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Le temple du savoir

Bagdad est devenue pendant cinq siècles le centre de gravité du monde scientifique et intellectuel. L’Europe doit à cet héritage son évolution vers la Renaissance. Comment expliquer le déclin qui s’est ensuivi ?

Quand Bagdad fut fondée, pour être la nouvelle capitale du califat abbasside, le cœur de la cité était occupé par la bibliothèque royale (1). Sa construction fut achevée vers l’an 765 sous l’impulsion du calife al-Mansûr, à qui l’on doit l’édification de la ville dans son ensemble. Second d’une longue lignée de califes abbassides qui plaçaient la pensée et le savoir au-dessus de tout, le souverain musulman fut aussi à l’origine d’une méthode de calcul de la circonférence de la Terre. Les Abbassides ont aussi été à l’origine de l’une des périodes les plus fertiles de l’histoire humaine sur le plan scientifique.

La bibliothèque était officiellement baptisée « maison de la Sagesse ». Ce bâtiment colossal abritait traducteurs, copistes, érudits, scientifiques et autres bibliothécaires, mais aussi les épais volumes de textes persans, sanskrits et grecs qui affluaient vers Bagdad. Il va de soi que ce lieu attirait à lui des personnes en quête de savoir venues de tout l’Empire musulman. Dans un récit captivant mené à un rythme effréné, Jonathan Lyons nous conte l’histoire de cette « maison de la Sagesse », de ses hôtes et des califes qui lui offrirent leur soutien. On croise tour à tour des érudits tels que [le Persan] Al-Kwarizmi, l’illustre mathématicien musulman qui fonda l’algèbre ; le géographe Al-Masû’di qui, dans son Livre des routes et des royaumes, dessina le tracé des principaux itinéraires marins menant à la Perse, au Cambodge et jusqu’à la péninsule de Malaisie ; ou encore Al-Kindî, le premier philosophe arabe.

Mais c’est davantage le cheminement jusqu’en Europe des découvertes réalisées à Bagdad ou dans d’autres villes musulmanes qui intéresse Lyons. Ses recherches portent sur une kyrielle de traducteurs et de savants hauts en couleur qui rapportèrent de leurs voyages en terre d’islam les connaissances et les découvertes arabes.

Ainsi d’Adélard de Bath [mort en 1150]. Fermement résolu à se mettre en quête des savoirs de l’islam (studia Arabum, selon ses propres termes), il se rendit à Antioche et en Sicile (2). Comptant parmi les tout premiers à enseigner l’arabe, il traduisit de nombreux travaux d’astronomie théorique et physique comme les tables d’Al-Khwarizmi, grâce auxquelles l’Occident put s’ouvrir à un nouveau corpus de connaissances et de vocabulaire mathématiques. Ce travail de traduction permit à Adélard de rédiger son traité sur l’utilisation de l’astrolabe, qui révolutionna la façon dont les Occidentaux concevaient l’Univers. Un autre Britannique, du nom de Michael Scot, nourrissait lui aussi une passion sans fin pour l’érudition musulmane. Ses traductions approfondies des travaux d’Averroès et Avicenne, entreprises durant le XIIIe siècle, introduisirent la philosophie grecque en Occident. Considéré par le plus grand nombre comme le premier expert d’Aristote, Scot inspira le personnage de Prospero dans La Tempête de Shakespeare.

Mais l’intérêt pour les savoirs du monde arabe ne se limitait pas aux érudits et aux traducteurs. De nombreux dirigeants, tel Frédéric II du Saint Empire [mort en 1250], comprirent que la maîtrise des connaissances offertes par les Arabes pouvait être source de pouvoir. L’Europe savait qu’ils avaient mis au point des techniques de navigation sophistiquées ; et des livres tels que La Détermination des coordonnées de position pour corriger les distances entre les villes, du [Persan] Al-Bîrûnî [mort en 1048], recensaient des méthodes permettant de déterminer avec précision les emplacements géographiques. C’est une telle prise de conscience qui conduisit le roi Roger II, tout juste couronné en Sicile, jadis terre d’islam, à passer commande auprès du géographe musulman Al-Idrisi pour qu’il établisse la première carte supposée représenter la Terre. Achevée en 1138, celle-ci donnait à voir la planète sur un hémisphère entier, soit un angle à 180 degrés, s’étendant de la Corée, à l’est, jusqu’aux îles Canaries, à l’ouest [voir p. 35] . On doit aussi à Al-Idrisi le texte d’accompagnement, Récréations pour l’homme désireux de traverser l’horizon, connu dans le monde arabe comme le Livre de Roger, qui offrait une description des peuples, des pays et des cultures de sept zones climatiques.

La pensée et le savoir de l’islam ont transformé la chrétienté médiévale au-delà de ce que l’on peut imaginer, écrit Lyons. La philosophie naturelle [l’étude de la nature] compta parmi ses apports les plus significatifs, jetant les bases de la science moderne et de l’idée qui l’accompagnait : l’Université comme institution intellectuelle, culturelle et sociale. Le philosophe et scientifique anglais du XIIIe siècle Roger Bacon, qui traversa l’Espagne musulmane habillé en Arabe, fut l’un des premiers à enseigner la philosophie naturelle à Paris. Sans ces apports du monde musulman, explique Lyons, ni la Renaissance, ni le « progrès » tel que nous l’entendons n’auraient pu voir le jour. Ce sont les Arabes qui forgèrent l’identité intellectuelle et idéologique de l’Europe – Lyons suggérant en fait que l’Occident lui-même est une invention musulmane.

