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Leïla Slimani superstar

Le roman très noir qui a valu le Goncourt 2016 à la jeune Française d’origine marocaine est en passe de devenir un succès international.


© Catherine Hélie/ Éditions Gallimard

Leïla Slimani. Son roman Chanson douce, a été traduit en dix-huit langues. Dix-sept autres éditions étrangères sont en préparation.

Phénomène littéraire s’il en est, Chanson douce a été traduit en dix-huit langues ; dix-sept autres traductions seraient sous presse. Prix Goncourt 2016, ce court roman tragique se serait vendu à plus de 600 000 exemplaires en France. Inspirée de deux faits divers survenus aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’histoire est celle d’un couple de jeunes ­bobos pari­siens qui confie ses deux enfants à une nounou. Dans un accès de délire, celle-ci les tue avant de se trancher la gorge. Myriam, la maman, qui veut reprendre son travail d’avocate pénaliste, est d’origine marocaine, comme la romancière, tandis que la nounou est une Française pure souche (s’il en existe). Le père ne voulait pas d’une immigrée. La scène sanglante est racontée à l’ouverture du livre, le reste est la montée en puissance du drame. À une journaliste du Guardian, Leïla Slimani explique que si la nounou a commis ce geste, c’est par désespoir : elle est « tout en bas de l’échelle sociale » ; quand elle emmène les enfants au jardin, elle affronte sa solitude car « elle ne parle pas la même langue que les autres femmes, elle ne vient ni d’Afrique ni d’Ukraine, elle n’appartient à nulle part et à personne. Elle est une femme et elle est pauvre, elle n’est rien ». Cette femme s’appelle Louise, comme Louise Woodward, une fille au pair anglaise condamnée en 1997 pour l’homicide involontaire d’un bébé de huit mois. Slimani a gardé en mémoire un argument utilisé par l’avocat de la défense : si la mère, médecin, avait « tenu à ce que se
s enfants soient en sécurité, elle aurait dû rester à la maison ». C’est bien sûr l’autre dimension du drame : la culpabilité latente de la femme qui doit confier ses enfants à quelqu’un pour pouvoir travailler. Le roman « satisfait tous les cauchemars de la classe moyenne sur le lâche soulagement de confier ses gamins aux bons soins de quelqu’un », écrit The Economist. Le roman est intitulé Lullaby (« Berceuse ») dans l’édition britannique, The Perfect Nanny (« La nounou parfaite ») dans l’édition américaine. La journaliste Lauren Collins fait dans The New Yorker une description enthousiaste du livre et de son auteure, qu’elle a rencontrée à Paris et suivie au Maroc, son pays d’origine. Leïla Slimani est la fille d’un couple de la bourgeoisie cultivée de Rabat, elle médecin, lui banquier. Leïla a fait hypokhâgne et Sciences-Po à Paris et a commencé une carrière de journaliste à Jeune Afrique. Elle s’est à son tour mariée à un banquier. Elle a un garçon de 6 ans, une fille de 1 an… et une nounou. Lauren Collins a été subjuguée par la lecture de ce livre « extra­ordinaire ». D’abord en raison de son rythme, du sentiment de peur intense dont on ne se délivre qu’en le lisant jusqu’à la fin. Mais aussi en raison de ses résonances sociales. La journaliste du New Yorker, qui est elle-même une jeune mère, enceinte de surcroît, s’est identifiée à la maman. « Slimani tente d’évaluer à leur juste prix les inquiétudes, les hypocrisies et les inégalités qui naissent de la marchandisation de nos relations les plus intimes ». Elle confie à l’Américaine : « Peut-on tout acheter avec de l’argent ? Peut-on, en gagnant bien sa vie, s’assurer confort et liberté ? Mais cela signifie-t-il aussi que ceux qui n’en ont pas les moyens ne pourront jamais acquérir ce confort et cette liberté ? ». La maman éprouve un sentiment de gêne à l’égard de Louise, si démunie. Quand elle s’achète des fringues elle le cache. Enfant, Slimani aussi avait une nounou, qui vivait à demeure. Tous les critiques ne sont pas emballés par son livre. « Cela fera un grand film mais ce n’est pas de la grande littérature » juge The Economist. Ce qui intrigue le plus Américains et les Britanniques, c’est le statut médiatique et politique que le prix Goncourt a valu à sa lauréate. Le magazine Elle l’a mise en couverture avec le titre « Leïla Slimani super­star ». Manuel Valls l’a citée aux côtés de Hugo, Beauvoir et ­Modiano. Emmanuel Macron lui a proposée d’être sa ministre de la Culture et, après son refus, lui a confié le poste de « représentante personnelle du chef de l’État pour la francophonie ». Elle l’a accompagné en février dernier en Tunisie, pays où elle avait été brièvement incarcérée lors d’un reportage pour Jeune Afrique au moment du Printemps arabe. Vent debout contre le fondamentalisme musulman, elle assume de plus en plus un rôle de militante. Elle a publié à l’automne dernier un essai sur la misère sexuelle au Maroc (1). C’était juste avant le déferlement de l’affaire Weinstein.
LE LIVRE
LE LIVRE

Chanson douce de Leïla Slimani, Folio, 2018

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