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L’histoire de l’encre invisible

Blanc d’œuf, jus de citron, arsenic, sperme… On a tout essayé ou presque, depuis des siècles, pour fabriquer la fameuse encre invisible.

L’encre invisible ou écriture secrète (ES, comme disent les espions) fut sans doute mise au point peu après l’invention de l’écriture. Souvent considérée comme le parent pauvre de sa sœur tellement plus raffinée, la cryptographie, elle a pourtant connu son heure de gloire au XXe siècle. Peut-être le déclin récent de la communication écrite la condamne-t-il à s’effacer. Après tout, qui donc envoie encore des lettres à l’heure des textos, tweets et compagnie ? Du point de vue de l’agent secret (profession exercée par l’écrasante majorité des utilisateurs de l’ES), il est toujours rassurant de se fondre dans la masse ; appartenir au groupe toujours plus restreint des épistoliers pourrait attirer l’attention. Cela dit, comme le souligne Kristie Macrakis dans son essai historique exhaustif, l’ES est en train de se muer discrètement en technique de dissimulation d’images numériques. L’auteure fait remonter cette pratique aux Grecs et aux Perses de l’Antiquité, sans oublier la contribution des Chinois. Au départ, cela consistait le plus souvent à camoufler un message plutôt que de cacher des mots au milieu d’autres mots. Le texte pouvait être inscrit sur une vessie de porc ou sur des feuilles, ou encore être glissé dans des boucles d’oreille, voire tracé sur le crâne rasé d’un serviteur qu’on expédiait ensuite au-delà des lignes ennemies (il ne s’agissait sans doute que de messages peu urgents, vu le temps nécessaire pour laisser repousser les cheveux du domestique). Mais les Grecs maîtrisaient aussi la technique de l’encre recouverte d’une couche de gypse et celle du livre (placer des points discrets sous certaines lettres d’un manuscrit pour composer un message). Des méthodes assez élémentaires, mais qui furent employées avec succès pendant deux mille ans. Jusqu’au XVIe siècle, l’ES évolua lentement. L’alun, la noix de
galle et le citron fournissaient des encres invisibles très appréciées. Son utilisation était intermittente et ses progrès irréguliers. Jusqu’au jour où Giambattista della Porta – savant, dramaturge, cryptographe et esprit universel typique de la Renaissance – compila dans un livre les techniques d’écriture secrète (dont une recette à base de blanc d’œuf). Le chef des services secrets d’Élisabeth Ire, Francis Walsingham, connaissait très vraisemblablement les travaux de Della Porta et possédait une maîtrise poussée de l’ES et de la cryptographie. Bien que la politique de survie des Tudors leur ait fait jouer un rôle central et durable au cœur du pouvoir, ces techniques bénéficièrent toutes deux des premiers progrès de la méthode scientifique au XVIIe siècle. La cryptographie était perçue comme un domaine plus raffiné, l’ES comme plus magique et mystérieuse. Ce qui n’empêcha pas des savants de premier plan de s’y intéresser. Nous devons notamment à Robert Boyle l’expression « encre invisible », et il se livra avec succès à des expériences sur toutes sortes de produits, dont l’urine, le sang et l’arsenic. Il préféra dissimuler l’essentiel de ses recherches, « pour le bien de l’humanité », selon ses propres mots. L’ES atteignit son apogée avec la Première Guerre mondiale : « Il n’est pas exagéré de dire que, dans l’histoire de l’écriture secrète, il se passa plus de choses pendant la Grande Guerre qu’au cours des trois siècles précédents », écrit Macrakis. Comme toujours pour l’espionnage en temps de conflit, il était bien plus difficile de faire passer des informations à travers les lignes de front que de glaner ces mêmes renseignements. Des professeurs de chimie furent recrutés dans les deux camps, ce qui entraîna des améliorations, et quelques bizarreries. Comme les expériences du MI6 avec du sperme humain. La substance donnait de bons résultats, car elle ne pouvait être révélée par la vapeur d’iode, mais, une fois en bouteille, ça ne sentait pas la rose. L’expérience ne fut pas prise très au sérieux. « Chaque homme sera son propre stylo », disait le slogan dans le quartier général du MI6. Un peu plus sérieux, du moins pour les intéressés, fut le sort d’une poignée d’espions allemands, trahis par leurs recettes d’encre à base de citron : ils furent abattus dans le champ de tir miniature de la Tour de Londres par les Scots Guards. L’effort de guerre se traduisit une fois de plus par une amélioration des techniques durant la Seconde Guerre mondiale. Les Allemands élaborèrent le micropoint, qui peut concentrer beaucoup d’informations dans un espace très restreint et être caché dans les textes, la ponctuation, sous un plombage dentaire, dans les habits et dans cent autres endroits. Par chance, cette méthode fut bientôt découverte grâce à des agents doubles britanniques, et les 1 200 personnes employées aux Bermudes par la censure du MI5 furent affectées à la détection de l’ES dans les lettres. Les renseignements glanés permirent, une fois transmis au FBI, d’anéantir l’espionnage industriel allemand et les opérations de sabotage en Amérique du Nord et du Sud. L’ampleur de l’action américaine de censure était impressionnante : 14 462 censeurs ouvraient chaque jour 1 million de courriers internationaux, dont environ 4 600 étaient transmis au FBI comme suspects, et, sur le nombre, environ 400 contenaient des messages importants ou utilisaient l’ES. Et cela, de la part d’un pays dont le secrétaire à la Guerre avait un jour déclaré que, par principe, un gentleman ne doit pas lire le courrier des autres.   Cet article est paru dans la Literary Review en juin 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
LE LIVRE

Prisonniers, amoureux et espions : l’histoire de l’encre invisible d’Hérodote à Al-Qaïda  de Kristie Macrakis, Yale University Pres, 2014

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