Le ventre des femmes
par Adrienne Boutang

Le ventre des femmes

La Servante écarlate, formidable dystopie de Margaret Atwood publiée il y a trente ans en France, semblait faite sur mesure pour une adaptation à l’écran. Que vaut la série qui en a été tirée ?

Publié dans le magazine Books, janvier/février 2018. Par Adrienne Boutang

© George Kraychyk/Hulu

Elisabeth Moss (au premier plan) incarne Defred dans la série The Handmaid's Tale : La Servante écarlate. Les Servantes n'ont pas de prénom : elles portent celui de leur maître provisoire, précédé de « de ».

On associerait spontanément la science-fiction à l’exploration de l’immensité du cosmos en vaisseau spatial. La Servante écarlate (1), ­roman dystopique de la Canadienne Margaret Atwood, paru en 1985 sous le titre The Handmaid’s Tale et qui vient d’être adapté pour la télévision, dédaigne ces espaces infinis pour se concentrer sur un terrain d’affrontement plus étroit, mais assurément plus polémique : le ventre des femmes. Le thème est en vogue, à en juger par deux films de science-fiction sortis cette année, Seven Sisters (Tommy Wirkola) et Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve), qui traitent, respectivement, de la terreur de voir l’humanité se multiplier jusqu’aux limites de ses capacités et de l’extension du pouvoir reproducteur aux androïdes. Mais tandis que ces derniers films, comme Les Fils de L’homme (2006), partent de là pour explorer des enjeux écologiques, La Servante écarlate creuse le problème de l’intérieur. En inventant un univers glaçant où, pour compenser une natalité en berne, les femmes fertiles sont retirées de la circulation et forcées à se consacrer à leur seule « destinée biologique », Atwood nous demande de réfléchir aux conséquences d’une idéologie réduisant les femmes à leur utérus, non seulement pour les principales intéressées, mais pour l’humanité en général. Le pitch de La Servante écarlate ressemble à un cauchemar pour féministes, tant il inverse, avec une systématicité redoutablement efficace, la revendication fondamentale du mouvement des femmes : leur droit à disposer de leur corps. Un groupe de fanatiques religieux, les Fils de ­Jacob, profitant du chaos ambiant, prend le pouvoir, instaure un ­régime de terreur (la république de ­Gilead) et renvoie les femmes à la maison. Elles seront désormais répar­ties en quatre catégories : les Épouses, condamnées à remplir des fonctions d’apparat auprès de leurs maris tout-puissants ; les Marthas, qui accomplissent les tâches domestiques ; les Tantes, qui éduquent et punissent les ­récalcitrantes ; et enfin les Servantes (« handmaids »), qui, ­dotées d’un utérus opérationnel, se voient assignées, par roulement, à des ­familles et chevauchées périodiquement par le maître des lieux, leur Commandant, au cours d’humiliantes « cérémonies » ritualisées. Une fois enceintes, si elles y parviennent, elles laisseront l’enfant aux bons soins des Épouses et se verront réassignées à un autre foyer, l’idée étant d’amortir au maximum la fertilité de ces jeunes femmes pour repeupler l’humanité. Les Servantes n’ont ni liberté, ni même prénom – leur ancien nom est remplacé par le prénom de leur maître provisoire, précédé de la préposition « de » pour souligner leur dépossession. Ainsi l’héroïne s’appelle-t-elle Defred (ou Offred en anglais). Le génie d’Atwood consiste à séparer deux figures que le patriarcat a tendance à fusionner mais qui sont, d’un certain point de vue, inconciliables pour une société puritaine : d'un côté la génitrice, réifiée, sorte d’utérus sur pattes, et de l’autre la figure sanctifiée de l’épouse et mère, chaste et digne. Avec un argument aussi fort et marquant, on ne s’étonnera donc pas que, après une première adaptation de Volker Schlöndorff en 1990, les producteurs en quête de récits actuels et frappants se soient emparés du sujet. L’écriture d’Atwood, très visuelle, contribue aussi à faire du roman un scénario quasiment clés en mains. Il y a les codes couleur qui définissent les différentes catégories, en particulier les costumes des Servantes, longues robes rouges et coiffes à bandes blanches qui les séparent du monde. Les ­enseignes des maga­sins, remplacées par des images, parce que les femmes…
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