L’illusion du spectacle
par Olivier Postel-Vinay

L’illusion du spectacle

Guy Debord instruit Vargas Llosa, éclaire Mein Kampf et se penche sur Wikipédia, Daech, l’Indonésie et le Vatican.

olivier postel-vinay Publié dans le magazine Books, novembre - décembre 2016. Par Olivier Postel-Vinay
Le titre du livre de Vargas Llosa consacré au déclin de la culture, La civilización del espectáculo, est un démarquage de La Société du spectacle de Guy Debord. Comme le situationniste français, Llosa a été un marxiste romantique dans sa jeunesse. Né en 1936, il avait plus de 30 ans quand parut le manifeste de Debord. Il avait déjà publié deux romans et vécu à Paris. Admirateur du régime cubain, il semble n’avoir modifié son point de vue qu’après l’arrestation du poète Heberto Padilla sur décision de Castro, en 1971. Dix ans plus tard, prenant le contre-pied de García Márquez, resté fidèle au castrisme, il se ralliait au libéralisme. Que le Llosa libéral se serve de Debord pour étayer sa philippique sur la culture semble paradoxal, mais se comprend si l’on relit La Société du spectacle. Ce pamphlet fortement imprégné de l’héritage marxiste, souvent grandiloquent et très daté, contient aussi des intuitions fulgurantes sur l’évolution de la société de consommation et son impact sur les esprits. Le monde se transforme en un spectacle global auquel les individus sont assujettis parce qu’ils participent activement à sa fabrication. C’est la nouvelle « aliénation » de l’humanité, portée par la fétichisation des marchandises, bien culturels compris. Cela se traduit par une dépréciation générale du qualitatif, le brouillage des frontières entre le vrai et le faux, le remplacement du sacré par le « pseudo-sacré », animé par des « vedettes » et des « pseudo-vedettes » en tout genre, allant des politiques aux romanciers en passant par les marchandises elles-mêmes et la publicité qui les porte. Il en résulte un narcissisme mimétique généralisé, une dévalorisation de l’individu en tant qu’être pensant, et l’avènement d’une « pseudo-culture spectaculaire », d’une « dictature de l’illusion » (lire Vargas Llosa, « Mon idée de la culture », Books, décembre 2011). La dictature de l’illusion n’a cependant pas attendu la fétichisation des marchandises pour se manifester. Debord est d’ailleurs contraint de l’admettre, quand il décrit l’illusion collective créée par le stalinisme. Comme en contrepoint, le Times Literary Supplement a reproduit récemment un article paru dans ses colonnes en juin 1933 sur Mein Kampf, qui n’avait pas encore été traduit en anglais. L’auteur, Alec Randall, voit dans la vedette Adolf Hitler le moteur du succès du parti nazi. Avec son livre, il visait à crédibiliser son image auprès de ses « fervents » adhérents en donnant du poids aux idées illusoires qu’il défendait (sa haine des juifs et de la finance internationale) ou prétendait défendre (son amour de la classe laborieuse, son respect des institutions et des traditions religieuses). Rien de rigoureux dans ce pot-pourri, note Randall. Même le mot aryen » n’est pas défini. Il conclut : « L’originalité et la force d’entraînement du parti national-socialiste ne tiennent pas à son bric-à-brac de dogmes politiques, raciaux et économiques mais à la personnalité de son chef. » La grande majorité du peuple allemand a fini par adhérer à la dictature de l’illusion nazie (lire notre dossier, Books, avril 2016). On est plus près de Guy Debord avec le livre du journaliste marxiste britannique Paul Mason, pour qui le « postcapitalisme » est « un guide pour l’avenir ». Mason a été responsable culture puis économie de la chaîne de télévision publique Channel 4. Un haut lieu de…
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