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La méritocratie est la nouvelle aristocratie

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Forgé il y a soixante ans, le mot « méritocratie » est aujourd’hui au cœur du débat public dans les pays riches. Les méritocrates tiennent sans états d’âme les cordons de la bourse et les rênes du pouvoir. Ils se reproduisent de plus en plus en circuit fermé, laissant la base de la société se débrouiller comme elle peut.


© Gabriella Demczuk/The New York Times / Rea

Des membres de l’équipe de polo de Harvard lors d’un tournoi universitaire. Le fait d’avoir fait des études supérieures est devenu l’un des principaux indicateurs de classe sociale.

Enfant, Michael Young gênait. Son père, australien, était musicien et critique musical, et sa mère, qui avait grandi en Irlande, une peintre bohème. Ils étaient dans la dèche, inattentifs et fréquemment brouillés. Michael, né en 1915 à Manchester, a vite réalisé que ni l’un ni l’autre n’avaient beaucoup de temps à lui consacrer. Un jour que ses parents semblaient avoir oublié son anniversaire, il s’est imaginé qu’une belle surprise l’attendait pour le soir – mais non, ils l’avaient bel et bien oublié. Rien d’étonnant, en fait : il les avait déjà surpris à parler de le faire adopter ; et jamais, de son propre aveu, il ne se remettrait de sa peur de l’abandon. Tout change pour lui quand on ­l’envoie à 14 ans dans un pensionnat expé­rimen­tal du Devon, Dartington Hall. Cette institution, créée par un couple de grands philanthropes progressistes, ­Leonard et Dorothy Elmhirst, ­visait à changer la société en changeant les ­esprits. Là-bas, c’était exactement comme si Michael avait été adopté, parce que les Elmhirst le traitaient comme leur fils, et allaient l’encourager et le soutenir pour le restant de leurs jours. Soudain, Michael faisait partie de l’élite internationale, dînant avec le président Roosevelt ou assistant à une conversation entre Leonard Elmhirst et Henry Ford. Michael Young, que l’on a qualifié de plus grand sociologue praticien du XXe siècle, a été un pionnier de l’étude moderne et scientifique de la vie sociale de la classe ouvrière britannique. Il ne se contentait toutefois pas d’étudier la problématique de classe ; il cherchait à remédier aux dégâts qui, à ses yeux, en résultaient. À Dartington Hall, on visait à cultiver la personnalité et les apti­tudes des élèves, quelles qu’elles fussent, un idéal contrarié par la structure de classe britannique. Mais alors par quoi remplacer les vieilles hiérarchies sociales, apparentées à un système de castes ? Pour beaucoup aujourd’hui, la réponse a pour nom « méritocratie » – un terme forgé par Young lui-même il y a soixante ans. La méritocratie promeut l’idée d’attribuer pouvoir et privilèges aux individus en fonction de leur mérite individuel et non de leur origine sociale.  

