le fait que les Chinois rejettent les valeurs occidentales et la démocratie pluraliste. Aux yeux des Occidentaux, il semble parfaitement incongru d’être à ce point désireux d’encourager la concurrence et la flexibilité du marché tout en voulant renforcer le contrôle de la sphère politique, des médias et d’Internet. Mais c’est précisément la clé : le président Xi Jinping considère qu’il n’y aura pas de stabilité sans un Parti fort, et que le PCC est la seule institution suffisamment puissante pour l’aider à atteindre ses autres objectifs ».

Mais à force de vouloir étendre son contrôle et protéger le Parti, le président chinois a peut-être fait naître un autre type de menace, car il a approfondi les fractures internes et ébranlé l’équilibre qui avait accompagné, pendant une génération, l’ascension du pays. Avant son arrivée au pouvoir, les hauts cadres se pensaient a priori protégés. Comme l’explique le romancier Yu Hua : « Avec le développement de la Chine, les “règles non écrites” se sont imposées. Quand la réglementation formelle n’était pas assez précise ni assez claire, quand la réalité évoluait plus vite que les politiques menées et la législation, on s’en remettait toujours aux règles non écrites ». Lesquelles régissaient tout, depuis le montant du bakchich au chirurgien jusqu’à la marge de liberté que pouvait s’accorder une ONG avant d’être interdite. « Les règles non écrites ont été violées, poursuit l’écrivain. C’est nécessaire, bien sûr, à ceci près qu’on attend toujours la rédaction des vraies lois ».

 

2| Une enfance tout près du sommet

Ce parti communiste dédié à la construction d’une société sans classes est fondé sur une hiérarchie rigide, et Xi Jinping a commencé sa vie près du sommet. Né à Pékin en 1953, il est le troisième enfant d’une fratrie de quatre. Son père, Xi Zhongxun, alors ministre de la Propagande, avait fomenté la révolution depuis ses 14 ans, en 1928 : l’adolescent et ses camarades de classe s’étaient illustrés en essayant d’empoisonner un professeur qu’ils jugeaient contre-révolutionnaire. Expédié en prison (5), il adhère alors au parti communiste, dont il va devenir un haut commandant, placé au cœur de toutes les luttes internes. En 1935, une faction rivale l’accuse de déloyauté et le condamne à être enterré vivant, mais Mao désamorce la crise. Lors d’une réunion du Parti en février 1952, le leader chinois déclare que l’« élimination des contre-révolutionnaires » exige, en moyenne, l’exécution d’un citoyen sur mille ou deux mille. Xi Zhongxun apporte son soutien à la politique de « répression sévère et de sanctions », mais, selon sa biographie officielle, « les exécutions étaient relativement moins nombreuses » dans son secteur.

Xi Jinping a grandi avec les histoires que lui racontait son père. « Il parlait de la manière dont il avait rejoint la guérilla et disait : “Toi aussi, tu feras certainement la révolution un jour” », se souvenait le futur président dans un entretien accordé en 2004. « Il expliquait ce qu’était la révolution. Nous en avons tellement entendu sur le sujet que nous en avions mal aux oreilles. » En six décennies de vie politique, son père s’était familiarisé avec toutes les tactiques. Lors d’un dîner avec le vieux Xi en 1980, David Lampton, sinologue à l’université Johns Hopkins, avait été stupéfait de le voir porter successivement un toast à des dizaines d’invités, en levant à chaque fois son verre de Maotai (6), tout cela sans effet apparent : « J’ai fini par comprendre qu’il buvait de l’eau. » Xi Jinping avait 5 ans quand son père fut promu vice-Premier ministre, et le petit garçon lui rendait souvent visite à Zhongnanhai, l’enceinte où siègent les hauts dirigeants. Il fut admis à l’école du Premier-Août, fréquentée par les enfants de dignitaires (elle tire son nom de la date d’une célèbre victoire communiste). L’établissement, installé dans l’ancien palais d’un prince de la dynastie Qing, était surnommé le lingxiu yaolan, le « berceau des dirigeants ». Les élèves formaient une petite élite très unie ; ils vivaient dans les mêmes enceintes résidentielles, passaient l’été dans les mêmes villégiatures et possédaient un même sens de leur rang. Jusqu’à la République populaire, un groupe fluctuant de clans privilégiés avait pendant des siècles cumulé richesse et pouvoir. Certains fils se destinaient aux affaires ; les autres recherchaient les hautes fonctions politiques. Les gagnants changeaient au fil du temps, et quand les dirigeants communistes l’emportèrent, en 1949, ils reprirent le flambeau. Yang Guobin, un sociologue de l’université de Pennsylvanie, explique : « Ils avaient “conquis Tianxia” (“tout-sous-le-ciel”), comme on disait dans le langage courant (7). Ils étaient convaincus que le leadership leur revenait de droit, qu’il leur appartenait. Et leurs enfants pensaient, bien sûr, qu’eux-mêmes en seraient, et devaient en être, les futurs détenteurs. » Comme l’historien Mi Hedu l’observe dans un livre paru en 1993 (« La génération des gardes rouges »), les élèves de l’école du Premier-Août « se comparaient les uns aux autres en fonction du rang de leurs pères ou de la qualité de leurs voitures. Certains disaient “Obéis à tous ceux qui ont un père mieux placé” ».

Quand la Révolution culturelle commence, en 1966, les étudiants de Pékin qui sont zilaihong (« rouges de naissance ») lancent ce slogan : « Quand le père est un héros, le fils l’est aussi ; quand le père est un réactionnaire, le fils est un vaurien. » Les gardes rouges cherchent à purger la capitale de toute opposition, pour la rendre « aussi pure et aussi propre que le cristal ». Entre la fin août et la fin septembre, près de 2 000 personnes sont tuées à Pékin, et 4 900 sites historiques saccagés ou détruits selon Yiching Wu, l’auteur de « La Révolution culturelle à la marge » (en anglais, 2014).

Mais Xi Jinping n’est taillé ni pour un rôle de bourreau ni pour un rôle de victime. En 1962, son père, accusé de soutenir un roman auquel Mao est hostile, est envoyé en usine [en tant que directeur adjoint] ; sa mère, Qi Xin, sera bientôt affectée à un travail harassant à la ferme. En janvier 1967, Mao ayant encouragé les lycéens et les étudiants à s’attaquer aux « ennemis de classe », un groupe de jeunes gens traînent Xi Zhongxun devant une foule, sous les huées. Il est accusé, entre autres, d’avoir regardé Berlin-Ouest à la jumelle durant un séjour en Allemagne de l’Est, des années auparavant. Il est détenu dans une garnison où il passe des années à marcher en cercle, expliquera-t-il plus tard – 10 000 tours en avant, puis 10 000 tours en arrière. (8) Son fils est trop jeune pour être garde rouge, et le statut du père le rend indésirable.

En outre, être rouge de naissance devient un fardeau. Les écoles d’élite sont accusées d’être des xiao baota – « pagodes des petits trésors » – et fermées [comme d’ailleurs les autres écoles secondaires et universités]. Xi Jinping et les fils d’autres dirigeants en disgrâce restent ensemble, s’engageant dans des bagarres de rue et piquant les livres des bibliothèques closes. Plus tard, il décrira cette période comme une forme cauchemardesque de perte de contrôle. Il est détenu « trois ou quatre fois » par des groupes de gardes rouges et obligé de dénoncer son père. En 2000, il racontera au journaliste Yang Wiaohuai qu’il avait été capturé par un groupe loyal à la femme du chef de la police secrète :
« Je n’avais que 14 ans. Les gardes rouges m’ont demandé : “Quelle est la gravité de tes crimes, selon toi ?”
— Vous pouvez en juger par vous-mêmes. Est-ce que c’est suffisant pour m’exécuter ?”
— Il y a de quoi t’exécuter cent fois.”

