L’ivresse du direct
par Clément Bénech

L’ivresse du direct

« Il lui fallait remettre la main sur une animalité perdue de vue, enfouie sous les sédiments de la civilisation ».

Publié dans le magazine Books, mars / avril 2017. Par Clément Bénech
Chacun de nous a son opposition fondatrice, qui lui donne matière à osciller : la pesanteur et la légèreté, le bien et le mal, le vide et le plein, la droite et la gauche. Chez Dragan, il s’agissait de l’opposition entre le direct et l’indirect. Ces deux valeurs ont chacune une éthique et un imaginaire. Éthique du direct : droit au but, animalité, franc-parler, raccourcis, gain de temps. Imaginaire : le duplex, le tweet, le chien, le mercenaire, l’image, la pornographie. Éthique de l’indirect : obséquiosité, atermoiements, différé, lenteur, rituel. Imaginaire : la religion, les Japonais, le chat, la civilisation, le complexe, le tabou, le langage, l’érotisme. On ne pouvait pas dire, de ces deux pôles, lequel était positif, lequel négatif. Ou plus exactement : le caractère positif ou négatif du direct et de l’indirect, l’estimation morale de cette opposition, différait radicalement selon les milieux et les époques. Dragan avait pu en effet se sentir par le passé en excès d’indirection, ou « boursouflé de culture », comme il avait pu le lire dans un livre au sujet de la ville de Vienne au tournant du XXe siècle. Et pour inverser la vapeur et maintenir son équilibre interne qu’il voyait comme une sorte de lac dans une grotte intérieure, il lui fallait retrouver le sens du direct. Remettre la main sur une animalité perdue de vue, enfouie sous les sédiments de la civilisation. Depuis combien de temps n’avait-il pas agi spontanément, sur le vif, se fiant à son instinct plutôt…

Découvrez la Booksletter !

Inscrivez-vous à la Booksletter et bénéficiez d'un mois d'abonnement Web gratuit !
Déjà abonné ? connectez-vous !
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire