La méritocratie est la nouvelle aristocratie
par Kwame Anthony Appiah

La méritocratie est la nouvelle aristocratie

Forgé il y a soixante ans, le mot « méritocratie » est aujourd’hui au cœur du débat public dans les pays riches. Les méritocrates tiennent sans états d’âme les cordons de la bourse et les rênes du pouvoir. Ils se reproduisent de plus en plus en circuit fermé, laissant la base de la société se débrouiller comme elle peut.

Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Kwame Anthony Appiah

© Gabriella Demczuk/The New York Times / Rea

Des membres de l’équipe de polo de Harvard lors d’un tournoi universitaire. Le fait d’avoir fait des études supérieures est devenu l’un des principaux indicateurs de classe sociale.

Enfant, Michael Young gênait. Son père, australien, était musicien et critique musical, et sa mère, qui avait grandi en Irlande, une peintre bohème. Ils étaient dans la dèche, inattentifs et fréquemment brouillés. Michael, né en 1915 à Manchester, a vite réalisé que ni l’un ni l’autre n’avaient beaucoup de temps à lui consacrer. Un jour que ses parents semblaient avoir oublié son anniversaire, il s’est imaginé qu’une belle surprise l’attendait pour le soir – mais non, ils l’avaient bel et bien oublié. Rien d’étonnant, en fait : il les avait déjà surpris à parler de le faire adopter ; et jamais, de son propre aveu, il ne se remettrait de sa peur de l’abandon. Tout change pour lui quand on ­l’envoie à 14 ans dans un pensionnat expé­rimen­tal du Devon, Dartington Hall. Cette institution, créée par un couple de grands philanthropes progressistes, ­Leonard et Dorothy Elmhirst, ­visait à changer la société en changeant les ­esprits. Là-bas, c’était exactement comme si Michael avait été adopté, parce que les Elmhirst le traitaient comme leur fils, et allaient l’encourager et le soutenir pour le restant de leurs jours. Soudain, Michael faisait partie de l’élite internationale, dînant avec le président Roosevelt ou assistant à une conversation entre Leonard Elmhirst et Henry Ford. Michael Young, que l’on a qualifié de plus grand sociologue praticien du XXe siècle, a été un pionnier de l’étude moderne et scientifique de la vie sociale de la classe ouvrière britannique. Il ne se contentait toutefois pas d’étudier la problématique de classe ; il cherchait à remédier aux dégâts qui, à ses yeux, en résultaient. À Dartington Hall, on visait à cultiver la personnalité et les apti­tudes des élèves, quelles qu’elles fussent, un idéal contrarié par la structure de classe britannique. Mais alors par quoi remplacer les vieilles hiérarchies sociales, apparentées à un système de castes ? Pour beaucoup aujourd’hui, la réponse a pour nom « méritocratie » – un terme forgé par Young lui-même il y a soixante ans. La méritocratie promeut l’idée d’attribuer pouvoir et privilèges aux individus en fonction de leur mérite individuel et non de leur origine sociale.   L’idéal méritocratique Sur la base de cet idéal méritocratique, nous sommes nombreux aujourd’hui à avoir une idée très claire de la façon dont les hiérarchies de richesse et de statut social doivent être organisées au sein de nos sociétés. Nous considérons que les emplois doivent aller non pas à ceux qui ont des relations ou sont issus d’un bon milieu mais à ceux qui sont le plus qualifiés, indépendamment de leur origine sociale. On peut certes tolérer quelques exceptions – par exemple la discrimination positive, pour tenter de corriger les effets des discriminations antérieures. Mais ces exceptions doivent demeurer provisoires et n’auront plus lieu d’être dès que l’on aura éradiqué les préjugés fondés sur le sexe, la race, la classe et les castes. En progressant vers l’idéal méritocratique, nous imaginions avoir fait sauter la chape des hiérarchies héréditaires. Mais, Michael Young le ­savait bien, tel n’est pas le cas. Young avait beau détester le terme « État-providence » – il disait qu’il sentait le désinfectant –, il contribua à en bâtir un avant même d’avoir 30 ans. En tant que directeur du centre d’études du Parti travailliste britannique, il avait en effet rédigé de vastes pans du programme sur lequel le parti remporta les élections de 1945. Ce programme, intitulé « Regar­dons l’avenir en face », prévoyait la création d’un Commonwealth socialiste de Grande-Bretagne – libre, démocratique, efficace, progressiste, soucieux du bien public, et dont les ressources seraient utilisées au profit du peuple britannique. Conformément à ses promesses, le Parti travailliste ­repoussa immédiatement l’âge de la scolarité obligatoire jusqu’à 15 ans, développa la formation continue, créa des logements sociaux, instaura la gratuité de l’enseignement public secondaire, mit en place un système national de santé et instaura une sécurité sociale universelle. Les conditions de vie de la classe ouvrière britannique s’en trouvèrent considérablement améliorées. Les travailleurs manuels bénéficièrent d’une réduction de leur temps de travail qui leur permit de se consacrer davantage aux loisirs, et la hausse de leur revenu leur permit d’acheter des postes de télé­vision et des réfrigérateurs. Des changements, dus notamment à la réforme des droits de succession, eurent également lieu au sommet de l’échelle des revenus. En 1949, le ­ministre travailliste des Finances, Stafford Cripps (je dois préciser qu’il s’agit de mon grand-père), instaura une taxation à 80 % sur les successions supérieures à 1 million de livres, soit environ 32 millions de livres actuelles [36,5 millions d’euros]. Ces mesures ­sociales réformistes apportèrent une protection aux classes laborieuses des deux générations suivantes et permirent à davantage de leurs enfants de grimper dans la hiérarchie des emplois et des revenus, donc dans une certaine mesure du statut social. Michael Young avait bien conscience de l’œuvre accomplie – mais il en connaissait aussi les limites.     