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Le nom de famille, label des inégalités

L’origine familiale pèse lourd dans la reproduction des inégalités. Faut-il envisager une réforme radicale du système éducatif ? Taxer plus lourdement les successions ? Inutile, assure un historien de l’économie. Quoi qu’on fasse, ces inégalités se perpétuent au fil des générations.

En janvier 2014, à la veille du Forum économique mondial qui rassemble chaque année chefs d’entreprise et dirigeants politiques à Davos, Oxfam ­publiait un rapport sur les inégalités qui fit la une des médias du monde entier. Les chiffres de l’ONG montraient que le patrimoine cumulé des 85 personnes les plus riches de la planète s’élevait à 1 000 milliards de dollars, soit autant que celui des 3,5 milliards les plus pauvres. Depuis la crise financière de 2008, l’idée que les inégalités sont nuisibles rencontre un consensus croissant. C’est l’un des rares points sur lesquels s’accordent les manifestants qui campent devant Davos chaque année et les habi­tués des petits fours réunis à l’intérieur. Mais les opinions divergent sur la ­façon d’y remédier. Les décideurs qui s’en soucient peuvent mettre en œuvre deux stratégies. La première privilégie l’égalité des résultats, au moyen de ­mesures fiscales et sociales à effet redis­tributif. La seconde favorise l’égalité des chances, une optique qui, dans sa forme la plus extrême, tend à indiquer que dans une méritocratie parfaite les inégalités de revenu ne seraient pas un problème. Les pays européens penchent pour la première stratégie, le rêve américain étant l’expression de la seconde : toute personne disposée à travailler dur devrait pouvoir faire fortune. Les statistiques montrent que cela n’est pas si simple. Selon l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Italie ont les plus bas niveaux de mobi­lité ­sociale du monde développé : dans ces pays, les pères qui ont une rémunération élevée transmettent à leurs fils au moins 40 % de l’avantage économique qu’ils possèdent par rapport aux pères à rémuné­ration faible ». Dans ces conditions, que faire ?   chers parents   On penche en général en faveur d’une réforme du système éducatif, afin que les enfants de milieu ­modeste ­bénéficient d’un ­enseignement de ­qualité, ou de l’instauration de quotas dans les entreprises, ou encore d’une augmentation des droits de succession afin de réduire les revenus non salariaux. Mauvaises idées, affirme l’économiste Gregory Clark, pour qui le courant de pensée dominant sur la mobilité sociale a tout faux.  

Étudier les noms de famille

Dans son ouvrage The Son Also Rises (le titre de son livre précédent, A Farewell to Alms, était aussi un jeu de mots sur le titre d’un roman d’Ernest Hemingway)1, Clark soutient que les mesures habituelles de la mobilité sont imparfaites. Les économistes mesurent généralement la mobilité sociale intergénérationnelle en comparant le niveau d’éducation ou de ­revenu d’un indi­vidu avec celui de ses parents. Dans une ­société parfaitement mobile, la corrélation serait nulle, car les parents n’influeraient en rien sur la réussite
de leur enfant. Le problème de cette ­méthode est qu’elle ne tient pas compte du hasard, qui module la carrière de la plupart d’entre nous : on s’est bien ­débrouillé à un entretien d’embauche, on a raté son examen parce qu’on ne se sentait pas bien ce jour-là… La méthode pèche aussi par son caractère unidimensionnel : elle peut conduire à penser que le fils d’un magnat du pétrole qui est devenu professeur d’université a été ­déclassé, alors que sa profession est d’une certaine façon plus prestigieuse. À la place, Gregory Clark propose un indicateur qui prend en compte la profession, le niveau d’éducation, le revenu et le patrimoine, et qui retrace la mobilité sur plusieurs générations – plusieurs siècles, même. Sa méthode est ingénieuse : il étudie les noms de famille. Les noms de famille peuvent être de très bons indicateurs du milieu socio-économique. Dans l’Angleterre médiévale, par exemple, les artisans prenaient souvent le nom de leur profession : ­Baker (boulanger), Plumber (plombier), Potter (potier). Les élites ont couramment pris le nom de la maison de leurs ancêtres et les « super­élites » ont pu faire remonter leur nom à ceux des conquérants normands inscrits dans le Domesday Book, le grand ­recensement de 1086 : Sackville, Percey, Neville… À partir de la fin du XIVe siècle, ces noms étaient souvent transmis, si bien que, en étudiant les noms des hommes présents dans les grandes institutions médiévales de l’Église, les universités d’Oxford et de Cambridge et au Parle­ment, Clark peut estimer la proportion de Baker et de Plumber qui ont ­échappé à leur classe d’origine.  