L’idéal méritocratique

Sur la base de cet idéal méritocratique, nous sommes nombreux aujourd’hui à avoir une idée très claire de la façon dont les hiérarchies de richesse et de statut social doivent être organisées au sein de nos sociétés. Nous considérons que les emplois doivent aller non pas à ceux qui ont des relations ou sont issus d’un bon milieu mais à ceux qui sont le plus qualifiés, indépendamment de leur origine sociale. On peut certes tolérer quelques exceptions – par exemple la discrimination positive, pour tenter de corriger les effets des discriminations antérieures. Mais ces exceptions doivent demeurer provisoires et n’auront plus lieu d’être dès que l’on aura éradiqué les préjugés fondés sur le sexe, la race, la classe et les castes. En progressant vers l’idéal méritocratique, nous imaginions avoir fait sauter la chape des hiérarchies héréditaires. Mais, Michael Young le ­savait bien, tel n’est pas le cas. Young avait beau détester le terme « État-providence » – il disait qu’il sentait le désinfectant –, il contribua à en bâtir un avant même d’avoir 30 ans. En tant que directeur du centre d’études du Parti travailliste britannique, il avait en effet rédigé de vastes pans du programme sur lequel le parti remporta les élections de 1945. Ce programme, intitulé « Regar­dons l’avenir en face », prévoyait la création d’un Commonwealth socialiste de Grande-Bretagne – libre, démocratique, efficace, progressiste, soucieux du bien public, et dont les ressources seraient utilisées au profit du peuple britannique. Conformément à ses promesses, le Parti travailliste ­repoussa immédiatement l’âge de la scolarité obligatoire jusqu’à 15 ans, développa la formation continue, créa des logements sociaux, instaura la gratuité de l’enseignement public secondaire, mit en place un système national de santé et instaura une sécurité sociale universelle. Les conditions de vie de la classe ouvrière britannique s’en trouvèrent considérablement améliorées. Les travailleurs manuels bénéficièrent d’une réduction de leur temps de travail qui leur permit de se consacrer davantage aux loisirs, et la hausse de leur revenu leur permit d’acheter des postes de télé­vision et des réfrigérateurs. Des changements, dus notamment à la réforme des droits de succession, eurent également lieu au sommet de l’échelle des revenus. En 1949, le ­ministre travailliste des Finances, Stafford Cripps (je dois préciser qu’il s’agit de mon grand-père), instaura une taxation à 80 % sur les successions supérieures à 1 million de livres, soit environ 32 millions de livres actuelles [36,5 millions d’euros]. Ces mesures ­sociales réformistes apportèrent une protection aux classes laborieuses des deux générations suivantes et permirent à davantage de leurs enfants de grimper dans la hiérarchie des emplois et des revenus, donc dans une certaine mesure du statut social. Michael Young avait bien conscience de l’œuvre accomplie – mais il en connaissait aussi les limites. société en forme de sablier     De même qu’aux États-Unis et ailleurs, le nombre d’étudiants en Grande-Bretagne a fait un bond après 1945. Et avoir fait des études supérieures est peu à peu devenu l’un des principaux indicateurs de classe sociale. Si des bibliothécaires chichement rémunérés étaient considérés comme faisant partie de la « classe moyenne », c’est que leur profession nécessitait qu’ils poursuivent leurs études au-delà du secondaire. Et si des travailleurs à la chaîne, mieux payés, appartenaient à la classe ouvrière, c’est qu’ils n’avaient pas besoin d’aller au-delà. La conscience d’appartenance à la classe ouvrière, apparente dans le nom même du Parti travailliste, fondé en 1900, était synonyme de mobi­lisation de classe et de prise en charge par les travailleurs de la défense de leurs intérêts. Or la nouvelle ère d’éducation pour tous ouvrait la perspective d’une mobilité de classe, d’une transformation des cols bleus en cols blancs. La mobilité n’allait-elle pas détruire la conscience de classe ? Ces questions tourmentaient ­Michael Young. À partir d’un centre d’études qu’il avait établi dans le quartier populaire de Bethnal Green, il a contribué à lancer et développer des dizaines et des dizaines de programmes et d’orga­nisations visant à répondre aux ­besoins sociaux qu’il avait détectés. Il fut à l’origine de l’Association britannique des consommateurs ainsi que de son magazine Which ?, toujours très lu. Et aussi de l’Open University, l’université d’enseignement à distance dont plus de 2 millions d’étudiants ont suivi les cours depuis que Michael Young l’a fondée en 1969, ce qui en fait la première institution universitaire au Royaume-Uni en nombre d’étudiants. Et, pourtant, ­Michael Young voyait l’éducation moins comme un instrument de mobilité que comme un moyen de créer des citoyens mieux armés, quelle que soit leur position dans la société, et moins à la merci des intérêts privés ou de l’administration. À la fin de sa vie, Michael Young a même créé une école d’entrepreneurs sociaux. Pendant des décennies, il a cherché à renforcer les réseaux sociaux – ce que les sociologues appellent aujour­d’hui le « capital social » – au sein de catégories malmenées par ceux qui revendiquent une part toujours croissante du pouvoir et de la richesse.  

