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Mohand Zeggagh : Grandeur et décadence du FLN algérien

Le mouvement de protestation qui a débuté en février en Algérie est une « renaissance », comme le fut l’indépendance en 1962. Pour celui qui fut le plus jeune prisonnier FLN en France, l’avènement d’une démocratie ouverte est désormais possible.


© Document Mohand Zeggagh

Mohand Zeggagh (deuxième en partant de la gauche), dit « Bambino » ou « Tahar », avec des codétenus algériens du FLN à la prison centrale de Loos-lez-Lille, en 1960.

Vous signez votre livre de trois noms : Mohand Zeggagh, mais aussi « Tahar » et « Rachid ». À quoi cela correspond-il ? À trois étapes importantes de ma vie. Le premier est mon véritable état civil. C’est le nom que m’ont donné mes ­parents, et c’est comme cela que m’appellent mes proches et les gens de mon village, Tamas­sit, en Algérie. Les deux autres sont des noms de guerre. Le premier m’a été attribué lors de mon adhésion au FLN, en 1955 ; j’avais alors 16 ans, et je résidais chez mon oncle, à Gennevilliers, où je travaillais à l’usine. Deux ans plus tard, j’ai été arrêté et incarcéré dans l’attente d’être jugé par le tribunal militaire de Paris. D’abord à Fresnes, puis à Loos-lez-Lille, où j’ai côtoyé bon nombre de militants bien plus âgés que moi ; beaucoup sont devenus conseillers, ministres, ambassadeurs de l’Algérie indépendante. Je suis resté en prison jusqu’aux accords d’Évian, en 1962, puis je suis rentré en Algérie, où j’ai exercé moi aussi diverses fonctions au sein de l’appareil d’État, d’abord dans la Zone autonome d’Alger (ZAA) puis au bureau politique du FLN. À partir de 1965, après le coup d’État de Houari Boumediene, je suis revenu en France, où j’avais des responsabilités au sein de l’opposition à son régime – je faisais partie de ce qu’on appelait la « délégation extérieure ». C’est alors que je suis devenu « Rachid ». Pour la plupart de mes amis et camarades de lutte, je suis soit « Tahar », soit « Rachid » – certains ne savent même pas que je m’appelle Mohand. Et puis il y a mes anciens codétenus : ils ont toujours tendance à m’appeler « Bambino », même si j’ai plus de 80 ans aujourd’hui. À l’époque, j’avais 17 ans. J’étais le plus jeune prisonnier FLN de France.   Dans votre livre, vous revenez longuement sur ces cinq années de prison. La vie quotidienne des détenus, les privations, le ­racisme, la brutalité des autorités, mais ­aussi vos luttes – notamment les trois longues grèves de la faim pour obtenir le statut de prisonnier politique. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour raconter cette histoire ? Il y a eu ce que j’appelle un « temps d’incubation », c’est vrai. Les premières années après la libération, on est enivré par ce sentiment si particulier de s’en être sorti, d’être vivant. En France, j’étais passible de la peine de mort. Je pouvais aussi à n’importe quel moment être « transféré en Algérie », synonyme pour beaucoup de militants de tortures voire d’exécution sommaire. Une fois dehors, on renoue avec la lumière, les amis, la famille, les plaisirs de la vie. Et on n’a pas envie de repenser aux traumatismes du passé : on les enfouit au plus profond de soi, pour qu’ils ne refassent pas surface. Mais ils reviennent dans nos rêves, sous forme de cauchemars. C’est une sorte de fuite en avant. Ensuite, j’ai été assez rebuté par cet exercice en lisant les Mémoires de responsables algériens que j’avais côtoyés et qui tiraient de façon ostensible la couverture à eux. Certains n’avaient même pas connu la prison. C’étaient des Mémoires très politiques. Moi, je voulais raconter l’histoire d’en bas. Nos grèves de la faim pour ne plus être considérés comme des détenus de droit commun – une infamie pour nous ; le statut de prisonnier politique nous donnait le droit de suivre des cours d’alphabétisation, de nous abonner à des journaux, de lire des livres ainsi qu’à une heure de promenade par jour que nous consacrions à discuter entre nous. Je raconte aussi notre apprentissage de la démocratie directe – c’est en prison que j’ai lu Du contrat social, de Rousseau – les dissensions, notamment les régionalismes à l’œuvre dans la communauté algérienne, les luttes d’influence…   Votre compagnon de lutte Bachir Boumaza, plusieurs fois ministre de Ben Bella, dit que vous, les détenus FLN en France, aviez réussi à « transformer les prisons en universités ». C’est vrai, mais seulement en partie. En prison, nous étions livrés à nous-mêmes : nous avions formé des groupes pour étudier l’histoire des luttes anticoloniales… Nous n’avions, pour la plupart, aucune culture politique, peu de connaissances – et cela s’est vu à l’indépendance : nous n’étions pas préparés à exercer le pouvoir. Néanmoins, c’est bien en prison que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui, parce que j’ai eu la chance d’y côtoyer des hommes exceptionnels, notamment Hadj Benalla, le futur président de l’Assem­­blée nationale, Laïd Lachgar, qui était mon responsable dans la ZAA, ainsi que Rabah Lakhdar, autre personnage éminent du nationalisme algérien.
