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Le lieu d’où surgit la menace

Malgré la beauté des côtes japonaises, la mer est d’abord, dans la culture de l’Archipel, source de terreur.

« Ma grand-mère me racontait que, la nuit, d’innombrables mains dissimulées dans la mer attrapaient les enfants par les pieds et entraînaient vers le fond les imprudents qui ne se dépêchaient pas de sortir de l’eau dès la tombée du jour, écrit Keiichirô Hirano dans Impressions du Japon. Aujourd’hui encore, un frisson me saisit chaque fois que je regarde la mer la nuit, et j’imagine ces mains innombrables tapies au fond des ténèbres. » Malgré la beauté et la diversité de ses innombrables côtes, la mer japonaise, avec son cortège de noyades, tsunamis, typhons et autres tempêtes, inspire avant tout la terreur. Le « balcon sur la mer » n’est jamais destiné à profiter de la vue : dérisoire mur protecteur, il s’élève très haut pour cacher le lieu d’où peut surgir la menace. Certes, la mer est aussi nourricière. Mais elle n’offre pas les mêmes consolations que la nature terrestre, également dangereuse mais marquée par les saisons, qui rythment le temps et peuvent être assimilées au cycle de la vie. L’élément marin, lui, révèle la cruauté d’un monde indifférent aux hommes. La « littérature prolétarienne » des années 1920 a ainsi vu dans ce lieu impavide, sillonné de bateaux ballottés au gré des vagues, la métaphore d’un système capitaliste monstrueux, broyeur de vies. « Ceux qui vivent en mer »*, décrit les conditions de travail effroyables dans le huis clos d’un navire charbonnier. L’écrivain communiste Tajiki Kobayashi y puisera aussi l’inspiration de Kani-kôsen** (1929), peinture crue de la vie sur un bateau de pêche et conserverie de crabes dont les ouvriers, travaillant vingt heures par jour sous la férule d’un contremaître impitoyable, finissent par se mutiner. L’auteur de ce brûlant appel à la révolte mourra sous les coups de la police politique, mais son œuvre, adaptée au théâtre, portée à l’écran et sujet de mangas, semble plus que jamais d’actualité. Elle a connu un regain de succès à la suite de la crise de 2008, avec 1 million d’exemplaires vendus en deux ans. Les freeters (travailleurs précaires), de plus en plus nombreux à l’heure où le système de l’emploi à vie s’effondre, se sont identifiés aux ouvriers pêcheurs du roman au point que kani-kôsen en est venu à désigner un travail pénible et précaire. Les ravages du capitalisme sauvage n’auront d’ailleurs pas épargné la mer, de l’empoisonnement au mercure de la baie de Minamata, dès les années 1950, à la contamination des fonds marins due aux rejets d’eau radioactive de la centrale de Fukushima.

 

Notes

* Umi de ikuru hitobito, Yoshiki Hayama, 1926, non traduit.

** Le Bateau-usine (traduit et présenté par Évelyne Lesigne-Audoly), éditions Yago, Paris, 2009. Édition de poche : Allia, 2015.

LE LIVRE
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Impressions du Japon de Keiichirô Hirano, La Martinière, 2013

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