La méritocratie doit son nom à un de ses détracteurs

Ce qui le motivait, c’était le sentiment que les hiérarchies de classe allaient contrecarrer les ­réformes qu’il contribuait à mettre en œuvre. Il a montré comment dans The Rise of the Meri­tocracy, une satire sociologique ­publiée en 1958 et qui a été un best-­seller. Comme tant d’autres phénomènes, la méritocratie doit son nom à un de ses détracteurs. Michael Young met en scène un historien analysant en 2033 la nouvelle société britannique qui s’est constituée au fil des décennies. Dans ce futur lointain, la richesse et le pouvoir sont acquis et non plus héréditaires. L’appartenance à la nouvelle classe domi­nante est dictée par la formule « QI + effort = mérite ». La démo­cratie est vouée à s’effacer au profit du gouvernement des plus intelligents – « pas une aristocratie fondée sur la naissance ni une ploutocratie fondée sur la fortune, mais une véritable méritocratie fondée sur le talent ». La vision de Michael Young est résolument dystopique. La richesse étant le fruit de la répartition naturelle du talent inné et les riches se mariant de plus en plus entre eux, la société se divise en deux grandes classes, au sein desquelles chacun estime avoir plus ou moins ce qu’il ­mérite. Dans le pays imaginaire de Young, « ceux qui sont au sommet voient dans leur succès la juste réco
mpense de leurs aptitudes et de leurs efforts », tandis que les membres des classes inférieures ont bien conscience d’avoir laissé passer toutes les chances qu’on leur a données. « Ils ont été testés et retestés. […] Si à chaque fois on les a cata­logués “peu intelligents”, ils ne peuvent plus se bercer d’illusions, et ça se reflète dans l’image peu flatteuse mais irrécusable qu’ils se forment d’eux-mêmes. » Mais, comme l’admet le narrateur de Young, cela soulève une difficulté immédiate : « presque tous les parents vont tenter d’obtenir des avantages indus pour leur progéniture. » Et, quand il y a des inégalités de revenu, ceux qui ont plus d’argent que les autres vont pouvoir l’utiliser dans ce but. Or, à partir du moment où votre avantage économique ­résulte de la situation financière de vos parents, la formule « QI + effort = mérite » cesse de s’appliquer. Ces mises en garde se sont avérées fondées. Aux États-Unis, les ménages du quintile supérieur ont vu leur ­revenu avant impôts croître de 4 000 milliards de dollars entre 1979 et 2013 – 3 000 milliards de plus que tous les autres ménages. Quand on a facilité aux États-Unis et en Grande-Bretagne l’accès à l’enseignement supérieur, on pensait que ce serait un grand facteur d’égalité. Mais, deux géné­rations plus tard, les chercheurs nous disent que c’est au contraire un facteur de stratification sociale. Les économistes ont observé que beaucoup d’universités d’élite – parmi lesquelles Brown, Dartmouth, Penn, Princeton et Yale – acceptent davantage d’étudiants issus des 1 % de familles les plus riches que des 60 % les moins riches. Pour résumer, on peut dire qu’on accède plus facilement au sommet, en termes de richesse, de pouvoir et de privilèges, si on démarre à partir de là. « La méritocratie américaine, affirme Daniel Markovits, professeur de droit à Yale, est devenue très exactement ce qu’elle était censée combattre : un mécanisme transgénérationnel de transmission dynastique de l’argent et des privilèges. » la méritocratie est un piège   Michael Young, qui est décédé en 2002 à l’âge de 86 ans, voyait bien ce qui se passait. « L’éducation donne sa bénédiction à une minorité, écrit-il, et la refuse à tous ceux qui n’ont pas réussi à percer depuis que, à l’âge de 7 ans, voire plus tôt, ils ont été relégués au bas de la pile. » Ce qui aurait dû être un instrument de mobilité s’est transformé en bastion des privilèges. Young avait pressenti l’avènement d’une cohorte de ­méritocrates mercantiles qui « peuvent être d’une suffisance insupportable, bien pire que celle des gens qui savaient devoir leur réussite non pas à leur mérite propre mais au népotisme dont ils avaient béné­ficié en tant que fils ou fille de. Les nouveaux “arrivés ” croient volontiers avoir la morale de leur côté. Ces élites sont tellement sûres de leur bon droit qu’il n’y a pratiquement plus de frein aux avantages qu’elles ­s’arrogent ». La carapace du mérite, postule Young, n’a servi qu’à vacciner les ­gagnants contre la honte et le reproche.  