Et puis il y avait les militants communistes (je pense à un certain Émile Chekroun) qui m’ont transmis leurs idées sur la réforme agraire, la lutte des classes, le matérialisme historique… Mais aussi de vieux militants du FLN, des Constantinois notamment, qui avaient déjà une riche expérience de la lutte. Tous ces hommes rassemblés, je n’aurais jamais pu les rencontrer ailleurs qu’en prison, qui joua paradoxalement le rôle de miroir et de carrefour de la géographie humaine et culturelle de l’Algérie en lutte. Derrière les murs, on avait tout notre temps. À Fresnes, j’étais chargé de l’infor­mation : j’écoutais clandestinement la ­radio (cela m’a valu des semaines de ­mitard), je lisais les journaux que nous donnaient en douce nos avocats – tout cela avant que nous soyons reconnus comme prisonniers politiques – et je produisais une sorte de bulletin quotidien que l’on se transmettait par le yo-yo. L’information, c’était notre raison de vivre, notre carburant. Je me souviens ainsi d’avoir rendu compte des prises de position du général Jacques Pâris de Bollardière, seul militaire français de haut rang à s’être élevé contre l’usage de la torture. Des décennies plus tard, après sa mort, j’ai raconté cet épisode à son épouse, Simone, qui en a été émue aux larmes.   À votre libération, en 1962, vous, l’ancien prisonnier, victime de la répression de l’État français, vous avez pour mission d’instaurer l’ordre à Alger. Vous vous retrouvez du côté du pouvoir. Comment vit-on cette ­expérience ? D’abord, j’ai été commissaire de police dans la Zone autonome d’Alger. J’avais pour mission de combattre l’OAS. C’était pendant les fameuses « nuits bleues » : des attentats incessants, des tireurs embusqués, des règlements de comptes à tous les coins de rue… Que vous dire ? J’ai complètement assumé mes fonctions. J’avais à ma disposition des policiers français et algériens. C’était une période dure et grandiose à la fois. Exaltante. Enfin l’indépendance ! Enfin la liberté ! J’étais jeune, profondément imprégné de l’idée de justice. En tant qu’ancien prisonnier, je ne pouvais tolérer que d’autres subissent ce que moi j’avais vécu. Puis, au bout de six mois, Hadj Benalla, président de l’Assemblée nationale, me fait venir au bureau politique du FLN et me nomme conseiller. Je me suis retrouvé aux premières loges de la politique, mais aussi de la diplomatie algérienne. C’est ainsi que, en 1964, je suis allé en Chine dans le cadre d’une délégation offi­cielle, où j’ai rencontré Mao Zedong. À l’époque, j’étais très attiré par la pensée révolutionnaire chinoise : « Le rôle de la paysannerie dans un pays où la classe ­ouvrière n’était pas dominante », vous vous en souvenez ? Le jeune État algérien se positionnait clairement dans le camp des pays non alignés avec la Chine de Mao, l’Égypte de Nasser, la Yougoslavie de Tito – Ben Bella rêvait même d’en deve­nir le chef de file. Tout en gardant de bonnes ­relations avec l’URSS, nous ne prenions pas part à la Guerre froide que se livraient les deux blocs. Plutôt qu’une confrontation Est-Ouest, nous parlions déjà d’un meilleur équilibre entre le Sud et le Nord. Puis est arrivé le « neutralisme positif » – que certains appellent « arabe » ou « africain ».   Ces idées aujourd’hui tombées en désuétude étaient à l’époque, j’imagine, très stimulantes… Oh, oui. C’était l’époque où Che ­Guevara venait régulièrement en Algérie. Et pas que lui, d’ailleurs : en ces années-là, Alger était surnommée « la Mecque des révolutionnaires ». Et c’est moi qui avais été chargé par le FLN d’accompagner le Che. Il arrivait à Alger et repartait toujours de manière clandestine, car on le savait traqué par la CIA. D’Algérie, il se rendait souvent dans d’autres pays africains où il rêvait d’exporter la révolution. Je me souviens de la fois où il avait présenté, dans la salle des actes de l’université d’Alger, pleine à craquer, son idée d’« allu­mer simultanément plusieurs foyers révo­lutionnaires à travers le monde pour soulager le Vietnam ». Un autre soir, nous avons dîné chez le président Ben Bella. Ces rencontres se faisaient sans protocole, sans bureaucratie ni arrière-pensées poli­tiques : nous étions animés uniquement par un esprit de fraternité et de solidarité révolutionnaire. Avec les Soviétiques, ça a toujours été plus ambigu : même s’ils nous soutenaient sur le plan matériel, le militaire et le politique restaient leur domaine réservé. En pleine guerre des Sables avec le Maroc (en 1963), ce ne furent pas eux qui volèrent à notre secours mais les Cubains, qui nous envoyèrent une vingtaine de chars (la moitié de ceux qu’ils possédaient, en fait) parce que nous n’avions pratiquement pas de blindés à cette époque. Mais mon séjour à Alger prend brusquement fin à l’été 1965, avec le coup d’État de Boumediene, qui destitue Ben Bella et le jette en prison. Moi, je me retrouve de nouveau en France, avec des responsabilités dans l’organisation de l’opposition algérienne en exil.   