Dans mon esprit, cela ne faisait aucune différence d’être exécuté cent fois ou une seule, alors pourquoi craindre les cent fois ? Les gardes rouges voulaient me faire peur, en me disant que j’allais maintenant tâter de la dictature démocratique du peuple et qu’il me restait cinq minutes à vivre. Mais à la fin, au lieu de m’exécuter, ils m’ont ordonné de lire des citations du président Mao tous les jours jusque tard dans la nuit. »

En décembre 1968, pour tenter de reprendre le contrôle du mouvement, Mao envoie les gardes rouges et les autres « jeunes instruits » à la campagne, pour y être « rééduqués par les paysans ». Les familles de l’élite envoient leurs enfants dans des régions où ils ont des alliés ou des parents, et Xi Jinping part dans le Shanxi, vieux fief paternel. Il est affecté à Liangjiahe, un village flanqué de falaises de terre jaune. « La dureté du travail a été un choc », se souviendra-t-il en 2004 lors d’une interview télévisée. Pour y échapper, il se met à fumer – personne ne dérangeait un homme en train de fumer – et s’attarde aux toilettes. Au bout de trois mois, il s’enfuit à Pékin, mais est arrêté et renvoyé au village. (9) Au cours de ce séjour qui allait devenir la pierre angulaire de sa biographie, Xi Jinping renaît. Un récent article de l’agence de presse officielle raconte ainsi la légende : « Il a vécu dans une habitation troglodytique avec les villageois, a dormi sur un kang, un lit traditionnel fait de briques et d’argile, en devant supporter les piqûres de puces ; il a transporté du fumier, construit des barrages et réparé des routes. » Mais ce récit omet certains détails cruels. Comme la lettre qui l’informe de la mort de sa demi-sœur aînée Xi Heping. Auteur d’un livre à paraître sur l’ascension de Xi et de ses acolytes, le journaliste australien John Garnaut précise : « C’était un suicide. Des membres du cercle rapproché m’ont confirmé qu’après avoir subi dix ans de persécutions, elle s’était pendue au pommeau de la douche. »

Xi Jinping décide d’adhérer à la Ligue de la jeunesse communiste. En raison du statut de son père, sa candidature est rejetée sept fois, selon ses calculs. Elle est acceptée après que le jeune homme s’est lié d’amitié avec un responsable local. En janvier 1974, il devient membre à part entière du PCC et chef de brigade du village. Son ardeur à entrer au Parti a déçu certains de ses camarades. Un ami de longue date, devenu professeur, confiera par la suite à un diplomate américain qu’il s’était senti « trahi » par l’ambition de Xi Jinping d’« intégrer le système ». Un télégramme diplomatique américain relate son témoignage : de nombreux membres du groupe d’élite auquel appartenait Xi Jinping ont alors tout fait pour fuir la politique ; ils draguaient, buvaient et lisaient de la littérature occidentale. Ils « essayaient de rattraper les années perdues en s’amusant », selon le professeur. Lequel a fini par conclure que Xi Jinping était « exceptionnellement ambitieux » ; conscient qu’il ne serait jamais « quelqu’un d’exceptionnel » hors de Chine, il a « préféré survivre en devenant plus rouge que les rouges ». Après tout, me confie Yang Guobin à propos des « fils de princes », « leur sentiment de propriété ne s’était pas éteint. Ils avaient conservé leur orgueil et leur complexe de supériorité, en escomptant que la disgrâce de leur père serait temporaire et que, tôt ou tard, ils feraient leur come-back. C’est exactement ce qui s’est passé ».

L’année suivante, Xi Jinping s’inscrit à l’université Tsinghua en tant qu’étudiant « ouvrier-paysan-soldat » (candidat admis sur la base du mérite politique). Et, au printemps de cette même année 1975, Xi Zhongxun est libéré, après treize ans de persécutions. Quand la famille se retrouve, il est incapable de reconnaître ses deux fils devenus adultes. Mais sa foi communiste est intacte. En novembre 1976, il écrit à Hua Guofeng, alors à la tête du Parti, pour lui demander sa réintégration, afin de « consacrer le reste de [s]a vie au Parti et [s]’efforcer de faire davantage pour le peuple. » Il signe « Xi Zhongxun, disciple du président Mao et membre du Parti qui n’a pas encore retrouvé le droit de participer à ses activités normales ».

 

3| Les secrets d’une ascension

Le pedigree de Xi Jinping l’avait exposé à une politique cruelle – purges, châtiment, réhabilitation –, et il en a tiré des leçons draconiennes. Dans une interview avec le journaliste Chen Peng, publiée en 2000 dans le Chinese Times de Pékin, il confiait : « Les gens qui n’ont qu’une faible expérience du pouvoir, qui s’en sont tenus éloignés, ont tendance à le regarder comme quelque chose de mystérieux et d’inédit. Mais, en ce qui me concerne, je fais abstraction des éléments superficiels : le pouvoir et les fleurs, la gloire et les vivats. Je vois les prisons et l’inconstance des relations humaines. Je comprends la politique à un niveau plus profond. » La Révolution culturelle et ses années d’adolescence dans la région de Yan’an l’ont construit. « Ma vie a commencé à Yan’an », déclare-t-il en 2007. « Bon nombre des idées et des qualités fondamentales que j’ai aujourd’hui ont été forgées là ». « On ne peut pas comprendre un tant soit peu qui est Xi Jinping si l’on ne part pas de son dévouement au Parti en tant qu’institution, explique Kevin Rudd. Malgré le fait qu’il a, personnellement et politiquement, connu le meilleur et le pire du Parti. »

La fratrie de Xi Jinping s’est dispersée : son frère et une sœur sont partis faire des affaires à Hongkong, l’autre sœur s’est, dit-on, installée au Canada. Mais lui est resté et s’est de plus en plus investi dans le Parti à mesure que les années passaient. Après avoir obtenu son diplôme en 1979, il prend un poste convoité comme secrétaire particulier de Geng Biao, un haut responsable de la Défense que son père considérait comme son « plus proche frère d’armes » du temps de la guérilla. Xi Jinping porte l’uniforme et se fait de précieuses relations au siège du Parti. Peu après l’université, il épouse Ke Xiaoming, la fille cosmopolite de l’ambassadeur de Chine en Grande-Bretagne. Mais ils se disputent « presque tous les jours », selon le professeur, qui habitait alors sur le même palier. Si l’on en croit les propos qu’il a tenus au diplomate, le couple a divorcé quand la jeune femme a décidé de partir s’installer en Angleterre.

Les révolutionnaires chinois vieillissaient. Le Parti avait besoin de former de nouveaux leaders. Le futur secrétaire général confie alors au professeur qu’aller en province est le « seul chemin menant au pouvoir central ». Rester au siège du Parti à Pékin cantonnerait son réseau et alimenterait le ressentiment de ses pairs de moins bonne extraction. En 1982, peu avant ses 30 ans, il demande à retourner à la campagne, et on le nomme dans un comté rural de la province du Hebei. Il voulait en être le secrétaire – le patron –, mais le responsable provincial, qui a une dent contre les rejetons privilégiés venus du siège, fait de lui le numéro 2. C’était comme troquer un poste de chef de cabinet pour une fonction de sous-fifre dans une sous-préfecture.

Mais il faut moins d’un an à Xi Jinping pour obtenir une promotion et aiguiser considérablement son savoir-faire politique. Il accorde des petits à-côtés aux cadres à la retraite qui peuvent faire ou défaire sa réputation ; il se débrouille pour qu’ils aient la priorité dans la salle d’attente du médecin ; et quand il achète la première voiture étrangère du comté, il la donne au « bureau des cadres à la retraite », utilisant pour lui-même une vieille Jeep. Il ne quitte pas son vieux pantalon kaki de l’armée en signe d’humilité et apprend la valeur de la mise en scène politique : parfois, « si on ne tape pas du poing sur la table, en faisant suffisamment peur, les gens ne vous prennent pas au sérieux », confiera-t-il à un journaliste chinois en 2003. Il expérimente l’économie de marché en autorisant les paysans à consacrer plus de terres à l’élevage du bétail au lieu de faire seulement pousser des céréales pour l’État, et il soutient des projets tape-à-l’œil, comme la construction d’un studio de télévision inspiré du roman classique Le Rêve dans le pavillon rouge. (10)

En 1985, il passe deux semaines dans l’Iowa, au sein d’une délégation agricole. Dans la ville de Muscatine, il est logé chez Eleanor et Thomas Dvorchak. « Les garçons étaient partis à l’université, alors nous avions des chambres libres », explique aujourd’hui Eleanor. Xi Jinping dort dans une chambre avec du papier peint à la gloire du football américain et au milieu de figurines de Star Trek. « Il regardait par la fenêtre et il semblait se dire : “Sacré nom de Dieu ! ” Et j’ai pensé : “Mais qu’est-ce qu’il y a de tellement extraordinaire ? Ce n’est qu’une maison à étage” », dit-elle encore. Xi Jinping ne s’était pas présenté comme un secrétaire du Parti communiste ; sur sa carte, il apparaissait en tant que président du Groupement des producteurs de fourrage de Shijiazhuang. En 2012, en voyage aux États-Unis avant son accession au pouvoir suprême, il est retourné à Muscatine, pour voir Dvorchak et les autres, la presse mondiale dans son sillage. Elle assure : « Aucune personne saine d’esprit n’aurait pu penser que le gars qui a dormi chez moi deviendrait président. Quel que soit le pays. »

