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La littérature, ça eut payé

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La lecture n’est pas un plaisir bien coûteux. On peut même le pratiquer sans débourser un sou, dans les bibliothèques de ville ou, mieux encore, dans les biblio­thèques en ligne. Avec sa liseuse ­Kindle, on peut, en plus des possibilités de prêt, télécharger quelque 70 000 ouvrages gratuitement, dont 6 400 « classiques », essentiellement en anglais. Même chose sur Google Livres (3 millions d’ouvrages gratuits sur 25 millions de titres numérisés). Fini l’époque où on lisait à haute voix pour faire profiter de l’aubaine toute sa maison, serviteurs compris. Si le lecteur gagne au change, ce n’est pas le cas de l’auteur. À quelques exceptions près, les écrivains d’aujourd’hui pourraient reprendre le lamento de Jules Renard : « J’ai fait le calcul : la littérature peut nourrir un pinson, un moineau. » Même Karl Marx, avec un humour qu’on ne lui soupçonne pas, se plaint de ce que Le Capital lui rapporte moins que le coût des cigares fumés en l’écrivant. Mais en fait, l’idée de gagner de l’argent avec sa plume est jus
qu’au XVIIIe siècle une incongruité – pire, une inconvenance – qui indigne ­Boileau : « Mais je ne puis souffrir ces ­auteurs renommés Qui, dégoûtés de gloire et d’argent affamés, Mettent leur Apollon aux gages d’un libraire Faisant d’un art divin un métier mercenaire. » Mais alors, comment, de l’Antiquité jusqu’à la Renaissance, a-t-on fait pour alimenter sa plume en carburant ? On trouvait un(e) époux(se) riche ; on mangeait ses revenus en pratiquant l’otium, le loisir distingué ; et surtout on se trouvait un sponsor. Avec l’avènement de l’imprimerie, les écrivains ont commencé à publier leurs livres dans le cadre de petites joint-ventures avec un imprimeur, un papetier, des investisseurs – une sorte de financement participatif avant la lettre. L’écrivain gardait pour lui un petit stock d’exemplaires qu’il munissait de longues et flagorneuses dédicaces grâce auxquelles il pouvait espérer accrocher un mécène (Érasme était un spécialiste). Mais le créateur de l’œuvre ne conservait en général qu’une part infime des recettes. La Fontaine n’a presque rien gagné avec ses chefs-d’œuvre ; ses libraires, Barbin et Thierry, si ; et, grâce à l’invention subséquente du droit d’auteur, ses petites-filles aussi. Avec le numérique, on assiste donc à un retour à la case départ. Certes, ça ne coûte pas cher de publier sur le Net. Mais ça rapporte encore moins, sauf à ce que l’ouvrage devienne viral – et encore. Car « de toute façon, les chances que quelque chose devienne viral équivalent à celles de gagner à la loterie – sauf que la loterie paie en cash », observe l’écrivaine canado-­américaine Astra Taylor (1). Le modèle économique de l’écriture est toujours aussi peu prometteur, au point que la Commission européenne s’est penchée avec sollicitude sur le problème ; mais elle n’a pu proférer que des vœux pieux (2). Et pourtant, cela ne décourage pas les gens. Comme le dit élégamment l’auteur écossais Irvine Welsh, « il est plus difficile d’interdire aux vrais écrivains d’écrire qu’aux adolescents de se masturber ».

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