Le nom de famille, label des inégalités
par Sophie McBain

Le nom de famille, label des inégalités

L’origine familiale pèse lourd dans la reproduction des inégalités. Faut-il envisager une réforme radicale du système éducatif ? Taxer plus lourdement les successions ? Inutile, assure un historien de l’économie. Quoi qu’on fasse, ces inégalités se perpétuent au fil des générations.

Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Sophie McBain
En janvier 2014, à la veille du Forum économique mondial qui rassemble chaque année chefs d’entreprise et dirigeants politiques à Davos, Oxfam ­publiait un rapport sur les inégalités qui fit la une des médias du monde entier. Les chiffres de l’ONG montraient que le patrimoine cumulé des 85 personnes les plus riches de la planète s’élevait à 1 000 milliards de dollars, soit autant que celui des 3,5 milliards les plus pauvres. Depuis la crise financière de 2008, l’idée que les inégalités sont nuisibles rencontre un consensus croissant. C’est l’un des rares points sur lesquels s’accordent les manifestants qui campent devant Davos chaque année et les habi­tués des petits fours réunis à l’intérieur. Mais les opinions divergent sur la ­façon d’y remédier. Les décideurs qui s’en soucient peuvent mettre en œuvre deux stratégies. La première privilégie l’égalité des résultats, au moyen de ­mesures fiscales et sociales à effet redis­tributif. La seconde favorise l’égalité des chances, une optique qui, dans sa forme la plus extrême, tend à indiquer que dans une méritocratie parfaite les inégalités de revenu ne seraient pas un problème. Les pays européens penchent pour la première stratégie, le rêve américain étant l’expression de la seconde : toute personne disposée à travailler dur devrait pouvoir faire fortune. Les statistiques montrent que cela n’est pas si simple. Selon l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Italie ont les plus bas niveaux de mobi­lité ­sociale du monde développé : dans ces pays, les pères qui ont une rémunération élevée transmettent à leurs fils au moins 40 % de l’avantage économique qu’ils possèdent par rapport aux pères à rémuné­ration faible ». Dans ces conditions, que faire ?     On penche en général en faveur d’une réforme du système éducatif, afin que les enfants de milieu ­modeste ­bénéficient d’un ­enseignement de ­qualité, ou de l’instauration de quotas dans les entreprises, ou encore d’une augmentation des droits de succession afin de réduire les revenus non salariaux. Mauvaises idées, affirme l’économiste Gregory Clark, pour qui le courant de pensée dominant sur la mobilité sociale a tout faux.   Étudier les noms de famille Dans son ouvrage The Son Also Rises (le titre de son livre précédent, A Farewell to Alms, était aussi un jeu de mots sur le titre d’un roman d’Ernest Hemingway)1, Clark soutient que les mesures habituelles de la mobilité sont imparfaites. Les économistes mesurent généralement la mobilité sociale intergénérationnelle en comparant le niveau d’éducation ou de ­revenu d’un indi­vidu avec celui de ses parents. Dans une ­société parfaitement mobile, la corrélation serait nulle, car les parents n’influeraient en rien sur la réussite de leur enfant. Le problème de cette ­méthode est qu’elle ne tient pas compte du hasard, qui module la carrière de la plupart d’entre nous : on s’est bien ­débrouillé à un entretien d’embauche, on a raté son examen parce qu’on ne se sentait pas bien ce jour-là… La méthode pèche aussi par son caractère unidimensionnel : elle peut conduire à penser que le fils d’un magnat du pétrole qui est devenu professeur d’université a été ­déclassé, alors que sa profession est d’une certaine façon plus prestigieuse. À la place, Gregory Clark propose un indicateur qui prend en compte la profession, le niveau d’éducation, le revenu et le patrimoine, et qui retrace la mobilité sur plusieurs générations – plusieurs siècles, même. Sa méthode…
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