En 1985, Xi Jinping est fin prêt pour une nouvelle promotion, mais le Premier secrétaire du Parti au Hebei lui barre à nouveau la route. Il s’installe donc dans la province méridionale du Fujian, où un ami de son père, secrétaire général du Parti, est à même de l’aider. Peu après son arrivée, il fait la connaissance de Liao Wanlong, un homme d’affaires taïwanais qui se souvient de lui en ces termes : « Grand et baraqué, il avait l’air un peu abruti. » Cet homme, qui a régulièrement rendu visite à Xi Jinping au cours des décennies qui se sont écoulées depuis, confie : « Il paraissait sincère, honnête. Venant du Nord, il ne comprenait pas bien le Sud. » Et de poursuivre : « Xi Jinping ne s’exprimait que s’il avait vraiment quelque chose à dire et ne faisait pas de promesses en l’air. Il réfléchissait mûrement avant d’ouvrir la bouche. Et parlait rarement de sa famille, à cause de son passé délicat et de son mariage raté ». Xi Jinping n’avait peut-être pas l’esprit curieux, mais il gérait à merveille son image et ses relations ; désormais en contact avec des investisseurs étrangers, il troque le treillis pour le costume occidental. « Il n’était pas donné à tout le monde d’être reçu par lui, précise Liao Wanlong ; il passait au crible ceux qui voulaient le rencontrer et savait juger les gens ».

L’année suivante – Xi Jinping a 33 ans –, un ami le présente à Peng Liyuan, qui est déjà, à 24 ans, l’une des plus célèbres interprètes de chants patriotiques et traditionnels du pays. Dans une interview donnée en 2007, elle se souviendra que Xi Jinping lui a alors avoué ne pas regarder la télévision. « Quel genre de chansons interprétez-vous ? » lui demande-t-il. De prime abord, la jeune femme trouve qu’il paraît « plus vieux que son âge » et qu’il a l’air « inculte ». Mais il lui pose des questions sur la technique vocale, dans lesquelles elle discerne un signe d’intelligence. Xi Jinping lui confiera plus tard qu’il avait décidé au bout de quarante minutes de lui demander de l’épouser. Ils se marient l’année suivante et, en 1989, après la répression de la révolte étudiante, Peng Liyuan fait partie des chanteurs que l’armée envoie sur la place Tiananmen donner la sérénade aux soldats. (Les images de cette scène, tout comme les informations sur la vie privée de la première dame et sur ses transactions commerciales, ont été pour l’essentiel effacées du Web). En 1992, ils ont une fille. Tandis qu’il devient de plus en plus clair que Xi Jinping est appelé à jouer un rôle de premier plan, sa femme abandonne les robes de diva et les coiffures recherchées pour adopter le tailleur-pantalon et, parfois, l’uniforme. Ses admirateurs continuent de l’assaillir, tandis qu’il attend patiemment en retrait, mais pour l’essentiel, elle cesse de se produire et se concentre sur la lutte contre le sida et le tabagisme, ou pour l’éducation des femmes. Pendant des années, Xi Jinping et Peng Liyuan vivent la plupart du temps séparés. Mais, dans le débordement d’attention porté récemment à Tonton Xi, les médias d’État ont fait la promotion d’une chanson intitulée « Xi Dada aime Peng Mama », dont l’un des vers dit : « Les hommes devraient prendre modèle sur Xi et les femmes sur Peng ».

Prendre un poste dans le Sud rapproche alors Xi Jinping de son père. Depuis 1978, celui-ci était en fonction dans le Guangdong voisin, où la Chine expérimente le marché libre, et il était devenu un chaud partisan de la réforme économique comme moyen de lutter contre la pauvreté. Une position risquée : lors d’une réunion du Politburo en 1987, la vieille garde attaque le porte-étendard du camp libéral, Hu Yaobang. Le père de Xi est le seul haut dignitaire à prendre sa défense. « Qu’êtes-vous en train de faire ? Ne reproduisez pas ce que Mao nous a fait », déclare-t-il, si l’on en croit le récit qu’en offre Richard Baum en 1994 dans son livre « Enterrer Mao ». Mais Xi Zhongxun perd à la fois cette bataille et, pour la dernière fois, son pouvoir. Il sera autorisé à vivre dans une confortable obscurité jusqu’à sa mort, en 2002. Les Chinois se souviennent aujourd’hui de lui avec affection comme d’un « homme de principe, pas de stratégie », pour reprendre l’expression d’un journaliste de Pékin.

Son fils évite les réformes outrageusement controversées pendant qu’il gravit les échelons. « Mon approche consiste à faire chauffer la marmite à petit feu, en versant régulièrement de l’eau froide pour l’empêcher de déborder », expliquera-t-il. En 1989, un responsable local de la propagande, Kang Yanping, lui soumet un projet de téléfilm en faveur de la réforme politique, mais Xi réagit avec scepticisme. Il lui demande : « Cette opinion est-elle fondée ? Est-ce un argument raisonnable ? » L’émission, dont Xi Jinping estime qu’elle va « décourager » le peuple, ne sera jamais produite. Il fait aussi particulièrement attention à soigner les unités militaires locales ; il en perfectionne l’équipement, obtient des subventions pour améliorer l’ordinaire des soldats et déniche des postes pour les officiers partant à la retraite. « Rien n’est excessif quand il s’agit de pourvoir aux besoins de l’armée », se plaît-il à dire.

Au fil de sa carrière, il est arrivé à Xi Jinping de partir en guerre contre la corruption. Il lui est aussi arrivé de l’ignorer. Si l’on en croit les propos tenus par un responsable chinois aux diplomates de l’ambassade américaine, Xi Jinping possède une réputation de « Monsieur Propre » pour son refus des pots-de-vin. Mais, pendant les nombreuses années où il a officié dans le Fujian, le groupe Yuanhua, l’une des entreprises les plus corrompues de Chine, a continué d’importer en contrebande du pétrole, des voitures, des cigarettes et des appareils électroniques pour une valeur estimée à 10 milliards de dollars, avec la complicité de la police et de l’armée de la région. Xi s’est aussi accommodé de Chen Kai, un magnat local qui gérait des casinos et des bordels en plein centre-ville, sous la protection du chef de la police. Chen sera plus tard arrêté, jugé et condamné à mort, et cinquante fonctionnaires seront poursuivis pour avoir accepté des dessous-de-table de sa part. Le nom de Xi Jinping n’a jamais été mêlé à ces scandales, mais cela reste une tache sur son mandat. « Parfois, j’ai nommé des collègues à tort », expliquera-t-il en 2000. « Certains ont été nommés à tort car je pensais qu’ils valaient mieux que ce n’était le cas, d’autres parce que je les croyais pires qu’ils ne l’étaient » [lire « Ce que les universitaires ne peuvent pas dire »].

Xi Jinping s’est toujours révélé expert dans l’art de négocier les rivalités et les alliances internes. Après son arrivée aux commandes de la province en plein essor économique du Zhejiang, en 2002, il prend des mesures pour promouvoir le secteur privé. Il encourage les taxis à acheter des Geely, le constructeur automobile qu’allait racheter plus tard Volvo. Il sait rassurer les conservateurs, notamment en récitant des incantations socialistes. « L’économie privée est devenue une fleur exotique dans le jardin du socialisme aux caractéristiques chinoises », déclare-t-il un jour (11). En 2007, une excellente occasion de montrer ses capacités politiques se présente à lui : un scandale de corruption éclate à Shanghai, dans lequel sont impliqués des proches de l’ancien président, Jiang Zemin, au pouvoir de 1989 à 2002 et toujours puissant. Xi est envoyé à Shanghai pour prendre la relève. Il donne à l’opinion une image d’intransigeance, sans pour autant s’aliéner Jiang Zemin. (12) Il refuse la villa aménagée pour lui, annonçant qu’on en ferait un meilleur usage en la transformant en maison de retraite pour les camarades vétérans.

