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Nazi mais philosophe

On le sait : le philosophe allemand Martin Heidegger, l’un des penseurs les plus influents du XXe siècle, a adhéré au parti nazi. Mais il y a plus : son œuvre elle-même est parcourue de thèmes qui relèvent de cette veine idéologique. Telle est la thèse que soutient l’universitaire français Emmanuel Faye, qui s’insurge contre le prestige philosophique dont jouit toujours Heidegger. La parution de son livre, en 2005, avait provoqué une vive polémique dans l’Hexagone. Désormais traduit en allemand, il reçoit un accueil plutôt frais outre-Rhin. Aux yeux de l’intellectuel Jürgen Busche, Emmanuel Faye est bien trop aveugle aux dissonances qui traversent la vie et l’œuvre du philosophe.

Encore un livre qui a fait parler de lui lors de sa parution à l’étranger et qui a immédiatement suscité l’intérêt en Allemagne, ce qui n’est certes pas un mal. Encore un livre sur Heidegger. Bien qu’ambitieux et important, il ne paraît pas chez l’un de nos éditeurs spécialisés de renom, auxquels d’ailleurs on ne jettera pas la pierre, mais chez un éditeur totalement étranger au domaine. L’auteur, Emmanuel Faye, n’a pas à se plaindre de l’importante diffusion de son livre de 500 pages. Mais changera-t-il l’image qu’on se fait de Heidegger dans les cercles éclairés et cultivés ? En France, cela n’a pas été le cas. Pourrait-il en être autrement en Allemagne ?

Ici, on commencera par s’agacer de la pléthore d’erreurs factuelles. Des broutilles, certes, mais nombreuses. Dans la plupart des cas, elles ne portent pas à conséquence. Disons-le d’emblée pour ne plus avoir à y revenir : l’écrivain Ernst Jünger n’a jamais appartenu aux corps francs (1). On prendra en revanche plus au sérieux les citations tronquées qui faussent le jugement du lecteur. Faye évoque par exemple une lettre de Heidegger à son ami de Marburg, le théologien Rudolf Bultmann. En décembre 1932, ce dernier s’était inquiété de savoir si le philosophe avait effectivement pris sa carte du parti national-socialiste. De la réponse d’Heidegger, Emmanuel Faye retient la dénonciation de ces « rumeurs immondes », mais il ne cite pas le passage où le philosophe se défend avec insistance d’avoir adhéré à l’organisation, et soutient qu’il ne le fera jamais. Or ce passage est troublant : Heidegger, on le sait, rejoindra le parti [le 1er mai 1933] après être devenu recteur de l’université de Fribourg [le 21 avril] ; il n’empêche qu’il dit quelque chose des convictions politiques de Heidegger avant 1933.

Le livre de Faye regorge de griefs – que seules ses omissions rendent plausibles – et d’erreurs d’appréciation. Il cite ainsi cette remarque de Heidegger à ses étudiants pendant un séminaire : il faut s’intéresser à l’État actuel, parce qu’il « existera nécessairement encore dans cinquante ou cent ans » ; et si, « dans soixante ans, notre État ne sera certainement plus conduit par le Führer, ce qu’il deviendra alors dépend de nous ». Voilà qui est prétentieux, mais il n’est pas interdit d’y déceler également des traces d’ironie. Quant à savoir s’il s’agit bien là des mots d’Heidegger, rien n’est moins sûr, étant donné que la citation est tirée de notes de cours. Mais si l’on décide de prendre au sérieux le livre de Faye, on ne s’arrêtera pas non plus à cela. D’innombrables témoignages fiables l’attestent : Heidegger s’est montré devant ses élèves un partisan passionné d’Hitler et du Reich. Et il est resté fidèle, longtemps après sa démission du rectorat [le 23 avril 1934], à une idée du national-socialisme qui, certes, lui était propre, mais présentait suffisamment de traits haineux pour qu’on s’en effraie. Heidegger n’a cessé d’argumenter et de pérorer en ressassant des adjectifs comme « national » ou « racialiste » ; il est improbable que ces mots n’aient pas un tant soit peu reflété sa pensée.

Tout cela est globalement bien connu, et depuis longtemps. Ce qui est relativement nouveau, c’est l’exploitation par Emmanuel Faye des transcriptions des séminaires tenus par Heidegger pendant sa période de rectorat. Mais ce qui est relativement nouveau également, c’est la légèreté avec laquelle Faye présente peu ou prou tout ce que l’on sait de Heidegger comme typiquement national-socialiste. La lecture de l’ensemble pourrait être fort pénible, et pas seulement parce qu’il y a là un joyeux mélange d’observations pertinentes et d’erreurs de jugement. Mais en adoptant un ton polémique, l’auteur donne à ses analyses un élan qui lui permet de captiver le lecteur. Faye cite sans cesse des expressions isolées ou des passages entiers de Heidegger qu’il considère comme « infects ». Il plaide pour que les livres du penseur soient retirés des bibliothèques de philosophie. Mieux vaut en rire.

