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Les croisades, vues par les Arabes

L’hagiographe de Saladin voyait les Francs comme un « essaim de mouches » et des « sauterelles sans ailes ». Aujourd’hui, les croisades occupent toujours une place centrale dans l’imaginaire arabe.

Dans sa préface au livre de Carole Hillenbrand, Yasir Suleiman, professeur d’arabe à l’université d’Édimbourg, observe que « l’auteur a pour objectif premier de contrebalancer l’image biaisée des croisades dans la connaissance occidentale ». Je ne suis pas bien sûr de ce qu’il entend par là. David Hume, dans son Histoire de la Grande-Bretagne, dénonça les croisades comme « le monument de folie humaine le plus insigne et durable jamais édifié, toutes époques et toutes nations confondues ». Un peu plus tard, Edward Gibbon y voyait l’expression d’un « fanatisme sauvage (1) ». Dans son Histoires des croisades (1820), l’une des premières études consacrées spécifiquement à ce sujet, Charles Mills déplorait le papisme et le fanatisme médiéval. Dans La Dynastie mamelouke ou esclave d’Égypte (1896), William Muir, tout en suggérant que les croisades eurent un rôle positif en arrachant l’Europe à l’âge des ténèbres, en venait à les dénoncer : elles ont « aggravé l’intolérance de l’époque et encouragé dans les rangs chrétiens des actes de cruauté et des effusions de sang parfois aussi épouvantables que ceux commis par leur ennemi ; nous y trouvons la combinaison étrange d’une piété fanatique et des instincts les plus bas de l’humanité. Il est souvent difficile de reconnaître la foi de Jésus tant dans la religion que les papes et leurs conseillers ne cessèrent en deux siècles de chercher à ramener sur la terre où elle vit le jour, que dans les moyens qu’ils employèrent pour l’y installer ». Beaucoup plus récemment, sir Steven Runciman, doyen de la recherche sur le sujet, a écrit que « la guerre sainte ne fut rien d’autre qu’une longue entreprise d’intolérance au nom de Dieu (2) ». La cruauté des croisades et des croisés était devenue l’un des dogmes de l’historiographie bien avant que l’ancien Monthy Python Terry Jones n’en fît la satire dans un documentaire télévisé, en 1994. Même des romanciers comme Scott et Henry Rider Haggard ont été enclins à en brosser un tableau des plus sévères. Il n’est guère surprenant que les historiens arabes modernes, tout en condamnant les croisades, ont aussi tendance à présenter ces expéditions comme les prémices ou même les causes de l’évolution récente du Moyen-Orient. Carole Hillenbrand remarque que « certains chercheurs musulmans et arabes contemporains évaluent et réinterprètent le phénomène des croisades à la lumière d’expériences récentes telles que le colonialisme, le nationalisme arabe, la création de l’État d’Israël, la libération de la Palestine et la montée du “fondamentalisme islamique” ».

Les Francs, une invasion barbare de plus

Pourtant, les observateurs arabes de la première croisade à la fin des années 1090 n’accordèrent d’abord pas beaucoup d’importance à l’arrivée des Franj (ou Francs). Ils avaient l’impression de faire face à une autre invasion barbare, ou peut-être à un nouveau groupe de mercenaires byzantins. Ils ne reconnurent pas que les croisés obéissaient à des motivations religieuses et n’accordèrent aucune considération aux dangers d’ordre stratégique que représentait à long terme l’établissement de principautés croisées. Seul un homme, Al-Sulami, écrivit dès 1105 un traité sur la guerre sainte où il prévenait que la désunion et le laisser-aller des musulmans faisaient, à leur place, le travail des croisés. S’ils n’agissaient pas rapidement, les Francs s’empareraient de tous les ports syriens. Mais Al-Sulami était un philologue et juriste religieux peu connu à Damas et il resta un certain temps plus ou moins seul à tenir ces propos alarmistes. Les Francs finirent par prendre tous les ports du littoral syro-palestinien. C’est seulement à partir des années 1140, et lentement, que se constituèrent une idéologie et une pratique de la contre-croisade, sous la direction de chefs de guerre héroïques tels que Zangi, Nur al-Din et Saladin. Les campagnes militaires étaient soutenues par le développement d’une propagande en vers et prose en faveur du jihad et du réarmement moral des musulmans. Le changement de climat amené par les prédications de la contre-croisade peut être retracé dans les habitudes de consommation d’alcool de ses leaders. Il-Ghazi, seigneur de Mardin, célébra une victoire sur Roger d’Antioc
he en 1119 « en se livrant à des soûleries excessives ». Zangi fut assassiné par un esclave alors qu’il cuvait son vin. Son fils, Nur al-Din, adorait lui aussi l’alcool, mais s’en blâma et devint ascétique après avoir subi une série de défaites face aux Francs. Son successeur Saladin ne buvait rien de plus fort que du jus de fruit. Plus tard encore, dans les années 1260, le sultan mamelouk [d’Égypte] Baïbars prit des mesures pour prévenir la consommation d’alcool dans son armée.

