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Le génocide dans la peau

Le témoignage de vingt-quatre Turcs descendants d’Arméniens lève le voile sur l’histoire des rescapés qui ont échappé aux massacres en se convertissant à l’islam. Au prix du silence.

Plus qu’un événement éditorial, la publication des Petits-Enfants est un événement politique : la sortie de ce livre témoigne de l’évolution considérable du rapport de la société turque à son histoire. Et montre l’échec des efforts déployés par l’État turc pendant près d’un siècle pour étouffer, faire disparaître toute trace du crime et nier le génocide dont furent victimes les Arméniens pendant la Première Guerre mondiale. Vingt-quatre Turcs qui ont osé briser le tabou de leurs origines y racontent le secret de leur famille, transmis jusque-là à mots couverts de génération en génération : l’un de leurs grands-parents, leur grand-mère très souvent (car les garçons et les hommes ont été plus systématiquement éliminés), était arménien. Rescapées du massacre, sauvées par des voisins ou mariées de force, ces femmes furent converties à l’islam et devinrent officiellement
turques et musulmanes, au prix du silence sur leurs origines. Ces témoignages, bouleversants, racontent la violence du moment de la révélation, le vertige d’une identité qui vacille. C’est comme si « on m’avait volé une partie de ma vie », explique ainsi Deniz. Ces histoires disent aussi la crainte, toujours présente. Pour Emre Akoz, qui commente l’ouvrage dans le quotidien Sabah, « le point commun à tous ces petits-enfants, c’est qu’ils ressentent encore la peur et la menace. Très peu d’entre eux peuvent parler ouvertement de la réalité ». Tous, sauf deux, ont témoigné sous couvert d’anonymat. Pour les Turcs qui se sentent concernés par le génocide, découvrir que des milliers de leurs concitoyens, une voisine, un professeur, un mari parfois, ne peuvent dévoiler leur histoire fut un véritable choc. « Ces descendants éprouvent un sentiment d’insécurité totale, s’émeut Necmiye Alpay dans les colonnes de Radikal. Quelle honte pour notre société ! » En attendant, rappelle Sibel Özbudun de la revue Ivme, Les Petits-Enfants permettent aux Turcs d’aujourd’hui de comprendre que « ceux qui furent déportés ou tués n’étaient pas “trois cents, six cent mille ou un million”, ils n’étaient pas des chiffres mais des êtres humains ». Les témoignages ont été recueillis à travers toute la Turquie par deux femmes, l’universitaire Ay¸se Gül Altinay et Fethiye Çetin, l’avocate de Hrant Dink – le journaliste arménien assassiné à Istanbul en 2007. C’est elle qui a ouvert la voie à ce travail de mémoire. En 2006 déjà, elle avait publié Le Livre de ma grand-mère (Éditions de l’Aube), où elle dévoilait le secret que son aïeule lui avait confié avant de mourir. Depuis, la Turquie a commencé de briser le tabou du génocide.
LE LIVRE
LE LIVRE

Les Petits-Enfants, Actes Sud

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