Les cosmopolites surdiplômés règnent sur les ­médias

À la différence des Britanniques, les Américains ne parlent guère de conscience de classe. On dit parfois qu’ils se perçoivent tous comme appar­tenant à la classe moyenne. Mais ce n’est plus du tout ainsi qu’ils se pensent. ­Selon un sondage du National Opinion ­Research Center de 2014, les Américains sont plus nombreux à se dire membres de la classe ouvrière que de la classe moyenne. Une partie (mais une partie seulement) des électeurs qui ont porté ­Donald Trump au pouvoir en 2016 expri­maient du ressentiment à l’égard d’une classe définie par son niveau d’éducation et ses valeurs : les cosmopolites surdiplômés qui règnent sur les ­médias, la culture et les professions libé­rales aux États-Unis. Hil­lary Clinton a raflé les 50 comtés où le niveau d’éducation est le plus élevé et Trump les 50 où il est le plus faible. Les populistes estiment que les élites progressistes méprisent les Américains ordinaires, se fichent de leurs problèmes et usent de leur pouvoir à leur avantage. Ils ne les qualifient peut-être pas de « classe supérieure », mais les indicateurs qu’ils utilisent pour la caractériser – l’argent, l’éducation, les relations, le pouvoir – sont les mêmes que ceux qui, au siècle dernier, servaient à définir la haute bourgeoisie. Et beaucoup des électeurs de la classe ouvrière blanche ressentent en ­effet un sentiment d’infériorité dû à leur manque d’instruction, ce qui n’est pas sans incidence sur leurs opinions poli­tiques. Au début des années 1970, les sociologues Richard Sennett et Jona­than Cobb avaient fait état de cette mentalité dans une étude mémorable intitulée The Hidden Injuries of Class [« Les blessures de classe inexprimées »]. Ce sentiment de vulnérabilité se double volontiers par ailleurs d’un sentiment de supériorité. Les hommes de la classe ­ouvrière considèrent souvent que ceux de la classe moyenne ou supérieure ne sont ni virils ni méritants. Et pourtant, bon nombre des membres de cette ­fameuse « classe ouvrière blanche américaine » en sont arrivés à penser qu’elle n’était d’une certaine manière pas digne des chances qu’on lui a déniées. Ils se plaignent que les « minorités » leur fassent de la concurrence déloyale dans l’accès à l’emploi et aux prestations sociales, mais cela ne les empêche pas de trouver normal de se voir refuser des emplois pour lesquels ils s’estiment eux-mêmes non qualifiés, ou que les emplois correspondant à leurs qualifications soient en général moins bien payés. Les minorités, d’après eux, sont « subventionnées » – et les femmes bénéficient elles aussi, aux yeux des hommes, d’avantages indus – mais ils ne pensent pas que la solution soit de réclamer des aides pour eux-mêmes. Ils ont tendance à considérer le traitement réservé aux minorités ethniques comme une exception à la règle suivant laquelle les États-Unis sont – et devraient à l’évidence être – une société dans laquelle les chances vont à ceux qui les ont méritées. Puisque l’on assiste malgré tout à l’émergence d’un nouveau système dynastique, on pourrait en conclure que la méritocratie a des défaillances parce que, comme beaucoup le déplorent, elle n’est pas assez méritocratique. Puisqu’il n’y a que dans les tranches supérieures d’imposition que l’on sait mettre à profit le talent, on pourrait en conclure qu’on n’a pas réussi à atteindre l’idéal méritocratique. On ne peut certes pas faire en sorte que tous les parents élèvent aussi bien leurs enfants, mais on pourrait davantage œuvrer pour le mérite, en veillant à ce que tous les enfants bénéficient des avantages éducatifs et se voient inculquer les aptitudes relationnelles dont les familles prospères font provision pour leurs enfants. Bonne réponse ? Tel père tel fils   Non, rétorque Michael Young, parce que le problème ne réside pas tant dans les modalités de distribution des gratifications sociales que dans ces gratifications elles-mêmes. Un système de classe, même régi par la méritocratie, reste pour lui un système de classe, avec une hiérarchie dans la reconnaissance sociale : les honneurs pour ceux qui sont au sommet ; et ni respect ni estime de soi pour ceux que la nature n’a dotés ni des talents ni de la capacité de travail qui, asso­ciés à une bonne instruction, donnent accès aux emplois les mieux rémunérés. C’est pourquoi, dans The Rise of the Meritocracy, les auteurs du « mani­feste de Chelsea » – le document où s’exprime l’ultime forme d’opposition au nouvel ordre – revendiquent « une ­société possédant des valeurs plurielles et agissant conformément à celles-ci », au nombre desquelles la gentillesse, le courage et la sensibilité, de sorte que chacun « puisse développer les apti­tudes qui lui permettent de mener une vie épanouie ». Même ceux qui tentent de faire respecter l’équation « QI + effort = mérite » contribuent en fait à promouvoir les inégalités.   Contre la testocratie

