Le lieu d’où surgit la menace
par Corinne Atlan

Le lieu d’où surgit la menace

Malgré la beauté des côtes japonaises, la mer est d’abord, dans la culture de l’Archipel, source de terreur.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2016. Par Corinne Atlan
« Ma grand-mère me racontait que, la nuit, d’innombrables mains dissimulées dans la mer attrapaient les enfants par les pieds et entraînaient vers le fond les imprudents qui ne se dépêchaient pas de sortir de l’eau dès la tombée du jour, écrit Keiichirô Hirano dans Impressions du Japon. Aujourd’hui encore, un frisson me saisit chaque fois que je regarde la mer la nuit, et j’imagine ces mains innombrables tapies au fond des ténèbres. » Malgré la beauté et la diversité de ses innombrables côtes, la mer japonaise, avec son cortège de noyades, tsunamis, typhons et autres tempêtes, inspire avant tout la terreur. Le « balcon sur la mer » n’est jamais destiné à profiter de la vue : dérisoire mur protecteur, il s’élève très haut pour cacher le lieu d’où peut surgir la menace. Certes, la mer est aussi nourricière. Mais elle n’offre pas les mêmes consolations que la nature terrestre, également dangereuse mais marquée par les saisons, qui rythment le temps et peuvent être assimilées au cycle de la vie. L’élément marin, lui, révèle la cruauté d’un monde indifférent aux hommes. La « littérature prolétarienne » des années 1920 a ainsi vu dans ce lieu impavide, sillonné de bateaux ballottés au gré des vagues, la métaphore d’un système capitaliste monstrueux, broyeur de vies. « Ceux qui vivent en mer »*, décrit les conditions de travail effroyables dans le huis clos d’un navire charbonnier. L’écrivain communiste Tajiki Kobayashi y puisera aussi l’inspiration de Kani-kôsen** (1929), peinture crue de la vie sur un bateau de pêche et conserverie de…

Découvrez la Booksletter !

Inscrivez-vous à la Booksletter et bénéficiez d'un mois d'abonnement Web gratuit !
Déjà abonné ? connectez-vous !
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire