Le XXIe siècle est-il déjà lacanien ?
par Mikkel Borch-Jacobsen

Le XXIe siècle est-il déjà lacanien ?

Comment expliquer que le Docteur Folamour de la psychanalyse, maître ès hermétisme, reste la coqueluche des éditeurs et des médias de l’Hexagone ? Par une certaine propension du monde intellectuel français à s’enticher de faux-semblants.

Publié dans le magazine Books, mars 2012. Par Mikkel Borch-Jacobsen
Que reste-t-il de Lacan, trente ans après sa mort ? Cette question à laquelle Books me demande de répondre, je l’entends d’abord comme une chanson : « Que reste-t-il de nos amours ? […] / Bonheur fané, cheveux au vent / Baisers volés, rêves mouvants / Que reste-t-il de tout cela / Dites-le-moi. » Je n’ai jamais aimé Lacan (il n’était guère aimable), mais, jeune philosophe, je faisais partie de ceux qui se pressaient à son séminaire à la faculté de droit, près du Panthéon. Mai 68 n’était pas loin, le structuralisme battait son plein, les femmes étaient jolies. Lacan, vêtu de façon invraisemblable, prononçait en soupirant des oracles­ obscurs que captaient d’innombrables micros. Rentré chez soi, on déchiffrait les dactylographies pirates de ses cours (c’était avant que son gendre Jacques-Alain Miller ne commence à « établir » ceux-ci (1)). On se retrouvait dans des séminaires appelés « cartels » pour commenter tel verset des Écrits, après quoi on allait prendre un verre en se racontant les excentricités et les maîtresses de Lacan. Certains s’allongeaient sur son divan. D’autres, comme moi-même, se contentaient d’acheter les mêmes cigares tordus que lui (Culebras de Partagas). J’étais jeune, j’étais snob, nous étions au centre de l’intelligence. Et maintenant ? Je ne fume plus et il y a longtemps que je ne crois plus aux « rêves mouvants » de la psychanalyse. Mais Jacques-Alain Miller mâchonne toujours des cigarillos, mes anciens amis sont devenus psychanalystes et Élisabeth Roudinesco continue, envers et contre tout (titre de son livre), à raconter les mêmes anecdotes édifiantes au sujet du docteur Foudésir. Le XXIe siècle, nous annonce la même, est « d’ores et déjà lacanien ». De fait, trente ans après, Lacan a acquis en France la même dimension quasi mythique que Freud et l’anniversaire de sa mort aura été l’occasion de multiples célébrations éditoriales et journalistiques, toutes plus dithyrambiques les unes que les autres (2). Alors que la psychanalyse est presque partout en déclin ailleurs dans le monde, elle continue ici à faire l’objet d’une adhésion quasi unanime. À cet égard, ni Le Livre noir de la psychanalyse ni la charge montée par Michel Onfray dans Le Crépuscule d’une idole n’auront véritablement ébranlé cette orthodoxie française, malgré leur succès éditorial (lire « Freudomachies et guerres picrocholines », Books, n° 20, mars 2011).   Préciosité, calembours et philosophie Or s’il en va ainsi, c’est bien à cause de Lacan. Même si tous les psychanalystes et psychothérapeutes sont loin de se considérer comme lacaniens et même si les lacaniens eux-mêmes s’entre-déchirent à son sujet, avocats à l’appui (3), il est clair que la France freudienne n’aurait jamais pu résister comme elle l’a fait au DSM (4), à la psychiatrie biologique et aux nouvelles techniques psychothérapiques sans le « retour à Freud » amorcé par Lacan dans les années 1950. La preuve : dans tous les pays où la pensée Lacan n’a pas pénétré, la psychanalyse a été balayée. Cela peut paraître paradoxal dans la mesure où l’œuvre de Lacan, contrairement à celle de Freud, est notoirement hermétique. Comment expliquer qu’une pensée aussi difficile d’accès ait pu se répandre aussi efficacement ? La réponse réside dans la connivence entre la psychanalyse lacanienne et certains présupposés philosophiques largement partagés par la classe intellectuelle française. Derrière la préciosité, les calembours, les cocasses « graphes » et « mathèmes » (5) de Lacan, on trouve en effet une philosophie bien déterminée du sujet (et) du désir qui résonnait avec le Zeitgeist philosophique de l’époque et qui a ensuite diffusé dans l’université, l’école, la famille et la société. Cette philosophie, Lacan l’a toujours présentée comme la vérité du texte de Freud alors qu’elle ne lui ressemble en rien. La psychanalyse freudienne, même si elle se veut une psychologie, repose en dernière instance sur des notions biologiques. Comme l’a montré l’historien Frank Sulloway, les concepts de « pulsion », de « libido », de « bisexualité », de « sexualité infantile », de « perversion polymorphe », de « narcissisme », de « stades » libidinaux, de « régression », de « refoulement » s’enracinent tous dans des hypothèses biogénétiques que Freud partageait avec les biologistes et les sexologues de son temps. Or il suffit de lire le moindre texte de Lacan pour constater qu’il rejette hautainement ce biologisme, comme le positivisme qui l’accompagnait. Tout le sens du « retour à Freud » a été de reformuler les concepts freudiens pour leur faire dire à peu près le contraire de ce qu’entendait leur créateur. La pulsion n’est pas l’instinct, le phallus n’est pas le pénis mais le symbole de son absence. Et ainsi de suite. Cette débiologisation s’inspire d’une philosophie bien précise, que Lacan avait apprise durant les années 1930 en suivant les cours d’Alexandre Kojève sur la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel. Il s’agit d’une philosophie du sujet adossée à une « ontologie dualiste » qui distingue fermement l’être naturel – réel, objectif, donné, statique, matériel, identique à soi – de l’être humain, défini comme négativité radicale. Dans la lecture anthropologique de Hegel que proposait Kojève, le sujet ne devient véritablement humain que lorsqu’il nie tout ce qui le rattache à la nature – son corps biologique, vital, animal – et se met à désirer un « objet » non naturel, un non-objet : le désir d’un autre sujet humain. « Dans le rapport entre l’homme et la femme, expliquait ainsi Kojève, le Désir n’est humain que si l’un désire non pas le corps, mais le Désir de l’autre, s’il veut “posséder” ou “assimiler” le Désir pris en tant que Désir. » Le désir humain est un désir du désir de l’autre, un désir d’aucun objet, et c’est pourquoi il se manifeste et se fait reconnaître comme tel dans une « lutte à mort de pur prestige » où l’homme met en jeu sa vie biologique de façon purement gratuite et « souveraine », comme disait aussi Georges Bataille, pour rien. Tous ces traits se retrouvent dans la reformulation lacanienne de Freud. « Le désir de l’homme, répète mot pour mot Lacan, est le désir de l’Autre. » Le sujet lacanien, tout comme l’homme kojévien, est une pure négativité désirante qui ne peut se satisfaire (que) de rien, que de ce non-objet qu’est le désir de l’Autre. Autant dire que ce sujet ne peut pas être objectivé, puisqu’il est la négation permanente…
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