 

4| L’épreuve du pouvoir

C’est le moment rêvé : quelques mois plus tard, les hauts dirigeants du Parti doivent choisir la prochaine génération de dignitaires. Xi Jinping est donné perdant, le favori étant Li Keqiang, un camarade sans pedigree familial révolutionnaire qui possède des diplômes de troisième cycle de l’université de Pékin en droit et en économie. Depuis 2002, le sommet du système politique chinois est dominé par des hommes qui ont dû jouer des coudes pour arriver là, sur la base de leur mérite académique ou bureaucratique. Le père du président Hu Jintao possédait une boutique de thé, et le Premier ministre Wen Jiabao était le fils d’une institutrice. Mais Chen Yun, feu le tsar de l’économie [mort en 1995], avait prévenu ses pairs que les rouges de naissance, ceux qu’on appelle aujourd’hui la « deuxième génération rouge » ou les fils de princes, seraient des intendants plus fiables pour l’avenir du Parti. L’un de ces princes rouges a ainsi confié à un diplomate occidental : « Notre sentiment est le suivant : “Hu Jintao, Wen Jiabao, vos pères vendaient des lacets pendant que les nôtres mouraient pour cette révolution”. » En privé, certains fils de princes qualifiaient même le président et le Premier ministre de huoji – « serviteurs ». En octobre 2007, Xi Jinping est intronisé comme le successeur probable. (13) Ce n’était pas uniquement lui rendre hommage. « Les dirigeants du Parti préfèrent les successeurs faibles, pour pouvoir tirer les ficelles en coulisses », explique Ho Pin, le fondateur de Mingjing News, un site chinois de l’étranger. L’ascension de Xi Jinping avait été si soudaine, aux yeux de l’opinion, que les citoyens en faisaient des gorges chaudes : « Qui est Xi Jinping ? C’est le mari de Peng Liyuan ».

Un peu plus de quatre ans plus tard, alors qu’il se prépare à prendre le poste de secrétaire général, un véritable festival de dysfonctionnements le met à l’épreuve. En février 2012, Wang Lijun, un ancien chef de la police, essaie de s’enfuir aux États-Unis en accusant la famille de son ancien patron, Bo Xilai, le secrétaire du Parti à Chongqing, de meurtre et de détournement de fonds. Les hiérarques du PCC craignent que Bo Xilai ne se protège grâce aux services de sécurité sous ses ordres, ne perturbe la transition au pouvoir et ne mette le Parti en lambeaux. En septembre, Ling Jihua, le chef de cabinet du président sortant, est brusquement rétrogradé, puis accusé d’avoir voulu dissimuler les circonstances de la mort de son fils, au volant de sa Ferrari, en compagnie de deux femmes [retrouvées très déshabillées].

Assailli par les crises, Xi Jinping disparaît soudain. Le 4 septembre 2012, il annule une rencontre avec la secrétaire d’État Hillary Clinton ainsi que ses rendez-vous avec d’autres dignitaires. Les jours passant, des rumeurs macabres circulent, évoquant une maladie grave ou une tentative d’assassinat. Quand il resurgit, le 19 septembre, il explique à des responsables américains qu’il s’était fait mal au dos. Les spécialistes du système politique chinois continuent de gloser sur le sujet, convaincus qu’une explication plus complète pourrait faire la lumière sur la solidité, ou la fragilité, du soutien dont dispose Xi Jinping. Au cours des dizaines de conversations que j’ai eues l’hiver dernier, des universitaires, des fonctionnaires, des journalistes et des cadres m’ont dit qu’ils le soupçonnaient d’avoir bien eu un problème de santé, mais aussi des raisons de l’exploiter. Ils subodorent que Xi Jinping s’est, en fait, mis en grève ; il voulait nommer des alliés clés et se débarrasser d’opposants avant de prendre le pouvoir, mais la vieille garde du Parti lui a ordonné de patienter. Un ancien responsable des Renseignements m’explique : « À ce moment-là, il leur a dit en substance : “D’accord, allez vous faire foutre ! On va voir si vous êtes capables de trouver quelqu’un d’autre pour ce boulot. Je vais disparaître pendant quinze jours et rater Hillary Clinton.” Et c’est ce qu’il a fait. Cela a provoqué un sacré remue-ménage, et ils se sont mis à courir en disant : “Holà, holà, holà.” » La passation des pouvoirs se déroule comme prévu : le 15 novembre 2012, Xi Jinping devient secrétaire général.

Il préside le Comité permanent du Politburo, composé de sept hommes, dont quatre sont considérés comme des princes rouges, de naissance ou par alliance ; la proportion la plus grande de l’histoire de la République populaire. Les responsables occidentaux remarquent souvent que le président chinois a des habitudes de VRP de la politique : la poignée de main facile, une question bienveillante pour chaque visiteur, le sens de l’anecdote chaleureuse. Lors d’un voyage à Los Angeles, il a confié à des étudiants qu’il aimait nager, lire et regarder le sport à la télévision, mais qu’il en avait rarement le temps : « Pour emprunter le titre d’un film américain, c’est “Mission impossible” ». Les observateurs chinois, eux, évoquent plutôt un autre trait de sa personnalité : son guizuqi, son « style aristocratique ». Il peut se révéler un lien rassurant avec le passé ou, par moments, établir une forme de distance à l’égard de ses pairs. Au cours d’une réunion au Grand Hall du peuple l’an dernier, tandis que les responsables du Parti bavardaient et se saluaient amicalement à la faveur d’une longue pause, Xi Jinping n’a pas bougé d’un pouce. « Cela a duré des heures, et il était assis là, regardant fixement devant lui, raconte un étranger présent. À aucun moment il n’est descendu de l’estrade pour se promener en lançant un “Alors, comment ça va dans le Ningxia ?” »

Xi Jinping pense qu’une menace intérieure grave pèse sur la Chine. Selon les diplomates américains, son ami professeur le dit « dégoûté par la marchandisation tous azimuts de la société, avec ses nouveaux riches, la corruption de ses fonctionnaires, la perte des valeurs, de la dignité et du respect de soi qui s’ensuivent, sans oublier des vices comme la drogue et la prostitution. » Si jamais il parvenait au sommet de l’État, avait-il prédit, « il ferait tout pour combattre ces maux, peut-être aux dépens des nouveaux riches ». Même si les princes rouges et leurs fratries ont bien profité du développement de la Chine (la sœur de Xi Jinping, Qi Qiaoqiao, possède des avoirs considérables dans des entreprises et dans l’immobilier), les familles révolutionnaires jugent leur patrimoine décent et imputent la responsabilité du mal aux « serviteurs » ; ce sont eux qui ont permis cette corruption et cette gabegie qui attisent la colère de l’opinion et menacent le Parti [lire : « Bonnes affaires de famille »].

La première étape pour résoudre le problème passe par le rétablissement du contrôle. La « gouvernance collective », qui disséminait le pouvoir au sein du Comité permanent, avait tant ligoté Hu Jintao qu’on le surnommait « la femme aux pieds bandés ». Xi Jinping s’est entouré d’un cabinet fantôme qui se caractérise moins par la cohérence idéologique que par les liens unissant ses membres depuis l’école et par la fidélité politique. Parmi eux, on trouve Liu He, un ami d’enfance devenu un économiste réformateur, et Liu Yuan, un général va-t-en-guerre et fils de l’ancien président Liu Shaoqi. Mais le plus important de tous s’appelle Wang Qishan, un intime de longue date, secrétaire du Comité central pour l’Inspection disciplinaire, l’organisme qui a lancé la vaste campagne contre la corruption.