De même qu’aux États-Unis et ailleurs, le nombre d’étudiants en Grande-Bretagne a fait un bond après 1945. Et avoir fait des études supérieures est peu à peu devenu l’un des principaux indicateurs de classe sociale. Si des bibliothécaires chichement rémunérés étaient considérés comme faisant partie de la « classe moyenne », c’est que leur profession nécessitait qu’ils poursuivent leurs études au-delà du secondaire. Et si des travailleurs à la chaîne, mieux payés, appartenaient à la classe ouvrière, c’est qu’ils n’avaient pas besoin d’aller au-delà. La conscience d’appartenance à la classe ouvrière, apparente dans le nom même du Parti travailliste, fondé en 1900, était synonyme de mobi­lisation de classe et de prise en charge par les travailleurs de la défense de leurs intérêts. Or la nouvelle ère d’éducation pour tous ouvrait la perspective d’une mobilité de classe, d’une transformation des cols bleus en cols blancs. La mobilité n’allait-elle pas détruire la conscience de classe ? Ces questions tourmentaient ­Michael Young. À partir d’un centre d’études qu’il avait établi dans le quartier populaire de Bethnal Green, il a contribué à lancer et développer des dizaines et des dizaines de programmes et d’orga­nisations visant à répondre aux ­besoins sociaux qu’il avait détectés. Il fut à l’origine de l’Association britannique des consommateurs ainsi que de son magazine Which ?, toujours très lu. Et aussi de l’Open University, l’université d’enseignement à distance dont plus de 2 millions d’étudiants ont suivi les cours depuis que Michael Young l’a fondée en 1969, ce qui en fait la première institution universitaire au Royaume-Uni en nombre d’étudiants. Et, pourtant, ­Michael Young voyait l’éducation moins comme un instrument de mobilité que comme un moyen de créer des citoyens mieux armés, quelle que soit leur position dans la société, et moins à la merci des intérêts privés ou de l’administration. À la fin de sa vie, Michael Young a même créé une école d’entrepreneurs sociaux. Pendant des décennies, il a cherché à renforcer les réseaux sociaux – ce que les sociologues appellent aujour­d’hui le « capital social » – au sein de catégories malmenées par ceux qui revendiquent une part toujours croissante du pouvoir et de la richesse.   La méritocratie doit son nom à un de ses détracteurs Ce qui le motivait, c’était le sentiment que les hiérarchies de classe allaient contrecarrer les ­réformes qu’il contribuait à mettre en œuvre. Il a montré comment dans The Rise of the Meri­tocracy, une satire sociologique ­publiée en 1958 et qui a été un best-­seller. Comme tant d’autres phénomènes, la méritocratie doit son nom à un de ses détracteurs. Michael Young met en scène un historien analysant en 2033 la nouvelle société britannique qui s’est constituée au fil des décennies. Dans ce futur lointain, la richesse et le pouvoir sont acquis et non plus héréditaires. L’appartenance à la nouvelle classe domi­nante est dictée par la formule « QI + effort = mérite ». La démo­cratie est vouée à s’effacer au profit du gouvernement des plus intelligents – « pas une aristocratie fondée sur la naissance ni une ploutocratie fondée sur la fortune, mais une véritable méritocratie fondée sur le talent ». La vision de Michael Young est résolument dystopique. La richesse étant le fruit de la répartition naturelle du talent inné et les riches se mariant de plus en plus entre eux, la société se divise en deux grandes classes, au sein desquelles chacun estime avoir plus ou moins ce qu’il ­mérite. Dans le pays imaginaire de Young, « ceux qui sont au sommet voient dans leur succès la juste récompense de leurs aptitudes et de leurs efforts », tandis que les membres des classes inférieures ont bien conscience d’avoir laissé passer toutes les chances qu’on leur a données. « Ils ont été testés et retestés. […] Si à chaque fois on les a cata­logués “peu intelligents”, ils ne peuvent plus se bercer d’illusions, et ça se reflète dans l’image peu flatteuse mais irrécusable qu’ils se forment d’eux-mêmes. » Mais, comme l’admet le narrateur de Young, cela soulève une difficulté immédiate : « presque tous les parents vont tenter d’obtenir des avantages indus pour leur progéniture. » Et, quand il y a des inégalités de revenu, ceux qui ont plus d’argent que les autres vont pouvoir l’utiliser dans ce but. Or, à partir du moment où votre avantage économique ­résulte de la situation financière de vos parents, la formule « QI + effort = mérite » cesse de s’appliquer. Ces mises en garde se sont avérées fondées. Aux États-Unis, les ménages du quintile supérieur ont vu leur ­revenu avant impôts croître de 4 000 milliards de dollars entre 1979 et 2013 – 3 000 milliards de plus que tous les autres ménages. Quand on a facilité aux États-Unis et en Grande-Bretagne l’accès à l’enseignement supérieur, on pensait que ce serait un grand facteur d’égalité. Mais, deux géné­rations plus tard, les chercheurs nous disent que c’est au contraire un facteur de stratification sociale. Les économistes ont observé que beaucoup d’universités d’élite – parmi lesquelles Brown, Dartmouth, Penn, Princeton et Yale – acceptent davantage d’étudiants issus des 1 % de familles les plus riches que des 60 % les moins riches. Pour résumer, on peut dire qu’on accède plus facilement au sommet,…
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