La fortune amassée par une génération dilapidée par la troisième ?

Il apparaît que l’Angleterre médiévale n’était pas moins mobile socialement que la Grande-Bretagne actuelle, ni même que la Suède ou les États-Unis. Le rythme lent mais régulier de mobilité sociale au Royaume-Uni est curieusement resté le même en dépit de changements aussi radicaux que la révolution industrielle et l’instauration de l’école obligatoire. Savoir qu’un(e) Britannique descend d’une personne née en 1830 qui est morte riche suffit pour prédire qu’il ou elle a six fois plus de chances que la moyenne d’entrer à Oxford ou à Cambridge. L’idée selon ­laquelle la fortune amassée par une génération est dilapidée par la troisième ne correspond pas à la réalité : le processus prend entre dix et quinze générations2. Clark utilise la même méthode pour étudier la mobilité aux États-Unis, en Suède, au Japon, en Corée du Sud, au Chili, en Inde et en Chine. Aux États-Unis, par exemple, il identifie des noms de famille indiquant une ascen­dance amérindienne. Une sélection savoureuse, avec des Manygoats (Beaucoup-de-Chèvres), des Goldtooth (Dent-en-Or) et des Twobulls (Deux-Taureaux). Il découvre que les noms de famille d’origine amérindienne ne représentent que 6 % du taux escompté au sein de l’annuaire des médecins de l’Association médicale américaine. le double paradoxe suédois    

Une mobilité sociale lente mais régulière

Les conclusions de Clark sont aussi radicales que ses enquêtes sont détaillées. Tous les pays possèdent le même rythme de mobilité sociale, lent mais régulier. « Le statut social est aussi fortement hérité qu’un caractère biologique, comme la taille », écrit-il. C’est là que son propos devient un peu problématique. Il se retient de conclure que le statut social est un trait génétique, mais soutient qu’il se comporte comme tel. La taille de la fratrie ou le système éducatif n’ont pas d’effet sur le statut social d’une personne. Clark en déduit que la « nature » détermine davantage le succès que la « culture ». Peu de biologistes feraient une distinction aussi tranchée entre les deux. Les familles possèdent selon lui « une compétence sociale intrinsèque » que les individus perdent au bout de dix ou quinze générations. Pour des raisons qu’il ne peut pleinement expliquer (il y voit un sujet de recherche prometteur), certains groupes possèdent une « compétence sociale intrinsèque » ­supérieure à d’autres. Ainsi, aux États-Unis, celle des Égyptiens coptes est ­extraordinairement élevée alors que celle des Afro-Américains est plus faible.   élites inattendues   Cette conclusion est très dérangeante. Le terme « compétence » laisse penser qu’un statut peu élevé est un problème propre aux membres d’une famille. Or le statut est forcément en partie socialement déterminé : les Américains nés après la loi sur les droits civiques de 1964 ont aujourd’hui, pour les plus âgés, à peine plus de 50 ans : difficile de nier que la discrimination a pu avoir un effet à long terme sur la mobilité. Monument d’érudition, le livre de Gregory Clark pose un défi à ceux qui craignent que nous soyons entrés dans une nouvelle ère des inégalités. Il incite à se poser plusieurs nouvelles questions, notamment à propos de la « compétence sociale » plus élevée qu’il observe chez certains groupes. Il aboutit aussi à une conclusion d’importance immédiate. Vu que les politiques publiques n’ont aucun effet sur la mobilité sociale, ceux que les inégalités préoccupent feraient mieux de se concentrer sur les moyens de redistribuer les revenus entre les riches et les pauvres. Que ce soit le fait du hasard ou d’un patrimoine génétique, il y aura toujours des gens en bas de l’échelle ­sociale ; mais, au vu des politiques ­sociales extrêmement différentes de la Suède et des États-Unis, il vaut mieux être en bas de l’échelle dans le premier pays que dans le second.   — Cet article est paru dans The Cairo Review of Global Affairs à l’automne 2014. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Son Also Rises: Surnames and the History of Social Mobility de Gregory Clark, Princeton University Press, 2014

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