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Les pauvres, ce marché très lucratif

Aux États-Unis, des propriétaires louent à prix d’or des appartements insalubres à des miséreux voguant d’expulsion en expulsion. Un scandale sidérant.

 


©Joshua Lott/The New York Times/REA

Une famille expulsée à Milwaukee, dans le Wisconsin. Un moment d'indicible cruauté, notamment pour les enfants. Ballotés d'une école à l'autre, ils perdent souvent les petits trésors qu'ils accumulent.

Lamar, ses fils et quelques autres adolescents de leur quartier de Milwaukee sont assis, ils jouent aux cartes et fument des joints, quand tout à coup on frappe à la porte : cette main sonore et assurée pourrait être « celle d’un propriétaire ou d’un shérif ». Par bonheur, c’est seulement Colin, un jeune Blanc de leur paroisse, venu leur lire des passages de la Bible que Lamar connaît par cœur, pour la plupart. La conversation roule sur Dieu et le diable. « Et la Terre c’est l’enfer », conclut Lamar. Colin rectifie : « Oh, pas tout à fait l’enfer. » Silence gêné.

L’ambition d’« Expulsés », l’ouvrage stupéfiant de Matthew Desmond, est de montrer que le monde où vit Lamar est bel et bien l’enfer, ou ce qu’on peut trouver de plus approchant dans une ville américaine du XXIe siècle.

Quand Lamar a vu son deux-pièces pour la première fois, c’était un capharnaüm affreux, « avec des asticots qui pullulaient sur la vaisselle sale dans l’évier », mais il a rangé et nettoyé au point de devenir « limite obsessionnel compulsif ». Le problème – ou l’un des problèmes –, c’est que les revenus de Lamar se montent à 628 dollars par mois alors que son loyer est de 550 dollars, ce qui laisse 2,19 dollars par jour pour la famille. Il s’efforce de payer une partie de son loyer en travaillant comme homme à tout faire, mais ce n’est pas facile pour un homme amputé des deux jambes qui se traîne sur ses moignons, ses jambes ayant succombé aux gelures à une époque où il était SDF.

L’auteur d’« Expulsés », Matthew Desmond, est un universitaire qui enseigne à Harvard – il est sociologue, et même plutôt ethnographe. Mais je prétends qu’il est journaliste aussi et que, comme Katherine Boo dans son étude d’un bidonville de Bombay (1), il a établi une nouvelle norme en matière de reportage sur la pauvreté. Pour un livre précédent, On the Fireline (2), il avait travaillé avec une équipe de pompiers dans les forêts de l’Arizona. À Milwaukee, il s’est installé sur un terrain pour caravanes, puis dans une maison de rapport, dans le quartier pauvre du North Side, et il s’est mis à prendre des notes sur la vie de ces gens qui versent 70 à 80 % de leurs revenus pour des logements qui, objectivement parlant, sont impropres à héberger des êtres humains. Ce n’était pas drôle, a-t-il noté dans son journal intime : « Je me sens sale, moi qui collecte ces récits et ces épreuves comme autant de trophées ».

Beaucoup des sources de Desmond font ou ont fait de « mauvais choix », comme disent les conservateurs du monde entier pour expliquer la pauvreté. Scott était infirmier jusqu’à ce que son addiction aux opioïdes lui coûte son autorisation d’exercer ; Lamar était accro au crack lorsqu’il a perdu ses jambes à cause du froid. Exemple le plus spectaculaire d’imprévoyance, Larraine, 54 ans, se laisse parfois aller à consommer un mois entier de coupons alimentaires en un unique repas composé de queues de homard, de crevettes, de crabe et de tarte au citron meringuée, le tout arrosé de Pepsi. Ce n’est pourtant pas à cause de ses dépenses inconsidérées que Larraine est pauvre ; selon Desmond, c’est la pauvreté qui la pousse parfois à gaspiller son argent. Puisqu’il est irréaliste ne serait-ce que d’essayer d’atteindre une quelconque stabilité financière, des gens comme Larraine « tentent de survivre en couleurs, d’assaisonner leur souffrance avec un peu de plaisir », en buvant un verre par exemple, ou en fumant un peu d’herbe.

L’un des pires choix que l’on puisse faire dans cette situation est d’avoir des enfants, ou même une relation quelle qu’elle soit. Les propriétaires détestent les enfants. C’est bruyant, ça jette des jouets dans les toilettes et (lorsqu’ils sont particulièrement diaboliques) ça s’empoisonne même au plomb, ce qui peut alerter les autorités. Les enfants et autres membres de la famille sont aussi des facteurs de risque d’expulsion, et pas seulement parce que ce sont des bouches supplémentaires à nourrir. Si une adresse cumule trois appels aux services d’urgence et de secours en un mois, par exemple, le propriétaire reçoit un « avis de nuisance », et il expulsera probablement les familles. Tant pis si les appels d’urgence ont pour cause des violences domestiques ou, dans un cas relaté par Desmond, les crises d’asthme d’un enfant. Comme le formule le fils d’un propriétaire, « nous ne pouvons pas accepter que la police vienne ici ».