Les chrétiens, maudits et sales

Si Yasir Suleiman veut dire que l’histoire des croisades a été biaisée par une utilisation insuffisante des sources en arabe, il a clairement raison. Hillenbrand a rendu un grand service en rassemblant en un seul gros volume une telle masse de documents jusqu’alors sous-utilisée, voire purement et simplement inutilisée. Cependant, et elle le dit à plusieurs reprises, cela ne va pas sans difficultés. Quand ils écrivaient sur leurs voisins chrétiens, les historiens, géographes et fonctionnaires arabes usaient volontiers d’un large répertoire de figures de style conventionnelles et emphatiques. Discerner la réalité sous-jacente n’en est que plus difficile. Batailles et sièges étaient fréquemment évoqués par des métaphores couchées en vers et en prose. Pendant presque deux siècles, croisés et musulmans furent voisins en Syrie, sans jamais tenter de se comprendre. La vision occidentale des musulmans du Moyen Âge était fondée sur des stéréotypes désobligeants, alimentés par la peur et le mépris. Il en allait de même en sens inverse. Les sources arabes présentaient les Francs comme maudits, sales, des brutes s’adonnant aux plaisirs de la chair. À leur contact, on se souillait. L’église du Saint-Sépulcre était presque invariablement appelée l’église des ordures. Les prêtres étaient soupçonnés d’encourager leurs paroissiennes à la prostitution. L’hagiographe de Saladin, Imad Al-Din al-Isfahani, voyait les Francs comme « un essaim de mouches » et « des sauterelles sans ailes ». Quant à la Chrétienté, l’auteur anonyme de la Mer des précieuses vertus annonçait, au XIIe siècle : « Quiconque croit que son Dieu sortit des parties intimes d’une femme est complètement fou ; on ne doit pas lui adresser la parole, il n’a ni intelligence ni foi. » Dans son dernier chapitre, « L’héritage des croisades », Hillenbrand cite Akbar Ahmed (3), éminent auteur musulman vivant en Occident : « La mémoire des croisades survit au Moyen-Orient et fausse la perception musulmane de l’Europe. C’est le souvenir d’une Europe agressive, arriérée et religieusement fanatique. Cette réminiscence historique se serait renforcée aux XIXe et XXe siècles alors que les Européens parvenaient une fois de plus à asservir et coloniser des territoires au Moyen-Orient. Malheureusement, ce legs d’amertume est ignoré par la plupart des Européens quand ils évoquent les croisades. » C’est vrai. Peu d’Européens tiennent compte du ressentiment des musulmans. En partie parce que seule une petite poignée éprouve elle-même de l’amertume à propos de la conquête par les musulmans de la Syrie au VIIe siècle, de l’Espagne au VIIIe siècle et des Balkans aux XVe et XVIe siècles. Cependant, remarque Hillenbrand, « c’est une étrange ironie que l’Europe ait perdu militairement les croisades mais en soit venue à “vaincre le monde”, alors que les musulmans ont gagné les croisades pour se voir ensuite piégés, dans une position de subordination à l’Occident ». En théorie, l’arrivée des croisés au Proche-Orient aurait dû offrir des opportunités. Mais, déplorait Joshua Prawer, éminent spécialiste du royaume croisé de Jérusalem, les colons francs vécurent pendant deux cents ans « parmi les musulmans et les Grecs, qui avaient quelque chose à apprendre à l’Europe », sans que le royaume croisé devienne jamais « un lieu de passage de la culture grecque ou de la culture arabe vers l’Europe. Ces ponts, on les trouve en Sicile, en Espagne, pas en Terre sainte ». Pour une large part, cette incapacité de construire des passerelles était le résultat d’un manque évident de réceptivité culturelle de la part des Francs établis en Orient. En fait, l’Europe des XIe, XIIe et XIIIe siècles n’était pas si arriérée. C’était le continent des Anselme, Adélard de Bath, Bernard de Clairvaux, Pierre Abélard, Hugues de Saint-Victor, Otto de Freising, Jean de Salisbury, Chrétien de Troyes, Marie de France, Hildegarde de Bingen, Gottefried de Strasbourg, Wolfram von Eschenbach, Roger Bacon, Snorri Sturluson, Leonardo Fibonacci, Thomas d’Aquin… De plus l’Europe occidentale avait déjà devancé le Moyen-Orient sur de nombreux aspects décisifs en ingénierie et en technologie. Mais Anselme et ses semblables ne participaient pas aux croisades ni ne s’installaient dans les principautés croisées. Intellectuel formé à Paris, Guillaume, archevêque de Tyr, était une exception.