Le parti avait longtemps cultivé une image d’unanimité vertueuse. Mais, dans les deux années qui ont suivi l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, les enquêteurs de Wang Qishan, dotés de larges pouvoirs en matière de détention et d’interrogatoire, s’en sont pris aux administrations susceptibles de s’opposer à l’autorité de Xi, en les accusant de complots et d’abus de pouvoir. Ils ont porté des accusations de corruption contre des fonctionnaires de la Commission pour la planification d’État et de la Commission de contrôle et d’administration des avoirs d’État, qui protègent les privilèges des grandes entreprises publiques. Ils ont arrêté le chef de l’appareil de sécurité, Zhou Yongkang, un ancien magnat du pétrole à la mâchoire digne d’une statue de l’île de Pâques. Il avait fait de la police et de l’armée un fief personnel, où la police et le renseignement intérieur recevaient chaque année plus de fonds que la défense. Ils ont touché les rangs de l’armée, dont la corruption extravagante ne contrarie pas seulement l’opinion – les piétons ont appris à faire attention aux luxueuses berlines aux plaques d’immatriculation militaires, qui foncent impunément dans tout Pékin –, mais fragilise aussi la Défense nationale. Quand les policiers ont perquisitionné les maisons appartenant à la famille du général Gu Junshan, un haut responsable de la logistique, ils ont rempli quatre camions avec le vin, les œuvres d’art, l’argent liquide et les autres produits de luxe qu’ils ont saisis. Selon un diplomate, on a même retrouvé dans le mobilier une maquette en or du premier porte-avions chinois : « Quand on l’a questionné sur ce point, le général a répondu que c’était un signe de patriotisme. »
Fin 2014, plus de 100 000 fonctionnaires avaient été sanctionnés pour corruption. De nombreux observateurs étrangers se demandent si la croisade de Xi Jinping vise vraiment à éradiquer la prévarication ou si c’est un moyen d’attaquer ses ennemis. Mais pourquoi cela devrait-il être l’un ou l’autre ? La corruption était devenue si menaçante pour la légitimité du Parti que seul le dirigeant le plus reclus aurait pu éviter de la ramener de force à un niveau plus gérable ; mais fustiger le phénomène est aussi un instrument éprouvé de consolidation politique, et Xi Jinping l’a utilisé dans une grande mesure, au sommet de l’État, contre ses opposants.

Geremie Barme, l’historien qui dirige l’Australian Center on China in the World, a analysé les quarante-huit personnalités arrêtées les plus en vue : aucune n’appartient à la seconde génération rouge. « Je n’appelle pas cela une campagne anticorruption, dit un diplomate occidental. C’est une véritable guerre de tranchées. »

Peu après son accession au Politburo en 2007, Xi Jinping a demandé : « Pourquoi le Parti communiste soviétique s’est-il effondré ? » Avant de préciser : « C’est pour nous une leçon à retenir ». Les universitaires chinois avaient examiné cette énigme sous toutes les coutures, mais il voulait en savoir plus. « En 2009, il a commandité une longue étude sur l’Union soviétique à un membre du Bureau de recherche politique, raconte le diplomate de Pékin. Elle a conclu que le pourrissement avait commencé sous Brejnev. Dans son rapport, le gars racontait une blague de l’époque : Brejnev fait venir sa mère à Moscou. Il lui montre fièrement ses appartements du Kremlin, sa limousine Zil et la vie de luxe qu’il mène à présent. “Alors, qu’est-ce que t’en penses, maman ? Tu n’auras plus jamais à t’inquiéter de quoi que ce soit. — Je suis tellement fière de toi, Leonid Ilitch. Mais qu’est-ce qui va se passer si les communistes l’apprennent ?” Xi Jinping a adoré cette histoire. » Il éprouve un mépris tout particulier pour Gorbatchev, qui n’a pas su défendre le Parti contre ses opposants, et a dit à ses collègues : « Personne n’a eu le cran de se lever et de lui tenir tête. »

 

5| Tour de vis

En 2013, l’année suivant sa prise de fonctions, les cadres ont dû regarder un documentaire en six parties sur l’effondrement de l’Union soviétique. Sur fond de violentes scènes d’émeutes, le film décrivait un complot américain pour abattre le communisme sous couvert d’« évolution pacifique », l’infiltration régulière d’idées politiques occidentales subversives. Depuis le début des années 2000 et les « révolutions de couleur » dans l’ancien bloc soviétique, les communistes chinois évoquent le risque de contagion pour justifier le tour de vis donné à la vie politique. Une crainte qui s’est intensifiée avec les vagues d’agitation qui ont saisi le Tibet en 2008, le Xinjiang en 2009 et le monde arabe en 2011. En septembre 2014, quand des manifestations pro-démocratie ont éclaté à Hongkong, un éditorial du Global Times, un quotidien d’État, a accusé le National Endowment for Democracy et la CIA d’avoir tout orchestré dans l’ombre, afin d’« encourager l’indépendance de Taïwan, l’indépendance du Xinjiang et l’indépendance du Tibet ». (Les États-Unis ont nié toute implication.)

Il n’y a pas place dans le gouvernement de Xi Jinping pour une opposition loyale. Quand il a lancé sa campagne anticorruption, des militants de la transparence – comme l’avocat Xu Zhiyong, ancien élu du parlement local de Pékin – se sont joints au mouvement, demandant instamment aux fonctionnaires de révéler leur patrimoine. Mais Xu Zhiyong et beaucoup d’autres ont été arrêtés. (Il fut ensuite condamné à quatre ans de prison pour avoir « réuni des foules pour perturber l’ordre social »). Comme l’explique l’un de ses anciens confrères, Teng Biao : « Pour le pouvoir, l’“évolution pacifique” n’était pas seulement un slogan. C’était une réalité. L’influence des États occidentaux devenait de plus en plus manifeste et de plus en plus forte. » Teng Biao s’était rendu à un colloque en Allemagne peu après l’arrestation de Xu et d’un autre collègue : « On m’a conseillé de ne pas rentrer en Chine si je ne voulais pas être incarcéré à mon tour. » Il est aujourd’hui chercheur invité à la faculté de droit de Harvard.
Un journaliste en vue de Pékin confie que les philanthropes chinois ont été prévenus : « Vous ne pouvez pas donner d’argent à telle ou telle ONG – à vrai dire, à la moindre ONG ». En décembre dernier, le Comité pour la protection des journalistes a recensé quarante-quatre reporters dans les geôles chinoises, plus que dans n’importe quel autre pays. De célèbres défenseurs des droits de l’homme – Pu Zhiqiang, Ding Jiaxi, Xia Lin – ont été incarcérés. Début janvier, Human Rights Watch a estimé qu’il s’agissait de la campagne de répression la plus dure de ces dix dernières années.

Bien que Vladimir Poutine ait asphyxié la société civile russe et neutralisé la presse, on peut encore trouver dans les librairies de Moscou des livres critiques à son égard, et quelques blogueurs très tenaces trouvent encore des moyens de l’attaquer. Xi Jinping est moins tolérant. En octobre 2013, Yao Wentian, alias Yiu Mantin, 73 ans, le fondateur de Morning Bell Press, une maison d’édition de Hongkong qui s’apprêtait à publier une biographie critique du secrétaire général par l’auteur en exil Yu Jie, a été arrêté durant un séjour sur le continent. (14) Il avait reçu un coup de téléphone pour l’avertir de ne pas sortir le livre. Il a été condamné en mai 2014 à dix ans de prison pour avoir passé en contrebande sept pots de peinture.

Pendant des années, les intellectuels chinois ont fait la distinction entre les mots et les actes : les idées politiques occidentales pouvaient être discutées en Chine dès lors que nul ne s’avisait de les mettre en pratique. En 2011, le ministre de l’Éducation, Yuan Guiren, vantait d’ailleurs les bienfaits des échanges avec les pays étrangers. « Qu’ils soient riches ou pauvres, socialistes ou capitalistes, pourvu qu’ils soient bénéfiques à notre développement, nous avons des choses à apprendre d’eux tous », déclarait-il au Times de Jinghua, un quotidien d’État. Mais en janvier dernier, le même homme affirmait lors d’une conférence : « Les jeunes enseignants et les étudiants sont les cibles privilégiées de l’infiltration par les forces ennemies. Nous ne devons en aucun cas autoriser dans nos salles de classe des lectures qui propagent les valeurs occidentales. » Un article du site de Seeking Truth, un quotidien officiel du Parti, a pour sa part mis en garde contre les professeurs qui « ternissent le nom de la Chine », en désignant nommément le professeur de droit He Weifang. Quand j’ai discuté avec lui, quelques jours plus tard, il m’a déclaré : « J’ai toujours été impopulaire dans les milieux conservateurs, mais la situation s’est aggravée récemment. L’attitude politique de ces nouveaux dirigeants ne ressemble pas à celle de l’ère Hu ou Jiang. Ils sont plus répressifs. Ils ne sont pas aussi enclins à permettre un véritable débat. »