Ce qui compte c’est qu’on fasse de son mieux

Cette conception singulière, qui ­assigne à chacun selon ses talents un ensemble d’objectifs dont la réalisation confère de l’estime de soi, Michael Young la doit à l’éducation qu’il a reçue à Dartington Hall. Son profond attachement à l’égalité sociale peut sembler quelque peu donquichottesque, typique des utopies scolaires. Il se nourrit pourtant d’une vision philosophique plus vaste. Le propos fondamental de la philosophie morale est de s’interroger sur ce qui constitue une vie humaine épanouie. On pourrait dire que c’est rele­ver le triple défi que constituent nos apti­tudes, le milieu dans lequel nous sommes nés et les buts que nous nous sommes fixés. Puisque chacun d’entre nous possède tel ou tel talent, est né dans telle ou telle circonstance et fait ses propres projets, nous sommes confrontés chacun à un défi différent. Et, sans mesure de comparaison, impos­sible de dire qu’une vie est plus épanouie qu’une autre. C’est à juste titre que Michael Young dénonce l’idée qu’« on puisse classer les gens par ordre de valeur ». Ce qui importe au bout du compte, ce n’est pas comment on se classe par rapport aux autres. Nul besoin de ­trouver quelque chose que l’on fasse mieux que quiconque : aux yeux des dartingtoniens, ce qui compte c’est qu’on fasse de son mieux. En fait, Young avait bien saisi que l’idéal méritocratique répondait à deux considérations différentes : l’efficacité, d’une part et la valeur humaine d’autre part. Si l’on veut que les gens puissent accomplir un travail difficile qui nécessite du talent, des études, de l’effort, une formation, de l’expérience, il faut bien pouvoir repérer les candidats possédant la bonne combinaison d’aptitudes et de motivation, et leur donner des incitations pour qu’ils se ­forment et acquièrent l’expérience requise. Parce que les possibilités d’éducation et d’emploi seront toujours en nombre limité, il faut trouver le moyen de les distribuer – des principes de sélection pour apparier de personnes à des postes, et des instruments de motivation pour garantir la bonne exécution des tâches. Si ces principes de sélection ont été bien conçus, on pourra dire, si on veut, que les gens qui satisfont aux critères pour intégrer une école ou obtenir un emploi « méritent » ces postes. C’est ce que les philosophes appellent le « mérite institutionnel ». Les gens méritent leur poste exactement comme ceux qui ont ­acheté un billet de loterie gagnant ­méritent leur gain : ils l’ont obtenu en vertu d’une bonne application des règles. Le mérite institutionnel n’a cependant rien à voir avec la valeur intrinsèque de personnes qui sont admises à l’université ou obtiennent un emploi, pas plus que les gagnants à la loterie n’ont de mérite particulier ou les perdants une moindre valeur. Même aux plus hauts niveaux de réussite, les aléas jouent un rôle majeur. Si Einstein était né un siècle plus tôt, il n’aurait peut-être pas ­apporté autant à son domaine ; un Mozart qui aurait ­atteint sa maturité au début du XXe siècle et aurait été ­formé à la ­musique dodécaphonique non plus. Et ni l’un ni l’autre n’aurait pu faire grand usage de ses aptitudes s’il avait été élevé chez les Nukaks d’Amazonie.  

