La littérature, ça eut payé
par Jean-Louis de Montesquiou

La littérature, ça eut payé

Publié dans le magazine Books, novembre / décembre 2017. Par Jean-Louis de Montesquiou
La lecture n’est pas un plaisir bien coûteux. On peut même le pratiquer sans débourser un sou, dans les bibliothèques de ville ou, mieux encore, dans les biblio­thèques en ligne. Avec sa liseuse ­Kindle, on peut, en plus des possibilités de prêt, télécharger quelque 70 000 ouvrages gratuitement, dont 6 400 « classiques », essentiellement en anglais. Même chose sur Google Livres (3 millions d’ouvrages gratuits sur 25 millions de titres numérisés). Fini l’époque où on lisait à haute voix pour faire profiter de l’aubaine toute sa maison, serviteurs compris. Si le lecteur gagne au change, ce n’est pas le cas de l’auteur. À quelques exceptions près, les écrivains d’aujourd’hui pourraient reprendre le lamento de Jules Renard : « J’ai fait le calcul : la littérature peut nourrir un pinson, un moineau. » Même Karl Marx, avec un humour qu’on ne lui soupçonne pas, se plaint de ce que Le Capital lui rapporte moins que le coût des cigares fumés en l’écrivant. Mais en fait, l’idée de gagner de l’argent avec sa plume est jusqu’au XVIIIe siècle une incongruité – pire, une inconvenance – qui indigne ­Boileau : « Mais je ne puis souffrir ces ­auteurs renommés Qui, dégoûtés de gloire et d’argent affamés, Mettent leur Apollon aux gages d’un libraire Faisant d’un art divin un métier mercenaire. » Mais alors, comment, de l’Antiquité jusqu’à la Renaissance, a-t-on fait pour alimenter sa plume en carburant ? On trouvait un(e) époux(se) riche ; on mangeait ses revenus en pratiquant l’otium, le loisir distingué ; et surtout…

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