Barricader la Chine contre les idées étrangères ne va pas sans poser quelques problèmes pratiques. Le Parti a annoncé des réformes en faveur de « l’État de droit », visant à renforcer le contrôle hiérarchique sur le système judiciaire et à protéger les tribunaux de l’intervention des autorités locales. Le professeur He Weifang explique : « J’ai de nombreux confrères qui travaillent sur le droit civil et dans ce genre de matière une grande partie des cours porte sur le droit allemand ou français. Dans ces conditions, si vous voulez empêcher les valeurs occidentales de se diffuser dans les universités chinoises, il va falloir fermer les facultés de droit, et à jamais. » Xi Jinping, lui, n’y voit aucune contradiction, car la protection du Parti passe avant la défense de la loi. En janvier, il déclarait que la Chine devait « former un corps judiciaire loyal envers le Parti, envers le pays, envers le peuple et envers le droit ». En écho à Mao, il ajoutait : « Il faut s’assurer que le manche du couteau est tenu d’une main ferme par le Parti et par le peuple. »

La politique étrangère est le miroir de cette méfiance du secrétaire général envers l’influence occidentale. À titre personnel, Xi Jinping évoque ses merveilleux souvenirs de l’Iowa, et il a envoyé sa fille, Xi Mingze, à Harvard. (Elle a eu son diplôme l’an dernier, sous un pseudonyme, et est rentrée en Chine.) Mais le président exprime aussi sa vision essentialiste du caractère national : selon lui, l’histoire et la fabrique sociale chinoises rendent le pays impropre à la démocratie pluraliste, à la monarchie ou à n’importe quel système non communiste. « Nous les avons envisagés, nous les avons essayés, mais aucun n’a marché », a-t-il déclaré devant un auditoire du Collège de l’Europe, à Bruges, au printemps 2014. En précisant que toute alternative « pourrait même avoir des conséquences catastrophiques ». Sous sa houlette, les médias d’État exagèrent la menace représentée par « l’évolution pacifique » et accusent des groupes américains comme Microsoft, Cisco et Intel d’être « à la solde » du gouvernement américain.

 

6| Le réveil du lion

Pour ce qui est de la vision diplomatique plus large, les dirigeants chinois adhéraient depuis Deng Xiaoping au précepte selon lequel il faut « cacher ses talents en attendant son heure ». Mais Xi Jinping a substitué à ce concept de grandes déclarations sur le nouveau rang du pays. À Paris, l’an dernier, il a invoqué la remarque de Napoléon selon laquelle la Chine était un « lion endormi », ajoutant : « Le lion s’est déjà réveillé, mais il s’agit d’un lion pacifique, gentil et civilisé ». En décembre 2014, il a déclaré au Politburo qu’il avait l’intention de « faire entendre la voix de la Chine, et d’injecter plus d’éléments chinois dans les normes internationales ». Afin d’ériger des alternatives à la Banque mondiale et au FMI, le gouvernement de Xi Jinping a créé la Nouvelle Banque de développement, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures et le Fonds de la Route de la soie qui, ensemble, entendent réunir 240 milliards de dollars de capital. Le secrétaire général a également été beaucoup plus audacieux que ses prédécesseurs en affirmant le contrôle chinois sur l’espace aérien et sur les terres, en installant une plateforme pétrolière dans des eaux territoriales contestées et en érigeant des bâtiments, des héliports et d’autres infrastructures sur des récifs revendiqués par une multitude de pays [lire « Faut-il avoir peur de la Chine ? », Books, septembre 2014]. Il a aussi tiré profit de l’isolement économique croissant de la Russie ; Vladimir Poutine est le dirigeant étranger que Xi Jinping a rencontré le plus souvent et, en mai 2014, face aux nouvelles sanctions provoquées par l’annexion de la Crimée, les deux présidents ont signé un contrat d’une valeur de 400 milliards de dollars pour l’approvisionnement en gaz de la Chine, à des tarifs avantageux pour celle-ci. Selon un journaliste, Xi Jinping a confié à ses interlocuteurs qu’il était impressionné par la prise de la Crimée – « Poutine s’est approprié un vaste pan de territoire et des ressources naturelles » tout en assurant sa popularité en Russie. Cela étant, la guerre en Ukraine s’éternisant, le président chinois est devenu, depuis, moins élogieux à l’égard du Kremlin.

Aucune relation diplomatique ne compte davantage pour l’avenir de la Chine que ses rapports avec les États-Unis, et Xi Jinping a exhorté ce pays à envisager un « nouveau type de relations entre grandes puissances », à traiter la Chine sur un pied d’égalité et à reconnaître ses revendications sur les îles contestées et ses autres intérêts. (L’administration américaine a refusé d’adopter la formule.) Xi Jinping et Barack Obama se sont rencontrés, longuement, à cinq reprises. Les responsables américains font état d’une relation qui peut être sincère, mais pas familière. Ils ont « des échanges d’une franchise brutale sur les questions qui fâchent, mais sans que ça fiche tout par terre, témoigne un haut responsable de l’administration. C’est donc différent de l’ère Hu Jintao, où il y avait très peu d’échanges ». L’ancien président ne s’écartait presque jamais de ses notes, et ses homologues américains se demandaient à quel point il pensait ce qui était écrit sur ses mémos.

« Xi Jinping lit ce qu’il pense, j’en suis sûr », ajoute ce responsable, bien que les rendez-vous restent guindés : « Il y a toujours dans ces rencontres une tonalité dont il est très difficile de s’extraire… Ce que nous voulons, c’est une vraie conversation. »

Pendant des années, les dirigeants militaires américains se sont inquiétés du risque croissant de conflit accidentel entre la Chine et les États-Unis, notamment parce que Pékin avait coutume de protester contre telle ou telle mesure américaine en suspendant les rencontres entre les hauts commandants. En 2011, Mike Mullen, alors chef d’état-major des armées, est allé à Pékin pour rencontrer Xi Jinping, et il en a appelé à son expérience militaire en lui disant, de son propre aveu : « J’ai simplement besoin que vous cessiez d’avoir comme première réaction, à chaque fois qu’on vous met en rogne, d’interrompre les relations militaires. » Et ça s’est amélioré. À Pékin, en novembre 2014, Xi Jinping et Barack Obama se sont vus pendant cinq heures, à la faveur de plusieurs réunions et d’un dîner. Ils ont alors annoncé leur coopération sur le climat, un accord commercial sur les produits de haute technologie auquel la Chine avait jusque-là résisté, et deux protocoles militaires visant à favoriser la communication entre les forces croisant à proximité les unes des autres en mer de Chine méridionale ou orientale. Mullen, qui a de nouveau rencontré Xi Jinping, est rassuré : « Ils se mettent encore en rogne, ils prennent des mesures, mais ils ne coupent plus les ponts. »

 

7| Une nouvelle Corée du nord ?

Tandis que la Chine refoule les idées occidentales, le président tente de remplir le vide avec un ensemble d’idées positives, à destination du pays comme de l’étranger. J’ai récemment emprunté la ligne de métro n° 1 vers l’est, qui passe sous l’avenue de la Paix-éternelle – et donc sous le quartier général du Parti, le département central de la Propagande et les ministères du Commerce et de la Sécurité publique –, et je suis descendu au niveau du deuxième périphérique, là où s’élevait autrefois le mur d’enceinte de la ville. Au Starbucks situé non loin de là, j’ai retrouvé Zhang Lifan, un historien connu. À 64 ans, il échappe au stéréotype de l’intellectuel libéral dépenaillé ; grand, les cheveux parsemés d’élégantes touches de gris, il portait une chemise noire à col Mao et une toque d’épaisse fourrure. Zhang Lifan a grandi au milieu de la politique ; son père, banquier avant la Révolution, a été ministre aux premiers temps du régime maoïste. Je lui ai demandé quel message chinois Xi Jinping espérait faire passer au monde : « Depuis la mort de Mao et le début des réformes et de l’ouverture, tout le monde parle d’une “crise de la foi” », ce sentiment que la croissance rapide et le bouleversement politique ont coupé la Chine de son histoire morale. « Le président essaie de résoudre ce problème, pour qu’une nouvelle idéologie puisse prendre la place ».

