Mais qu’est-ce donc que l’existentialisme ?

Mais qu’est-ce donc que l’existentialisme ?

Adolescente, Sarah Bakewell rognait sur son argent de poche pour s’offrir les œuvres de Sartre. Elle s’interroge aujourd’hui sur la vraie nature de cette philosophie si parisienne.

 

Publié dans le magazine Books, mai 2016.

©Rue des Archives

Pour Sarah Bakewell, la plume existentialiste qui a exercé l'influence la plus profonde est celle de Simone de Beauvoir (ici avec Sartre vers 1945).

«Mais enfin, qu’est-ce donc que l'existentialisme ? », s’agaçait Mme Heidegger. Elle aurait pourtant dû le savoir mieux que quiconque : son mari, Martin, fut l’une des principales sources de cette philosophie, aux côtés de Kierkegaard, de Jaspers et d’Husserl. Oui, mais voilà : en dépit de profondes racines dans la phénoménologie allemande, l’existentialisme est une concoction bien française, tout droit sortie après guerre des fourneaux du couple Sartre-Beauvoir. Une concoction qui demeure encore assez mystérieuse et que l’on résume souvent à son fumet : quelques formules obscures (« l’existence précède ­l’essence », « l’enfer, c’est les autres » ), et surtout des images : Sartre et Beauvoir tenant cour au Café de Flore, dans un nuage de tabac ; Juliette Gréco enfiévrant les zazous dans une cave du Quartier latin ; ou l’intelligentsia française de l’après-guerre se déchiquetant sans merci sous l’arbitrage implacable de la revue sartrienne, Les Temps modernes. Après Iris Murdoch (1), voici qu’une autre Britannique, ­Sarah Bakewell, s’attache à son tour à ressusciter l’aventure intellectuelle de l’existentialisme, « une philosophie à l’audience internationale mais demeurée intrinsèquement parisienne ». L’une et l’autre auteure ont vécu la rencontre avec l’existentialisme comme un choc : « Quelle excitation ! Je n’avais jamais rien connu de tel », se pâmait Murdoch ; et Bakewell affirme qu’elle rognait sur son argent de poche, à l’adolescence, pour s’offrir les œuvres de Sartre. La dame a en effet un faible pour les penseurs français : il y a deux ans, elle avait publié un livre à succès sur Montaigne, qu’elle prétendait presque mieux compris outre-Manche qu’en France (Books, mars 2011). On comprend qu’elle s’attaque à Sartre, qui semble n’avoir, sur le long terme, guère été prophète en son pays. On ne se souvient aujour­d’hui que du personnage, de son soutien acharné aux régimes marxistes et de son radicalisme allant jusqu’au rejet de tous les honneurs (Légion d’honneur, prix Nobel, Académie française…) ; on le revoit en ­photo à la Sorbonne ou à Billancourt, La Cause du peuple à la main. Mais sa pensée était – et reste – passablement incomprise. L'incarnation de Sartre « Au risque de simplifier à l’extrême, assène Sarah Bakewell, on peut résumer l’existentialisme à cette injonction : prééminence des phénomènes. » Mais là où, face à cette existence contingente et inexplicable du monde, Kierkegaard (inventeur du mot « existentialisme ») renvoie l’homme vers Dieu, Hegel vers les forces de l’histoire et du matérialisme dialectique, et Heidegger « vers une forme intense de mysticisme » (dit l’auteur), Sartre redirige l’homme vers lui-même, vers sa propre et absolue liberté. D’où pléthore de conséquences, à commencer par celle-ci : c’est la vie des gens – leur façon d’exécuter « leur projet » – qui les définit. Et cela s’applique à tous, écrivains, penseurs et philosophes compris. « Chaque philosophie doit être conçue non pas comme un austère processus cérébral divorcé de l’individu mais plutôt comme une expérience profondément vécue, complètement subordonnée à sa personnalité et à ses circonstances de vie », résume Suzy Feay dans The…
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