 

À l’unisson de ses élèves

La question que l’on doit se poser attentivement est celle-ci : comment Faye agence-t-il des éléments incohérents pour donner corps à ce national-socialisme que Heidegger aurait introduit en philosophie ? Sujet sur lequel il y aurait beaucoup à dire. Quiconque s’intéresse de plus près à la vie et à l’œuvre de Heidegger bute très vite sur d’importantes dissonances qui ne s’expliquent pas facilement.

Issu d’une famille modeste, Heidegger fut éduqué dans un noviciat jésuite ; lecteur enthousiaste, dans sa jeunesse, des écrivains expressionnistes, il cultivait les sentiments antibourgeois de son temps. Très soucieux d’ascension sociale, il ne pensait qu’à sa réputation académique. Venu d’un milieu catholique, il se plongea corps et âme dans la lecture de Luther et de Kierkegaard, se délecta de la culture protestante ambiante pour la rejeter ensuite rageusement et avec emphase. Il prétendait avec orgueil mépriser la philosophie académique ; mais, professeur à l’université, il se prêtait aux jeux institutionnels comme personne. Il n’était pas antisémite, cela ne fait aucun doute – sa biographie tendrait même à prouver le contraire – mais souscrivait volontiers à l’occasion, et sans ambages, aux préjugés ambiants.
Surtout, et cela lui fut fatal en 1933, il partageait avec bien des professeurs le terrible besoin d’être, dans de nombreux domaines, y compris politique, à l’unisson de ses élèves, et de le proclamer haut et fort. Plus tard, nombre de soixante-huitards contracteront cette maladie de l’enseignant et traiteront par le mépris toute critique à cet égard. Heidegger, en 1933-1934, a plus souvent parlé pour caresser ses élèves dans le sens du poil qu’il ne les a enthousiasmés par ses inspirations. Après la Seconde Guerre mondiale, il se plaignit amèrement de n’avoir plus de vraies relations avec ses élèves.

Richard Rorty s’est amusé à imaginer un Heidegger qui, par des choix légèrement différents et d’insensibles variations de parcours, aurait été conduit à émigrer en 1933. Par exemple, s’il avait obtenu à Francfort, par l’entremise de Kurt Riezler, la gloire qu’il souhaitait (2). Le Heidegger des années 1950 aurait pu tout bonnement devenir un précurseur des écologistes.

De ces tensions, il n’est pas question chez Faye, mais c’est précisément le caractère partisan de son pamphlet qui nous incite à les débusquer. On pourrait et on devrait s’y employer notamment dans le domaine philosophique, que Faye traite de façon trop superficielle. Son argumentaire fait une large place à l’un des élèves de Heidegger, Oskar Becker, qui devint un nazi pur et dur, ainsi qu’à Erich Rothacker, un membre du parti national-socialiste carriériste, qu’il dit très proche du philosophe. Les deux hommes ont continué de sévir, dans les années 1950, à l’université de Bonn où ils étaient collègues et d’y promouvoir leurs étudiants zélés. Mais la plupart des élèves de Heidegger ne sont pas devenus nazis, à commencer par Hannah Arendt, qui a rendu hommage au philosophe jusqu’à la fin de sa vie.

La lecture de Faye incite encore à réfléchir à ceci : certains philosophes du XXe siècle se sont réclamés, directement comme Hans Jonas, ou indirectement, comme Michel Foucault, de l’enseignement de Heidegger. Ils ne se ressemblent guère, mais aucun des deux n’a jamais ressenti le besoin de renier l’enseignement ou l’apport du philosophe, ni en 1933, ni en 1945, ni plus tard. Faye, dont la bibliographie distingue les bons des mauvais livres, relègue après quelques imprécations cette dimension à l’arrière-plan. Mais si ce qu’il affirme dans le sous-titre de son livre (« L’introduction du nazisme dans la philosophie ») est exact, ne devrions-nous pas reconsidérer le national-socialisme à la lumière de ce que celui-ci aurait apporté à la philosophie ? Décidément, la thèse ne tient pas.

 

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Ce texte est paru dans Die Tageszeitung du 1er avril 2009. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.

Notes

1| Ces organisations paramilitaires très actives en Allemagne entre les deux guerres mondiales ont notamment joué un rôle dans la lutte contre les mouvements révolutionnaires et dans l’essor du parti national-socialiste.

2| Le philosophe Kurt Riezler a été recteur de l’université de Francfort où fut créé en 1923 l’Institut de recherche sociale (que l’on appellera plus tard école de Francfort) fermé en 1933 et dont plusieurs membres éminents (Adorno, Horkheimer, Marcuse, Benjamin) se sont exilés.

Pour aller plus loin

– Emmanuel Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, Vrin, 2002.

– Collectif, Heidegger, à plus forte raison, Fayard, 2007. En réplique à Emmanuel Faye

– Maxence Caron, Introduction à Heidegger, Ellipses, 2005.

LE LIVRE
LE LIVRE

Heidegger. L’introduction du nazisme dans la philosophie. Autour des séminaires inédits de 1933-1935, de Nazi mais philosophe, Albin Michel

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