Zhang Lifan publie des textes sur les questions politiques, et il reçoit de temps à autre la visite de la police, qui lui rappelle d’éviter les sujets sensibles. « Parfois, ils passent dans le quartier et me parlent à travers la porte d’entrée », explique-t-il avant d’ajouter : « Ils ont essayé de m’empêcher de venir aujourd’hui. Et ils m’ont suivi jusqu’ici ». Un jeune homme mince habillé d’un coupe-vent nous observe depuis une table située à proximité. Dans les régions reculées, où les policiers n’ont pas l’habitude des étrangers, les autorités essaient souvent d’empêcher les gens de rencontrer des journalistes. Mais j’ai passé dix ans à écrire des articles sur la Chine, et c’était la première fois que cela se produisait dans la capitale. J’ai proposé de reporter notre discussion. Il a secoué la tête. Dans un murmure théâtral, il a déclaré : « Ce que je dis et ce que j’écris, c’est la même chose. Il n’y a aucune différence. »

Le plus surprenant, à propos de l’ère Xi Jinping, ce sont les restrictions imposées sur les marges – contre ces mini-révoltes et ces petits vices d’ordinaire tolérés pour ne pas inciter les Chinois les plus prospères et les mieux formés à partir pour l’étranger. Pendant des années, l’État a tacitement autorisé l’usage des réseaux privés virtuels (VPN), qui permettent aux internautes d’accéder à des sites bloqués en Chine. Les risques semblaient gérables ; la plupart des utilisateurs étaient moins intéressés par la politique que par le fil Instagram de telle ou telle vedette (Instagram est bloqué, tout comme Facebook, Twitter, Bloomberg, Reuters et le New York Times). En laissant fonctionner les VPN, pensait-on, les internautes aguerris pouvaient trouver ce qu’ils voulaient ou ce dont ils avaient besoin – les chercheurs accédaient à Google Scholar et les entreprises effectuaient leurs transactions –, tout en empêchant la masse d’utiliser la technologie qui inquiète le Parti. Mais le 23 janvier dernier, pendant mon séjour à Pékin, le gouvernement a brusquement bloqué les VPN et les médias d’État ont répété qu’ils étaient illégaux. (15) Du jour au lendemain, il est devenu infiniment plus difficile d’accéder à quoi que ce soit sur Internet hors de Chine. Avant que les commentaires ne soient interrompus sur le site Computer News, 12 000 personnes avaient émis un avis. « De quoi avez-vous peur ? », demandait l’un. « Voilà un grand pas sur la voie de notre transformation en une nouvelle Corée du Nord », écrivait un autre. Ou encore : « Une publicité de plus pour l’émigration ! »

Il y a dix ans de cela, les débats, les confessions, l’humour et l’esprit de découverte irriguaient l’Internet chinois. Aujourd’hui, il est chaque mois un peu plus aseptisé et replié sur lui-même. Pour autant qu’il s’agisse de la connexion Internet entre la Chine et le monde, les liens numériques sont en train de se détériorer. Skype, les vidéos virales, les podcasts – ces petits accessoires de la vie digitale contemporaine – venus de l’étranger sont moins accessibles qu’ils ne l’étaient il y a un an. Un phénomène étonnant pour une superpuissance montante. Combien de pays ont, en 2015, une connexion Internet avec le monde moins performante que l’année précédente ?
Le secrétaire général, dans son rôle de Tonton Xi, a pris goût à l’habitude de donner des conseils sur les questions non politiques : à l’automne 2014, il a déploré la tendance ouvertement « sensuelle » présente dans la société. (En réaction, les constructeurs automobiles chinois ont cessé de demander à des mannequins légèrement vêtues de papillonner autour des voitures dans les salons.) En janvier, on l’a entendu inciter les citoyens à dormir davantage, « quel que soit votre enthousiasme pour le travail », confiant que lui-même se couchait avant minuit. Les internautes en ont ri tant cela paraît peu plausible : depuis qu’il est entré en fonctions, Xi Jinping a des valises sous les yeux et affiche en permanence un air revêche [Lire « Où est passé le temps libre du président Xi ? »].

Pendant une génération entière, le Parti communiste a cultivé le consensus politique en jouant sur la croissance économique et l’ambiguïté juridique. Les militants libéraux et les bureaucrates corrompus ont appris à contourner (ou ignorer) les barrières légales, parce que le Parti ne s’y opposait que par intermittence. Xi Jinping, lui, a clairement fait savoir que le consensus était superflu au-delà de l’élite du Parti – ou, en tout cas, moins sûr qu’une frontière tangible entre amis et ennemis.

Il est difficile de savoir précisément quelle est l’ampleur du soutien dont jouit Xi Jinping. Les sondeurs privés ne sont pas autorisés à mesurer explicitement sa popularité dans l’opinion, mais Victor Yuan, le président d’Horizon Research Consultancy Group, un institut de sondage de Pékin, affirme : « Nous avons fait des enquêtes indirectes, et il semble qu’il ait une cote de popularité d’environ 80 %. Il la doit à deux choses : sa politique anticorruption et sa politique étrangère. C’est moins clair sur l’économie. Les gens se disent qu’il faut attendre un peu de voir. »

 

8| Au risque d’une révolution

L’économie chinoise sera probablement le principal obstacle sur la route de Xi Jinping. Après plus de trente ans de croissance à près de 10 % l’an en moyenne, le Parti s’attendait à voir le moteur ralentir au rythme soutenable d’environ 7 %. Mais le taux de croissance pourrait chuter plus nettement. La Chine reste le premier producteur industriel au monde, avec près de 4 000 milliards de dollars de réserves de change (soit l’équivalent du PIB de la quatrième économie du monde). En novembre 2013, le Parti a annoncé un plan pour relancer la concurrence en faisant plus de place aux banques privées, en demandant au marché (plutôt qu’aux bureaucrates) de décider de l’allocation des ressources précieuses, comme l’eau ou le pétrole, et en obligeant les entreprises publiques à distribuer des dividendes plus importants à l’État et à entrer en concurrence avec le secteur privé. Au printemps 2014, la Chine a supprimé l’enregistrement du capital social et d’autres obligations pour créer une entreprise et, en novembre, elle a autorisé pour la première fois les investisseurs étrangers à échanger des actions directement à la bourse de Shanghai. « Pour être juste, le gouvernement de Xi Jinping a fait plus de progrès, dans plus de domaines, au cours des dix-huit derniers mois que celui de Hu Jintao n’en a fait pendant tout son second mandat », estime Arthur Kroeber, un économiste de la société d’études Gavekal Dragonomics, qui vit depuis longtemps à Pékin. Il ajoute pourtant que la capacité de ces réformes à empêcher une récession lui inspire « un niveau de confiance qui dépasse à peine les 50 % ».

Les nuages qui s’amoncellent au-dessus de l’économie chinoise ont rarement été aussi visibles. La main-d’œuvre vieillit plus vite que celle de tous les autres pays (en raison de la politique de l’enfant unique), et les entreprises empruntent l’argent plus rapidement qu’elles ne le gagnent. David Kelly, co-fondateur de China Policy, une société d’études et de conseil qui a son siège à Pékin, explique : « Le tournant économique a réellement eu lieu il y a quatre ou cinq ans, et nous assistons maintenant au problème classique de la baisse de productivité du capital. Pour chaque dollar investi, on en a beaucoup moins pour son argent. »

L’augmentation de la demande d’énergie et de matières premières a ralenti, les centres commerciaux et les maisons vides abondent, et des épargnants chinois nerveux envoient leur argent à l’étranger, pour le protéger en cas de crise. Certaines usines ne versent pas les salaires, et les ouvriers ont trois fois plus souvent fait grève, ou utilisé d’autres formes de protestation, au dernier trimestre 2014 qu’à la même période de l’année précédente.

Xi Jinping saura-t-il éviter une crise économique ? Pour répondre, il faudrait savoir s’il dispose d’une force politique suffisante pour l’emporter sur les entreprises d’État, les autorités locales et les autres groupes d’intérêt puissants. Au cours de ses rencontres avec Kevin Rudd, l’ancien Premier ministre australien, il a évoqué les vaines tentatives faites par son père pour mener des réformes en faveur du marché. « Xi Jinping est légitimement fier de son père », explique Rudd avant d’ajouter : « Cet homme avait à son actif d’authentiques réalisations et il a payé un prix politique et personnel énorme pour son dévouement au Parti et aux réformes économiques. »

Historiquement, le PCC n’a jamais perçu de contradiction entre la répression politique et les réformes économiques. Témoin la rencontre, en 2005, entre le Premier ministre Wen Jiabao et une délégation du Congrès américain. Un parlementaire, citant un professeur qui venait d’être licencié pour motifs politiques, a demandé au Premier ministre les raisons de cette décision. Wen, déconcerté par la question, a répondu que le professeur était un « petit problème. Je ne connais pas la personne dont vous parlez, mais, en tant que Premier ministre, j’ai en permanence 1,3 milliard de personnes à l’esprit. »

Pour préserver sa croissance, la Chine s’efforce de promouvoir l’innovation. Mais en faisant souffler un vent politique glacé sur les campus, Xi Jinping risque d’éliminer précisément la pensée perturbatrice dont le pays a besoin pour assurer son avenir. Par moments, la politique l’emporte sur les calculs rationnels. En 2014, après des années passées à investir dans la science et la technologie, le poids de la recherche et développement dans l’économie chinoise a dépassé le niveau de l’Europe. Mais quand le gouvernement a annoncé la liste des bénéficiaires de subventions pour la recherche en sciences sociales, on a découvert que sept des dix premiers projets portaient sur les discours de Xi Jinping (« les discours importants du secrétaire général Xi », selon l’appellation officielle), ou sur son slogan emblématique : le « rêve chinois ».