Loin d’exprimer sa gratitude envers l’islam, l’Europe fit silence sur ce qu’elle devait aux Arabes. Ce processus d’oubli vit le jour avec les successeurs d’Adélard et de Scot. Il s’appuya sur quatre grandes idées : l’islam altère la parole de Dieu ; il étend son influence uniquement par l’épée ; il pervertit la sexualité humaine ; son prophète, Mahomet, était un charlatan, et même un Antéchrist. Il est donc apparu nécessaire de mettre le savoir arabe au ban de l’histoire, et de revendiquer une filiation directe avec la Grèce antique. Pétrarque, l’un des intellectuels anti-Arabes les plus en vue du XIVe siècle, affirmait ainsi : « J’ai peine à croire que l’Arabie puisse nous offrir quoi que ce soit de bon. » Quant à Michael Scot, sa maîtrise des savoirs du monde arabe lui valut d’être jeté par Dante dans les profondeurs de l’enfer, au milieu des sorciers.

La structure du livre de Lyons suit le fil des prières quotidiennes de l’islam : al-icha (tombée de la nuit) est associée au Xe siècle, une époque où l’Europe, encore plongée dans l’obscurité, lançait ses premières croisades ; suivent ensuite as-soubh (l’aube) et adh-dhouhr (midi) pour désigner cette période située vers les XIe et XIIe siècles qui vit la civilisation musulmane atteindre son zénith. Al-asr (l’après-midi) se rapporte au XIVe siècle, date à laquelle la notion d’Occident (telle que nous la connaissons) vit le jour. Lyons ne pose pas la question de savoir ce qu’il est advenu lors de la prière de al-maghrib (coucher du soleil) : pourquoi la science et le savoir ont-ils reculé si rapidement dans le monde arabe ?

Un livre d’Ehsan Masood offre une réponse pertinente à cette question (3). Son enquête, tout à fait accessible, vient combler de nombreuses lacunes du livre de Lyons en insistant sur le contexte social et politique dans lequel eurent lieu toutes ces découvertes. Masood avance que la science, dans les cultures musulmanes, manquait d’une base sociale et institutionnelle. Ainsi, c’était à proximité ou à l’intérieur même des palais de leurs riches protecteurs, et non dans les universités, que les scientifiques travaillaient. Et leurs recherches, la plupart du temps, n’étaient pas éligibles aux fonds de charité et d’utilité publique tels que les waqfs, les fondations pieuses. Les financements dépendaient étroitement de chaque dirigeant, la recherche scientifique s’exposant à en subir les conséquences chaque fois que l’un d’eux disparaissait ou délaissait ce domaine.

De plus, la plupart de ces mécènes ont aussi figuré parmi les pires despotes. Le calife al-Ma’mûn [mort en 833] décrit par Lyons comme « curieux de nature », obsédé par la science, eut recours à la force pour imposer son rationalisme. Hülagü, petit-fils de Gengis Khan, détruisit Bagdad en 1258, alors qu’il était accompagné de Nasir al-Din al-Tusi, son conseiller scientifique personnel, à qui l’on doit d’avoir jeté les bases de la révolution copernicienne. Ainsi la science fut-elle souvent associée aux dictateurs dans l’imaginaire populaire.

Pour Masood, ce lien qui unit la science à un exercice autoritaire du pouvoir est bien plus que le produit d’une coïncidence. Encore aujourd’hui, la recherche est relativement mieux servie dans des pays au régime dictatorial comme l’Égypte, le Pakistan, ou l’Iran. Mais un retour à l’âge d’or de la « maison de la Sagesse », cette époque où la culture arabe était imprégnée de l’esprit scientifique, n’est concevable que si la science parvient à quitter ce piédestal pour s’enraciner au cœur des sociétés musulmanes. Tant que les pays musulmans vivront sous la tutelle des tyrans, cette ambition ne sera qu’un rêve nostalgique.

Cet article est paru dans le Times le 22 janvier 1999. Il a été traduit par Julien Charnay.

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Notes

1| Les Abbassides avaient succédé par la violence aux Omeyyades en 750. La dynastie abbasside régna jusqu’en 1258.

2| Après avoir subi de nombreuses incursions arabes à partir du milieu du VIIe siècle, la Sicile fut un émirat arabe entre 948 et 1091.

3| Science and Islam. A History (« La science et l’islam. Une histoire »), Icon Books, 2008. Ehsan Masood fait partie de l’équipe éditoriale de la revue scientifique Nature.

Pour aller plus loin

Dominique Chevallier, Vapeurs de sang. Le Moyen-Orient martyr, Sindbad, 2008. Comment les Arabes se cherchent dans des combats qui assument leur histoire et parfois la mythifient. Par l’un des meilleurs historiens français du monde arabe, professeur émérite à la Sorbonne.

Ahmed Djebbar, L’Âge d’or des sciences arabes, Le Pommier, 2005. Par un spécialiste d’origine algérienne.

Samir Kassir, Considérations sur le malheur arabe, Actes Sud, 2008 (1re édition 2004). Le regard désabusé d’un grand journaliste libanais, assassiné en 2005.

Bernard Lewis, Les Arabes dans l’histoire, Champs-Flammarion, 1997. Un classique, par un grand orientaliste américain.

Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes. La barbarie chrétienne en Terre sainte, J’ai lu, 1999. Par un romancier et essayiste francophone d’origine libanaise.

Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar, Être arabe. Entretiens avec Christophe Kantcheff, Actes Sud, 2006. Dialogue entre un historien francophone d’origine syrienne et un historien, poète et essayiste francophone palestinien.

Maxime Rodinson, Les Arabes, PUF, 2002 (1re édition 1979). Un livre de référence, par l’un des plus grands spécialistes français, d’obédience marxiste, du monde arabe et musulman.

LE LIVRE
LE LIVRE

La maison de la Sagesse. Comment les Arabes ont transformé la civilisation occidentale de Le temple du savoir, Bloomsbury Press

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