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L’introuvable lecteur

On écrit pour des lecteurs, n’est-ce pas ? Mais comment dénicher cette denrée dont la rareté afflige même un Philip Roth ? « Il y a 4 000 lecteurs aux États-Unis ; et une fois que le livre leur a été vendu ainsi qu’aux biblio­thèques, c’est fini », se lamente le romancier américain. En effet, 80 % des livres publiés se vendent à moins de 100 exemplaires, et seuls 2 % atteignent les 5 000. Pour la littérature générale, la moyenne des ventes (hors best-sellers) plafonne entre 250 et 500 exemplaires. Voilà le grand défi de l’écriture, après l’acte d’écrire lui-même.

Au xixe siècle au moins, les romanciers disposaient encore d’un vaste réservoir de lecteurs : les femmes de province, dont « la grande occupation, se félicitait Stendhal, est de lire des romans […] car les hommes ont pris le goût de la chasse et de l’agriculture, et leurs pauvres moitiés ne pouvant faire des romans se consolent en les lisant » *. Hélas, les temps ont bien changé. Non seulement les femmes écrivent des romans, mais, comme le constate Alexandre Vialatte, « elles ne lisent plus, elles qui étaient naguère les principales clientes du livre. Et à qui parleraient-elles donc d’un livre ? ».

Du coup, certains contournent le problème en misant sur la qualité des lecteurs plutôt que sur leur quantit– Herman Hesse, par exemple : « Il vaut mieux être lu par une dizaine de bons lecteurs, dont la reconnaissance vous comble de joie, que par des centaines de lecteurs indifférents. » De même pour Stendhal, quoiqu’il mette la barre dix fois plus haut : « Je n’écris que pour cent lecteurs, et de ces êtres malheureux, aimables, charmants, point moraux, auxquels je voudrais plaire. ». Roger Nimier et Jorge Luis Borges sont aussi sélectifs mais moins précis : « Les livres sont des lettres que l’on écrit à ses amis », dit le premier ; « Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps », renchérit le second.

Et si l’on n’a pas d’amis, on peut, comme Louis-René des Forêts, se rabattre sur un lecteur unique, atten­tif sinon complaisant : « Je suis mon propre lecteur… Écrire est l’acte de quelqu’un en moi qui parle en vue de quelqu’un en moi qui l’écoute. » Paul-Jean Toulet pousse le bouchon plus loin : il s’écrit à lui-même lettres et cartes postales. Hélas, cette solution ne convainc pas tout le monde. « Je n’appartiens pas à la clique des mauvais écrivains qui prétendent n’écrire que pour eux-mêmes. Tout ce qu’un auteur écrit pour lui-même, ce sont des listes de courses », fanfaronne Umberto Eco. En définitive, ce n’est pas la main de l’auteur qu’il faut baiser, c’est celle du lecteur.

Notes

* Les citations de cette chronique sont tirées d’Écrire, disent-ils, de Jean-Louis de Montesquiou (Éditions du Palais, 2017).

LE LIVRE
LE LIVRE

Écrire, disent-ils : La littérature vue par ceux qui la font de Jean-Louis de Montesquiou, Editions du Palais, 2017

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