Comparer la valeur des vies humaines

Qui plus est, la capacité de travail est elle-même le résultat de facultés naturelles et de la qualité de l’éducation reçue. Donc ni le talent ni le sens de l’effort, les deux éléments qui déterminent les gratifications dans le monde de la méritocratie, ne sont des choses que l’on acquiert par soi-même. Ceux qu’on ne cesse de qualifier de « peu intelligents », comme le dit Michael Young sans ménagement, possèdent quand même des aptitudes et la possibilité de ­mener une vie épanouie. L’existence de ceux qui réussissent moins bien n’a pas moins de valeur que celle des autres, mais ce n’est pas parce qu’eux-mêmes ont autant ou davantage de valeur. Il n’y a tout bonnement pas moyen de comparer la valeur des vies humaines. Si l’on fait abstraction de l’épineuse question du « mérite », les choses deviennent un peu plus simples. L’argent et le statut social sont des gratifications qui peuvent inciter les individus à faire ce qu’il faut. Une société bien conçue cherche à susciter et à déployer efficacement les talents qu’elle a su développer. Donc les récompenses sociales que sont l’argent et les honneurs vont inévitablement se trouver répartis de façon inégale, car c’est la seule façon d’en faire des motivations susceptibles d’influer sur le comportement humain. Mais nous nous fourvoyons quand nous privons de ­mérite et de dignité ceux qui ont tiré le mauvais numéro à la loterie génétique. Nous voulons évidemment faire béné­ficier les êtres qui nous sont chers de notre argent et de notre statut social, et procurer à nos enfants des avantages financiers et sociaux. Mais, ce faisant, il ne faut pas priver les enfants des autres d’une vie décente. Chaque enfant devrait pouvoir bénéficier d’une bonne éducation adaptée à ses talents et à ses choix ; chacun, chacune devrait pouvoir éprouver de l’estime de soi. Nous savons bien ce qu’il faudrait faire pour démocratiser encore davantage les possibilités de promotion, même si la situation politique actuelle au Royaume-Uni et aux États-Unis rend la chose de plus en plus improbable à court terme. Ces mesures, Michael Young les avait déjà énumérées dans sa dystopie méritocratique, où l’héritage ne devait plus jouer qu’un rôle minime. Mais il estimait aussi que nous devions nous employer à faire quelque chose que nous ne savons toujours pas faire : en finir avec le mépris ­envers ceux que pénalise l’éthique de la concurrence par l’effort. « Il est judicieux de recruter des individus à des postes en fonction de leur mérite, écrit Michael Young. Ce qui ne l’est pas, c’est que ceux dont on juge qu’ils possèdent un mérite particulier en viennent à former une nouvelle classe sociale interdite d’accès aux autres. » Il ne s’agit pas d’abolir les hiérarchies et de tout aplanir. Nous ­vivons au sein d’une multitude de hiérarchies impossibles à évaluer, où le flux de l’estime sociale est systématiquement orienté vers le meilleur romancier, le mathématicien le plus important, l’homme d’affaires le plus malin, le coureur le plus rapide, ­l’entrepreneur social le plus efficace. Il est impossible de maîtriser entièrement la répartition du capital économique, ­social et humain et d’abolir les structures complexes issues de la ­superposition de toutes ces grilles. Mais les identités de classe ne doivent pas intérioriser des blessures de classe. Au nom de l’éga­lité morale, il est ­urgent de nous atteler collectivement à revoir la façon dont nous appréhendons la valeur humaine. Cela peut paraître utopique, et cela l’est sans aucun doute. Pourtant, personne n’avait l’esprit plus pratique que Michael Young, créateur d’institutions par excellence. Il est vrai que sa conscience était ébranlée aussi bien par des questions personnelles que par des considérations générales. Se mourant d’un cancer à l’hôpital, il se préoccupa de savoir si les immigrés africains qui poussaient les chariots des plateaux-repas étaient bien payés au salaire minimum par le sous-traitant qui les employait. Mais sa compassion se doublait d’un solide pragmatisme. Il ne faisait pas que rêver de réduire les privilèges héréditaires ; il avait imaginé les moyens concrets d’y parvenir, dans l’espoir que tous les citoyens puissent avoir la possibilité de développer « leurs propres aptitudes à mener une vie épanouie ». Cela avait certes été le cas pour lui. Dans le futur imaginaire de The Rise of the Merito­cracy, il existe toujours une Chambre des lords, mais elle ne compte dans ses rangs que des personnes ayant mérité d’y être en raison de leur contribution exceptionnelle à l’intérêt général. Et, s’il y avait une personne digne d’appartenir à cette institution imaginaire, c’était bien Michael Young. On ne pouvait pas en dire autant de la Chambre des lords du temps de Young, raison sans doute pour laquelle son protecteur, Leonard Elmhirst, avait refusé d’en être membre quand on le lui avait proposé dans les ­années 1940. Elmhirst avait bien fait savoir que, dans les cercles dans lesquels il évoluait, ­accepter cet honneur aurait été pour lui difficile à expliquer et pour ses amis difficile à comprendre. Il est donc pour le moins ironique que le grand égalitariste qu’était Michael Young ait ­accepté d’être anobli en 1978. Il choisit tout ­naturellement le titre de baron Young de Dartington, en honneur de l’institution dont il avait été l’administrateur depuis l’âge de 27 ans. Comme on pouvait s’y attendre, il saisit l’occasion pour évoquer devant la chambre haute du Parlement britannique les questions qui le préoccupaient. Mais il y a encore plus ironique. La principale raison pour laquelle Michael Young avait accepté ce titre (avec circonspection, comme il le confia à ses amis), c’était qu’il avait du mal à payer ses trajets entre sa maison à la campagne et Londres. Or les membres de la Chambre des lords bénéficient non seulement d’une indemnité journalière, mais aussi de la gratuité sur les lignes de chemin de fer. Si Michael Young a rejoint les rangs de l’aristocratie, c’est parce qu’il avait besoin d’argent.    — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 11 octobre 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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The Rise of the Meritocracy de Michael Young, Routledge, Ce livre a été publié en France par Futuribles en 1969 sous le titre "La Méritocratie en mai 2033"

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