L’ère Xi Jinping met au défi l’idée selon laquelle l’ouverture hésitante de la Chine au monde est trop importante et féconde pour s’interrompre. Le Parti perçoit aujourd’hui un éventail de menaces qui, aux yeux de He Weifang, le professeur de droit, ne peuvent que s’accroître dans les années qui viennent. Avant le Web, explique le professeur, « il n’y avait vraiment pas beaucoup de gens capables d’accéder aux informations de l’étranger. À l’époque de Deng Xiaoping, le Parti pouvait donc se permettre d’être beaucoup plus ouvert ». Mais maintenant, si Internet était totalement libre, « je crois que cela introduirait dans le pays des éléments que les leaders considéreraient comme très dangereux ».

À l’unisson de bon nombre de mes interlocuteurs, He Weifang craint que les évolutions jugées acceptables par le Parti soient si limitées que le changement risque d’être incontrôlable. Je lui ai demandé comment il imaginait le Parti dans dix ou quinze ans : « En tant qu’intellectuels, nous devons tout faire pour favoriser une transformation pacifique du Parti – pour l’encourager à devenir un “parti de gauche” au sens européen du terme, une sorte de parti social-démocrate. » Cela aiderait ses membres à respecter davantage l’État de droit et la compétition politique, y compris la liberté de la presse et la liberté de pensée. « S’ils refusent même ces changements élémentaires, alors je crois que la Chine connaîtra une autre révolution. »

C’est une prédiction dramatique – une prédiction étonnamment répandue ces temps-ci. Zhang Lifan, l’historien que j’ai rencontré au Starbucks, m’a ainsi confié, au nez et à la barbe de son chaperon : « J’ai dit devant nombre de mes amis princes rouges que, si le parti communiste n’était pas capable de faire des réformes politiques substantielles d’ici cinq à dix ans, il laisserait passer sa chance. Comme universitaires, nous disons toujours que la réforme vaut mieux que la révolution. Mais, dans l’histoire chinoise, le cycle ne fait que se répéter. Mao a dit qu’il fallait s’en débarrasser, mais nous sommes toujours dedans pour le moment. C’est très inquiétant. » [Lire : « Tocqueville au Politburo »].

Deux mois après les événements de la Saint-Sylvestre 2014, le Parti a de nouveau fait face à la collision entre son instinct de contrôle et la complexité de la société chinoise. Pendant des années, le gouvernement a minimisé la gravité de la pollution, y voyant le prix à payer pour la croissance. Mais, au fil des ans, la classe moyenne est devenue moins complaisante ; les citadins se sont mis à citer la pollution comme leur principale préoccupation dans les sondages, et à comparer les niveaux quotidiens avec les normes de l’OMS sur leurs smartphones. Après une nouvelle vague de smog en 2013, le gouvernement a intensifié ses efforts pour rénover les centrales électriques, fermer les petites entreprises très pollueuses et durcir les contrôles. En 2014, le régime a déclaré la « guerre contre la pollution », tout en reconnaissant que Pékin ne retrouverait probablement pas une atmosphère saine avant 2030. Dans un moment de franchise, le maire a même déclaré la ville « invivable ».

En février dernier, des sites vidéo chinois ont mis en ligne un documentaire financé par des fonds privés et intitulé « Sous le dôme », dans lequel Chai Jing, une ancienne journaliste de la télévision publique, faisait part de son inquiétude croissante en raison des risques auxquels la pollution de l’air exposait sa petite fille. C’était une production élaborée : Chai Jing, habillée à la mode avec une chemise blanche sur un jean délavé, faisait un exposé enlevé, devant un auditoire captivé présent en studio. Les statistiques macabres se succédaient, et l’on voyait des bureaucrates admettre que des entreprises et des organismes puissants les avaient empêchés de protéger la santé publique. Dans l’esprit, ce film était à l’unisson de la « guerre » officielle contre la corruption, et les médias d’État lui ont assuré en chœur une couverture élogieuse.
La vidéo a déferlé sur les médias sociaux. À la fin de la première semaine de diffusion, elle avait été vue 200 millions de fois – un niveau plus souvent réservé aux clips de musique pop qu’aux documentaires denses de deux heures. Le week-end suivant, les autorités exigeaient le retrait du film, et les organes d’information cessaient d’en parler. Il a disparu du Web chinois aussi vite qu’il était apparu – un phénomène anéanti.

L’opinion s’était révélée, une fois encore, un partenaire imprévisible. Une leçon que Xi Jinping avait apprise depuis longtemps. « Le peuple m’a élevé à ce niveau pour que j’écoute les gens et que je leur apporte des bénéfices, déclarait-il en 2000. Mais, face à toutes les opinions et autres commentaires, j’ai dû apprendre à la fois à apprécier qu’on me signale mes erreurs et à ne pas en être trop influencé. Ce n’est pas parce que tel ou tel dit quelque chose que je vais commencer à peser chaque pour et chaque contre. Je ne vais pas en perdre l’appétit. »

 

Cet article a été publié dans le New Yorker le 6 avril 2015. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Notes

1| La « douzaine d’autres » sont Montaigne, La Fontaine, Molière, Stendhal, Balzac, Hugo, Alexandre Dumas, George Sand, Flaubert, Alexandre Dumas fils, Maupassant et Romain Rolland. Lesquels lui ont permis, a-t-il déclaré, « de mieux apprécier la vie avec toutes ses joies et ses peines. J’ai gardé un souvenir très vif de personnages littéraires comme Jean Valjean, Quasimodo et Boule de Suif ».

2| Caixin, à Pékin, possède quatre magazines et un site. C’est le plus indépendant des groupes de médias. Il est dirigé par Hu Shuli, une femme de tempérament qui a étudié le journalisme à Stanford.

3| Selon la Constitution de 1982, le président dispose de deux mandats de cinq ans, et pas davantage. Cette règle a été respectée.

4| Les camps de rééducation ont effectivement été supprimés en janvier 2014.

5| Selon d’autres sources, pour avoir participé à des manifestations étudiantes.

6| Le Maotai est un alcool de luxe, incontournable dans les dîners officiels.

7| Tianxia signifie « tout ce qu’il y a sous le ciel », donc le monde dans sa totalité. La notion est traitée savamment par Gongsun Long, un logicien du début du IIIe siècle av. J.-C.

8| Selon Agnès Andrésy, auteure d’une biographie de Xi Jinping (L’Harmattan, 2013), Zhou Enlai et Mao l’ont sauvé d’une mort à peu près certaine en le mettant sous protection dans l’enceinte du District militaire de Weirong, en charge de la sécurité de Pékin.

9| Selon Agnès Andrésy, il est incarcéré six mois, puis il rend visite à sa tante qui le convainc que ce qu’il a de mieux à faire, c’est de retourner à la campagne.

10| Il a fait installer dans son fief la réplique de la maison Rongguo, destinée au tournage de la série tirée du Rêve dans le pavillon rouge. C’est devenu un lieu touristique.

11| La notion de « socialisme aux caractéristiques chinoises » a été introduite au 13e Congrès du PCC en 1995.

12| Selon le livre d’Agnès Andrésy, il s’est d’autant moins aliéné Jiang que c’est celui-ci qui l’a fait nommer pour se protéger.

13| Il devient membre du Comité permanent du Bureau politique, où il est placé devant Li Keqiang.

14| Le titre du livre était « Le parrain Xi Jinping ».

15| Certains fonctionnent toujours, cependant.

LE LIVRE
LE LIVRE

La Gouvernance de la Chine de Xi Jinping, Mille Fleurs – République populaire de Chine, 2015

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