Brillez dans les salons ! Avec les 500 faits & idées sélectionnés par la rédaction. Un livre Books Éditions.

L’intelligence, ça compte, mais…

À en juger par les dernières recherches, le QI dépend sans doute plus de l’histoire de chacun que de ses gènes. Et ce n’est qu’un élément parmi bien d’autres dans l’explication de la réussite.

Le succès dans la vie dépend de l’intelligence, laquelle se mesure en testant le quotient intellectuel (QI). L’intelligence est principalement une question d’hérédité, nous le savons grâce aux études sur des jumeaux monozygotes élevés séparément. Les différences d’un individu à l’autre en matière de QI sont surtout d’ordre génétique, et l’on peut penser qu’il en va de même d’un groupe humain à l’autre. D’où il ressort que le classement des groupes raciaux ou ethniques en fonction de leur QI – Juifs ashkénazes au sommet, Asiatiques en deuxième, suivis des Blancs puis, enfin, des Noirs – est affaire de nature, non de culture. Les programmes visant à élever le niveau d’intelligence sont donc parfaitement vains. Inscrites dans les gènes, les inégalités cognitives sont destinées à perdurer, comme les inégalités sociales qui en découlent.

La preuve par les jumeaux ?

Je viens de résumer, en caricaturant à peine, ce que pensent les tenants de la conception héréditaire de l’intelligence. Tel est le point de vue, par exemple, de Richard J. Herrnstein et Charles Murray dans The Bell Curve (« La courbe en cloche »), paru en 1994, et d’Arthur A. Jensen dans The g Factor (« Le facteur g »), paru en 1998. Bien qu’on ait largement dénoncé l’héréditarisme comme une forme de racisme mâtinée de pseudo-science, ces livres s’appuyaient sur un vaste corpus de recherches et une argumentation soigneusement construite. Leurs critiques ont souvent trouvé plus facile d’attaquer les motivations des auteurs que de réfuter leurs conclusions.

Richard E. Nisbett, éminent spécialiste de psychologie cognitive à l’université du Michigan, n’a pas rechigné à la tâche. Son ouvrage offre une critique méticuleuse et éclairante de l’héréditarisme. Le livre, comme son titre le sous-entend (« L’intelligence et comment l’acquérir »), contient bien quelques recettes pratiques pour vous aider à développer le QI de votre enfant – par exemple exercer pendant la grossesse (les mères qui travaillent ont tendance à avoir des bébés plus gros et plus intelligents, peut-être parce que leur cerveau est plus développé). Mais il vaut surtout par la vigueur avec laquelle l’auteur nous expose les données, pour la plupart récentes, étayant ce qu’il appelle le « nouvel environnementalisme », une tendance qui souligne l’importance des facteurs non héréditaires dans la détermination du QI. Ces éléments – tirés des neurosciences et de la génétique aussi bien que des études sur la pédagogie et la famille – sont si passionnants qu’on pardonne à Nisbett sa prose un peu compassée.

Intellectuellement, le débat sur le QI est semé d’embûches. La complexité d’un concept tel que l’héritabilité fait trébucher les spécialistes eux-mêmes. En outre, les données pertinentes proviennent en général d’« expériences naturelles », qui contiennent des biais cachés. Quand les faits sont ambigus, l’idéologie influence facilement le jugement scientifique. Les progressistes placent leurs espoirs dans une politique sociale capable de corriger les injustices de la vie. Les conservateurs estiment que les inégalités naturelles doivent être acceptées comme inévitables. Quand chaque partie veut croire à certaines conclusions scientifiques pour des raisons non scientifiques, le scepticisme est de rigueur.

Nisbett lui-même procède avec la prudence requise. Il admet que les tests de QI – qui jaugent à la fois l’intelligence « fluide » (le raisonnement abstrait) et l’intelligence « cristallisée » (le savoir) – mesurent quelque chose de réel. Ils mesurent aussi quelque chose d’important : même au sein d’une seule famille, les enfants dotés d’un QI supérieur gagneront mieux leur vie que leurs frères et sœurs moins brillants.

Nisbett s’insurge cependant contre le point de vue des héréditaristes, pour qui 75 à 85 % du QI est héritable. Le vrai chiffre, selon lui, est inférieur à 50 %. Les résultats proviennent de la comparaison des QI d’individus consanguins – vrais jumeaux, faux jumeaux, frères et sœurs – ayant grandi dans des familles adoptives différentes. Mais il y a là un piège. Comme le remarque Nisbett, « les familles adoptives sont comme les familles heureuses de Tolstoï, elles se ressemblent toutes ». Elles sont non seulement plus aisées que la moyenne, mais elles ont aussi tendance à offrir aux enfants quantité de stimulations cognitives. Les données issues de ces études fournissent donc une estimation exagérément élevée de l’héritabilité du QI (Réfléchissez : si nous grandissions tous exactement dans le même environnement, toute différence de QI apparaîtrait comme à 100 % d’origine génétique.) Cela met en évidence un point important : l’héritabilité n’a pas de valeur fixée. La notion n’a de sens que par rapport à une population donnée. L’héritabilité du QI est plus élevée dans les classes sociales supérieures que dans les classes sociales inférieures, qui offrent un plus large éventail d’environnements cognitifs, du pire au plutôt bon.

