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Livres sur ordonnance

La lecture nuit à la santé, disait-on. Elle mène droit à la folie (comme ce pauvre Don Quichotte, dont le psychisme est ébranlé par les romans de chevalerie), à l’obésité et à la cécité, bien sûr. Cela provoque mille autres maux dus à l’abus de la position assise, que les experts des siècles passés listaient avec sadisme : « goutte, rhumatismes, affaiblissement des muscles, indigestion, coliques, occlusion intestinale, vertiges et flatulences », ou encore « hémorroïdes, asthme, apoplexie, troubles mentaux, migraines, épilepsie ou hypocondrie » 1.

 

Puis, au XIXe siècle, renversement complet. La lecture cesse d’être considérée avec suspicion et devient au contraire un auxiliaire de santé – de santé mentale au moins. Un écrivain écossais, le bien nommé Samuel Smiles, lance en effet avec son ouvrage Self-Help, en 1859, sinon la littérature de développement personnel – laquelle remonte à Spinoza, Sénèque, Épictète et tutti quanti – du moins le mot lui-même, et le phénomène commercial qu’il engendre.

 

Un succès tel que le poète Ezra Pound craignait que le « virus » du self-help ne contamine la littérature tout entière. Ce secteur de l’édition est effectivement devenu l’un des plus rentables et affiche toujours une belle croissance. Désormais, non seulement la lecture est jugée bénéfique (les romans stimulent l’empathie et la compréhension d’autrui ; la métrique poétique calme les nerfs agités), mais la litté­rature elle-même prend volontiers un tour performatif.

 

Ernest Hemingway, qui aimait tant bombarder ses lecteurs de conseils, n’était-il pas le neveu et un lecteur assidu d’Alfred Tyler Hemingway, auteur, en 1915, de l’un des ouvrages fondateurs du développement personnel américain 2 ?

 

Mieux encore, nous assistons aujourd’hui dans le monde anglophone à une véritable médicalisation de la lecture. Au pays de Galles, les médecins prescrivent à leurs patients des ouvrages de tous types (pas seulement de vulgarisation psychiatrique), et la Sécurité sociale rembourse ! On trouve même des conseillers qui monnayent leurs avis – quel auteur pour quel type de trouble psychologique ? – comme des sommeliers suggérant d’accorder tel vin à tel mets. Contre l’angoisse, Tolstoï ; contre la dépression, Jerome K. Jerome ; pour se remettre en question, George Bernard Shaw… La bibliothérapie à l’anglaise est bénéfique aux libraires, mais pas seulement. Cette médication immatérielle est agréable, peu coûteuse et sans effets secondaires indésirables. Il arrive même qu’elle sorte du strict registre immatériel, comme dans le cas de la poétesse et romancière George Eliot (de son vrai nom Mary Ann Evans), qui s’est tirée de la dépression dans laquelle l’avait plongée la mort de son époux en se faisant lire des ouvrages appropriés. Le jeune homme qui lui faisait la lecture s’est prestement transformé en nouveau mari.

Pour aller plus loin

1. Cité d’après Leah Price, What We Talk About When We Talk About Books (Basic Books, 2019).

2. How to Make Good: Or Winning Your Largest Success.

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