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David Eberhard : « Les enfants suédois ont pris le pouvoir »

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À Stockholm, il est mal vu d’user de la moindre contrainte. Mais des voix s’élèvent pour dénoncer les excès d’un modèle d’éducation très permissif, qui produit une génération d’égoïstes.

  David Eberhard est un psychiatre suédois et l’auteur de trois précédents essais. Celui-ci a suscité de vifs débats en Suède, et été abondamment commenté dans la presse étrangère.   Vous dites que les adultes, en Suède, ne sont plus capables d’exercer leur autorité. À ce point-là ? Oui. En faisant des recherches pour mes précédents livres, j’en suis venu à cette conclusion : les petits Suédois ont pris le pouvoir. Profitant des méthodes d’éducation très permissives en vigueur dans le pays, ils se sont arrogé un droit de décision qui était autrefois le privilège des parents. Avec des conséquences très concrètes. Aujourd’hui, dans de très nombreuses familles, ce sont les enfants qui choisissent le menu, le lieu des vacances et même l’heure à laquelle ils vont se coucher ! Ce sont les parents qui leur ont laissé les rênes en renonçant à exercer leur autorité. Persuadés que leurs bambins sont de petites choses fragiles, ils sont terrifiés à l’idée de les traumatiser. Pas question, donc, de les soumettre à la contrainte. D’où la réticence à contrecarrer les désirs des petits : en Suède, il est très mal vu de gronder un enfant. Il n’est pas rare que les parents prennent à partie un professeur ayant donné une note qu’ils estiment trop basse à leur enfant !   En quoi cette philosophie est-elle nuisible ? Le risque, pour les enfants élevés ainsi, c’est d’être mal préparés à entrer dans l’âge adulte. Surprotégés et choyés comme des petits princes et princesses, il auront du mal à encaisser
les chocs et à se débrouiller par eux-mêmes.   Mais de nombreux psychologues spécialistes de l’enfance ont condamné sans appel les parents autoritaires, qu’ils jugent responsables des névroses de leur progéniture… Je pense que ces théoriciens de l’éducation outrepassent souvent leur domaine de compétence quand ils se prononcent sur les mérites et les défauts de telle ou telle méthode. Leurs analyses se focalisent sur l’influence parentale, et négligent un grand nombre de facteurs (en particulier génétiques) qui jouent un rôle important dans le développement psychologique de l’enfant. Or, si l’on procède ainsi, il est rigoureusement impossible de déterminer à coup sûr la part qui revient à l’attitude des parents dans l’apparition des névroses. Cela ne permet pas non plus de porter un jugement global sur l’éducation autoritaire.   La crise que vous décrivez concerne-t-elle l’ensemble de la société suédoise, ou certains milieux en particulier ? La société suédoise est composée d’une énorme classe moyenne. C’est en son sein que s’est popularisée cette conception hyperdémocratique de l’éducation, aujourd’hui devenue la norme, avec les conséquences que j’ai dites. Certains parents issus de milieux moins favorisés l’imitent, au risque d’avoir avec leurs enfants des problèmes encore plus graves, car les difficultés socioéconomiques s’ajoutent aux difficultés comportementales. Il existe bien sûr aussi des milieux où l’on se fait une autre idée du rôle des parents. Mais il leur est difficile de l’appliquer en heurtant de front l’orthodoxie selon laquelle les enfants sont des poupées de porcelaine qu’il ne faut pas affronter : leurs bambins seraient fragilisés par la différence de tempérament entre eux et leurs camarades.   À l’unisson de votre livre, de nombreux parents et enseignants se sont plaints de l’impolitesse croissante des enfants. Mais de tels propos ne sont-ils pas vieux comme le monde ? Il est difficile de répondre aux gens qui vous expliquent que les enfants ont toujours été mal élevés. Comme je n’étais pas là il y a deux cents ans, je n’ai bien évidemment rien à leur opposer. Cela étant, si nous nous projetons quarante ans en arrière seulement (époque que j’ai connue), il était tout à fait inconcevable pour un enfant de hurler contre ses parents ou de répondre à son professeur. Si un élève dépassait les bornes, on l’excluait du cours. Je le sais d’expérience ! Aujourd’hui, l’enseignant qui attrape un enfant par le col et l’entraîne hors de la classe s’expose à de sérieux ennuis. Plusieurs professeurs dans ce cas ont été interdits d’exercer leur métier. Voilà, me semble-t-il, un phénomène  nouveau.   Vous avez six enfants. Quels conseils donnez-vous aux autres parents ? L’essentiel est d’être persuadé que l’adulte sait mieux que l’enfant ce qui est bon pour lui. Si c’est clair dans votre tête, vous n’aurez aucun mal à leur dire quoi faire, et aucune fessée ne sera nécessaire. Je conseille donc aux parents de se comporter comme des parents, et non comme les meilleurs amis de leurs gosses.   Propos recueillis par Arnaud Gancel.
LE LIVRE
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Comment les enfants ont pris le pouvoir de Walter Scheidel : « Seule la violence a permis de réduire les inégalités », Bladh by Bladh

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