Livres arabes en rançon

À vrai dire, sauf s’ils avaient décidé de s’intéresser à l’étude du Coran et aux traditions transmises oralement concernant le prophète Mahomet et ses contemporains, les Francs n’auraient eu que peu à apprendre de leurs sujets et voisins musulmans au XIIe siècle. Les croisés avaient conquis de petites villes qui faisaient commerce de savon, de cuir et de verre. Ces endroits étaient intellectuellement pauvres et éloignés des grands centres culturels de Bagdad ou Ispahan. La dernière ère d’épanouissement culturel en Syrie remontait au Xe siècle, avec les princes Hamdanides à Alep. Les célèbres poètes Al-Mutanabbi et Abu Tamman, le philosophe Al-Farabi, le prédicateur Ibn Nutaba et nombre d’autres avaient prospéré sous la protection bienveillante de cette grande dynastie arabe. Cependant, au tournant des années 1090, la région ne comptait plus aucun philosophe, scientifique, poète ou historien de réelle importance ou originalité. Sans doute le déclin culturel fut-il exacerbé par l’arrivée des croisés, qui ont tué des érudits et détruit les bibliothèques ou éparpillé leur contenu. (Nous savons qu’ils se sont servis des livres arabes pillés à Jérusalem comme rançon versée à la garnison fatimide d’Ashkelon (4).) La parution du livre de Hillenbrand invite à rappeler celui d’Emmanuel Sivan, pionnier de la recherche sur la réaction musulmane face aux croisades. Il a épluché les chroniques, poèmes, sermons et traités sur la guerre sainte et sur les « excellences » de Jérusalem et résumé tout cela dans une monographie aussi condensée qu’incisive (5). Hillenbrand juge que Sivan a donné trop d’importance aux facteurs idéologiques de la contre-croisade et sous-estimé les motivations plus simples, comme l’expansion militaire et la xénophobie. Donné trop d’importance aussi à Saladin et à l’événement qu’a représenté la prise de Jérusalem, et minimisé les efforts plus obstinés de son prédécesseur Nur Al-Din pour faire progresser le jihad. Elle pense aussi que Sivan sous-estime le rôle des Fatimides d’Égypte dans la résistance aux croisés au cours des premières décennies du XIIe siècle. Sivan, soulignant la piètre qualité de la littérature anti-croisés, en déduisait que la région stagnait sur le plan culturel. Hillenbrand en doute. Cela dit, pour l’essentiel, leur interprétation ne diffère pas sensiblement. Dans son chapitre de conclusion, Sivan suggérait qu’il pourrait être enrichissant de regarder la façon dont les croisés et les Européens en général étaient dépeints dans les œuvres anonymes de la littérature folklorique. Hillenbrand l’a fait et le résultat est réjouissant. Ainsi ce passage du conte d’Omar bin Nu’man dans Les Mille et Une Nuits : « Quand le Grand Patriarche des chrétiens à Constantinople se déplaçait, les prêtres collectaient diligemment ses excréments dans un écrin de soie et les faisaient sécher au soleil. Ensuite ils les mélangeaient avec du musc, de l’ambre et du benjoin et, lorsque le tout était complètement sec, en faisaient de la poudre, encens suprême, qu’ils plaçaient dans de petites boîtes en or. Ces boîtes étaient ensuite envoyées à toutes les églises et à tous les rois chrétiens. » Hillenbrand termine son livre en analysant les résonances politiques et psychologiques des croisades dans le Moyen-Orient actuel. C’est fascinant. On y voit l’utilisation de l’iconographie de la contre-croisade dans la propagande des partis Baas syrien et irakien, tandis qu’Israël est présenté par les mouvements palestiniens comme l’héritier direct du royaume de Jérusalem.
Cet article est paru dans la London Review of Books le 3 février 2000. Il a été traduit par Damien Larivière.
LE LIVRE
LE LIVRE

Les croisades. Points de vue musulmans de Ce que ressentent les animaux, Edinburgh University Press

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