Les expulsions proprement dites ponctuent le récit de Desmond comme autant de coups de théâtre. Quand le revenu d’une famille, loyer déduit, se réduit à un nombre à deux chiffres, la tentation est grande de se dispenser de le payer pour acheter de quoi manger ou régler une facture afin d’avoir encore du chauffage. Et si vous vous plaignez que la tuyauterie ne fonctionne pas ou qu’il y a des trous dans le mur, le propriétaire aura encore moins de raisons de vous laisser de la marge. Vous pourrez peut-être protester devant les tribunaux, mais 70 % des locataires appelés à comparaître ne se présentent pas, parce qu’ils ne peuvent pas s’absenter de leur travail, trouver quelqu’un pour garder leurs enfants, ou simplement parce qu’ils n’ont pas reçu la convocation.

C’est justement au tribunal d’expulsion de Milwaukee, où la plupart des locataires menacés sont des femmes noires et où les avocats des propriétaires portent tous « des costumes à fines rayures et des super cravates », que Desmond a eu une révélation : « Si l’incarcération définit désormais la vie des hommes des quartiers noirs déshérités, l’expulsion, elle, est devenue le sort des femmes de ces quartiers. Les Noirs pauvres, on les met sous les verrous. Les Noires pauvres, on les met à la porte. »

Une expulsion est un moment d’indicible cruauté, voire de violence caractérisée. Desmond décrit comment sont chassés une femme d’origine hispanique et ses trois enfants. Son premier réflexe, c’est de « se diriger droit vers la sortie de secours, avec énergie ». Ensuite, elle se met à errer dans les pièces « sans but, comme ivre. Son visage prend un air que connaissent bien les déménageurs et les agents de police. L’air de celle qui comprend que sa famille sera sans domicile dans quelques heures. C’est un peu comme si le déni cédait devant le surréalisme de la scène, sa rapidité et sa violence : les shérifs qui mâchent leur chewing-gum, adossés au mur, les mains sur l’étui de leur revolver, tous ces inconnus, ces hommes en sueur qui entassent vos affaires dehors […]. C’est le visage d’une mère qui sort d’une cave et s’aperçoit que la tornade a rasé la maison ». Parmi les objets laissés sur le lieu d’une expulsion décrite par Desmond, « un gâteau d’anniversaire à moitié mangé et un ballon encore tout gonflé à l’hélium ».

Le processus a aussi des conséquences terribles sur les enfants. Ils sont ballottés d’une école à l’autre ; ils perdent régulièrement les petits trésors qu’ils accumulent. Les adultes, eux, ont du mal à garder leur emploi, et le manque de stabilité dans leur domiciliation peut compromettre le versement ou la conservation des allocations auxquelles ils ont droit. De tous les expulsés dépeints dans ce livre, un seul – Scott, l’ancien infirmier – finit par retrouver un emploi et un appartement. Lorsqu’elle perd son logement, Crystal, jeune chrétienne évangélique exubérante (ou peut-être simplement maniaco-dépressive), se tourne vers la prostitution. Quand nous la voyons pour la dernière fois, Arlene, mère de deux enfants, passe son 89e coup de fil pour trouver un nouveau logement. Comme l’incarcération, l’expulsion peut vous marquer à vie, faire de vous un locataire indésirable et vous condamner à des hébergements toujours plus sales, toujours plus sordides.

Vers la fin du livre, Desmond se risque à introduire le concept d’exploitation, « mot qui a été chassé du débat sur la pauvreté ». Le propriétaire qui expulse Lamar, Larraine et tant d’autres est assez riche pour passer ses vacances dans les Caraïbes pendant que ses locataires grelottent à Milwaukee. Le bailleur du terrain pour caravanes empoche plus de 400 000 dollars par an. Ces revenus sont rendus possibles par la pauvreté extrême des locataires, qui ont peur de se plaindre et manquent de toute forme de représentation juridique. Desmond évoque les prêts sur salaire (3) et les universités à but lucratif (4) comme autres formes d’exploitation des pauvres, liste à laquelle on pourrait ajouter les sociétés de crédit, les usuriers, les fournisseurs de mobilier à crédit, et bien d’autres qui ont trouvé le moyen de transformer en or la sueur et les larmes des êtres humains. La pauvreté en Amérique est devenue un secteur lucratif, avec des résultats lamentables : « Aucun code moral ou principe éthique, écrit Matthew Desmond, aucun texte sacré ou enseignement religieux ne peut être invoqué pour défendre ce que nous avons laissé notre pays devenir. »

 

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Cet article est paru dans le New York Times le 26 février 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1. Annawadi : Vie, mort et espoir dans un bidonville de Mumbai (Buchet-Chastel, 2013). Ce livre a valu à Katherine Boo le prix Pulitzer en 2012.

2. University of Chicago Press, 2007.

3. Un prêt sur salaire est un prêt à court terme, avec un taux d’intérêt souvent très élevé, que vous vous engagez à rembourser lorsque vous recevrez votre prochaine paie.

4. Aux États-Unis, à côté des universités publiques ou privées dites à « but non lucratif » (parfois très coûteuses), on trouve des établissements privés « à but lucratif ». Bien que leur coût soit plus élevé que les universités publiques, ils attirent surtout les étudiants issus de milieux modestes en proposant des programmes en ligne et des emplois du temps flexibles. La plupart s’endettent lourdement pour y être admis.

LE LIVRE
LE LIVRE

Expulsés. Pauvreté et profit dans les villes américaines de Matthew Desmond, Penguin Random House, 2016

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