De Boumediene à Bouteflika, comment le FLN a-t-il évolué ? Parti unique représentant le «  peuple » algérien, le FLN a vu justement ce « peuple » se dresser contre lui lors du hirak, le mouvement de protestation qui a commencé en février dernier. Vers la fin des années 1990, avant l’arri­vée d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir, je pense que le FLN avait accompli sa fonction historique et aurait dû mettre fin à son existence. Sa place était au ­musée de l’Histoire, avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Au lieu de quoi son héri­tage a été instrumentalisé, utilisé, usé jusqu’à l’os, par des personnes avides de pouvoir et d’argent. Je me suis opposé au coup d’État de Boumediene, mais, avec le recul, je le vois comme un patriote plutôt que comme un homme qui aurait « servi les intérêts des impérialistes », comme on ­disait à l’époque. Il était avide de pouvoir, certes, mais il a continué les réformes entreprises par Ben Bella et bien ancré l’Algérie dans le camp des pays non alignés. C’est après lui que les choses ont mal tourné. Le FLN a gouverné vingt ans de trop ; les années Bouteflika ont été marquées par le clanisme, la prédation et la corruption. Aujourd’hui, le parti est totalement délégitimé par ce mouvement populaire. On ne peut plus se cacher derrière la légitimité du FLN pour imposer des gouvernants qui ne sont plus capables et qui ont failli. Le problème est maintenant de savoir comment en finir avec cette étape – historique, certes – pour pouvoir passer à autre chose.   Pour l’instant, comme en 1965 lors de ce coup d’État qui vous a poussé à l’exil, c’est l’armée qui semble avoir pris les choses en main en Algérie… L’armée algérienne n’a jamais abandonné son rôle à la fois de garant de la sécurité nationale et de correctif du pouvoir, pour le meilleur comme pour le pire. Cette fois-ci, c’était pour le meilleur. Mais la représentation politique doit rester soumise seulement et uniquement au vote populaire et non pas à des négo­ciations en coulisses. La primauté du civil sur le militaire a été formulée par les participants du premier congrès du FLN, celui de la Soummam, en 1956, en pleine guerre. Comment y arriver ? En France, tout le XIXe  siècle a été dominé par cette oscillation entre le politique et le militaire. En Algérie, on avait atteint un certain équilibre mais il a été mis à mal par le règne de Bouteflika. Pourquoi s’être acharné à faire un troisième puis un quatrième mandat ? Préparait-il son frère à lui succéder ? Pensait-il que l’Algérie pouvait devenir, comme bon nombre de pays arabes, un régime dynastique ? Cela montre combien Bouteflika et son entourage connaissaient mal la réalité locale. La société algérienne est trop diverse et fragmentée, composée de cultures régionales bien distinctes (c’est un héritage direct de la domination otto­mane puis de l’occupation française), pour accepter un pouvoir aussi centralisé.   Comment décririez-vous le mouvement actuel en Algérie ? Est-ce un nouveau « printemps arabe » ? Plus que ça. Le hirak est une sorte de renaissance, la deuxième après l’indépendance du pays. Ce mouvement s’étend à l’ensemble du territoire et touche toutes les catégories sociales, tous les âges. Les femmes aussi, même si, selon moi, la question de l’égalité hommes-femmes n’est pas posée avec la force qu’elle mérite. Mais partout, comme du temps de l’indépendance, on entend une seule et unique revendication : « Rendez-nous l’Algérie, rendez-nous notre pays. » Ceux qui manifestent sont des Algériens qui veulent rester chez eux et y vivre dignement. Ce ne sont pas des candidats à l’exil. Ils se sont réapproprié de manière spectaculaire cet espace public longtemps laissé en jachère. Il n’y a pas eu de violence, pas de saccages : ils prennent même soin de nettoyer après leurs manifs. Ce ­civisme-là, c’est quelque chose de nouveau. Et le signe que les conditions sont enfin réunies pour l’avènement d’une démocratie ouverte, égalitaire, émancipatrice, capable d’assurer la prospérité et, même si le terme peut paraître un peu désuet, le bonheur du peuple algérien.   — Propos recueillis par Alexandre Lévy.
LE LIVRE
LE LIVRE

Prisonniers politiques FLN en France pendant la guerre d’Algérie (1954-1962). La prison, un champ de bataille de Mohand Zeggagh, Publisud, 2012

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