Même si les gènes jouent un rôle dans la détermination des différences de QI au sein d’une population donnée, ce que Nisbett concède, cela n’implique rien quant aux différences entre les populations. Exemple classique, le grain de maïs planté sur deux parcelles, l’une de terre fertile, l’autre de terre pauvre : à l’intérieur de chacune, les différences de hauteur entre les plants de maïs sont totalement génétiques. La différence moyenne entre les deux parcelles sera, elle, entièrement imputable à l’environnement.

L’intelligence par l’adoption

Cette même logique pourrait-elle expliquer la différence de QI moyen entre les Américains d’origine européenne et les Américains d’origine africaine ? Oui, pense Nisbett. L’écart de QI dû à la race, soutient-il, est « uniquement environnemental ». La preuve en est qu’il a diminué. Au cours des trente dernières années, la différence de QI entre les enfants noirs et les enfants blancs de 12 ans est tombée de 15 à 9,5 points. Parmi ses pièces à conviction les plus solides, Nisbett présente

d’impressionnantes études de génétique des populations. Les Africains-Américains possèdent en moyenne environ 20 % de gènes européens, un legs de l’esclavage. Mais, à l’échelle des individus, la proportion varie énormément, de presque zéro à plus de 80 %. Si l’écart d’intelligence était d’origine génétique, les Noirs possédant plus de gènes européens devraient avoir un QI plus élevé. Or ce n’est pas le cas.

Nisbett doute de même que la génétique explique l’excellence intellectuelle des Juifs ashkénazes, dont le QI moyen atteint les 110-115. Quant à la supériorité supposée des Asiatiques sur les Blancs, elle découle de comparaisons douteuses ; quand les tests de QI sont convenablement étalonnés, les Américains ont en réalité un score légèrement supérieur.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Si les différences de QI proviennent donc en grande partie de l’environnement, comment contribuer à éliminer les différences entre groupes ? Le cas de l’adoption est intéressant à cet égard. Les enfants pauvres élevés dans des familles de la bonne bourgeoisie gagnent en moyenne 12 à 16 points de QI. Dans les milieux favorisés, les parents parlent davantage à leurs enfants que dans les milieux populaires. Et il y a des différences plus subtiles. Dans les familles noires pauvres, on pose rarement aux enfants des « questions à réponse connue » – dont les parents connaissent la réponse (« De quelle couleur est l’éléphant, Billy ? »). Du coup, ces enfants sont désarçonnés à l’école par les questions de ce genre : « Si le maître ne le sait pas, alors moi non plus. »

Le défi consiste à mettre au point des programmes d’éducation aussi efficaces que l’adoption pour augmenter le QI. Jusqu’à présent, les essais menés à l’école primaire ont donné des résultats décevants. Cependant, certaines expériences intensives appliquées à la petite enfance ont augmenté le QI de façon durable, pour un coût d’environ 15 000 dollars par enfant et par an. D’après Nisbett, cela coûterait moins de 100 milliards de dollars par an d’étendre de tels programmes au tiers le plus défavorisé des enfants américains d’âge préscolaire. Le gain pour la société serait incalculable.

Nisbett, néanmoins, tempère son propre optimisme. S’il pense qu’une politique sociale est susceptible de supprimer les écarts de QI entre groupes ethniques, il estime aussi que la « différence entre classes sociales ne sera jamais comblée ». Pour ma part, j’aborderais la chose un peu différemment. Même si l’inégalité par le QI est inévitable, la question elle-même pourrait devenir sans objet. Au cours du siècle dernier, pour des raisons qui ne sont pas totalement claires, les résultats de tests de QI dans le monde ont progressé de trois points par décennie. Pour Nisbett, une part de cette hausse reflète un réel gain d’intelligence. Mais, au-delà d’un certain seuil – disons, un QI de 115 –, il n’y a plus de corrélation entre l’intelligence et la créativité ou le génie. Comme de plus en plus de gens dépassent ce seuil le rôle de l’intelligence dans la réussite deviendra infinitésimal au regard des caractéristiques « morales » comme la diligence et la persévérance. Il sera alors temps de discuter du rôle de la génétique dans ces traits.

Ce texte est paru dans le New York Times le 29 mars 2009.

Pour aller plus loin

En français
Boris Cyrulnik, Les Vilains Petits Canards, Odile Jacob, 2001.
Norbert Elias, Mozart, sociologie d’un génie, Seuil, 1991.
François Nourissier, À défaut de génie, Gallimard, 2000.
Claude Thélot, L’Origine des génies, Seuil, 2003.
Denora Tia, Beethoven et la construction du génie, Fayard, 1998.
Edgar Zilsel, Le Génie. Histoire d’une notion de l’Antiquité à la Renaissance, Éditions de Minuit, 1998.

En anglais
Peter Kivy, The Possessor and the Possessed. Handel, Mozart, Beethoven and the Idea of Musical Genius (« Le possesseur et le possédé. Handel, Mozart, Beethoven et l’idée de génie musical »), Yale University Press, 2001.
LE LIVRE
LE LIVRE

L’intelligence et comment l’acquérir. Pourquoi l’école et la culture comptent de L’intelligence, ça compte, mais…, Norton, non traduit en français

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Vieillir dans la dignité, mourir avec grâce
Dossier Vieillir : à partir de quand la vie ne vaut plus la peine d'être vécue ?
Dossier La vieillesse est bien un naufrage

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.