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L’amour au temps de Tinder

La prude Espagne de naguère est morte et enterrée. À Madrid et à Barcelone, les applis de rencontres font un malheur, comme à New York. Et là aussi tout le monde s’interroge sur les effets à long terme de ces nouveaux supermarchés du sexe. Signent-ils la mort prochaine de l’amour ?

 


© Gawrav Sinha / Getty

«C’est comme si le sexe n’avait jamais existé avant Tinder. On est dans cette consommation compulsive propre à la nouveauté. »

C’est un peu comme ­aller dans un magasin de peinture choisir des couleurs ». « Tu ouvres l’application, tu regardes les photos et tu décides : elle oui, elle non. Tu te prends pour Dieu. » « C’est du marketing pur et dur : tu publies les meilleures photos de toi pour te vendre. » « C’est sympa, amusant et excitant. » « Pour moi, c’est Sodome et Gomorrhe. » « C’est très facile de décrocher un rendez-vous. C’est très facile de baiser. On est là pour ça. Les garçons comme les filles. » « C’est tellement simple d’avoir une relation que s’il y en a une qui ne marche pas, tu en cherches une autre » « C’est une autre façon de rencontrer des gens. » « C’est sile, nole (1). Brillant ! » Les célibataires sont de plus en plus nombreux. En 2014, l’Institut national de statistique (INE) dénombrait en ­Espagne 4,4 millions de ménages unipersonnels. En outre, les Espagnols sont les premiers utilisateurs de smartphones en Europe. Internet – entre autres choses – a facilité la rencontre de l’offre et de la demande, sans plus aucun intermédiaire : nous achetons sur eBay, nous cherchons des logements sur Airbnb et nous faisons des rencontres via Tinder, Happn, Badoo ou Adopteunmec. Grindr a été la pionnière des applications de rencontres sur mobile. Son fondateur, l’Américain Joel Simkhai, cherchait depuis longtemps une solution à son problème. Gay, il se demandait toujours qui l’était également autour de lui. Il était bien allé sur des sites Web pour rencontrer des hommes, mais sans résultat satisfaisant. En 2009, il lance Grindr, une application de rencontres géolocalisée permettant, d’un coup d’œil, d’accéder aux profils d’autres gays situés dans le même secteur que l’utilisateur. Aujourd’hui, plus de 2 millions d’homo­sexuels l’utilisent chaque jour, aux États-Unis, en Espagne – sixième marché pour l’application – et jusqu’en Irak ou au Ghana. Mais c’est Tinder, lancé en 2012, qui a popularisé les applications de rencontres. Aucune autre ne connaît de croissance aussi rapide. En 2010, Badoo et Adopteunmec ont adapté leurs sites aux smartphones, mais ils n’ont pas le succès de Tinder (2). La clé de la réussite de cette application essentiellement destinée à un public hétérosexuel réside dans sa simplicité d’utilisation : on s’inscrit avec son seul profil Facebook, on sélectionne quelques photos, on détermine un rayon de découverte, le sexe et la tranche d’âge des garçons ou des filles que l’on souhaite connaître, et on peut commencer à faire défiler  les photos. Oui. Non. Oui. Non. D’un mouvement de doigt. Si on fait glisser (« swiper ») à droite, on aime ; à gauche, on n’aime pas. Quand l’attraction s’avère réciproque, il y a « match » et on peut engager une conversation. Selon les données fournies par Tinder, on compte en Espagne 15 millions de swipes par jour. L’appli américaine, présente dans 196 pays et disponible en 30 langues, ne communique pas le nombre de ses utilisateurs, mais elle se vante d’avoir déjà dépassé le milliard de matchs. À la fin des années 1990 et au début des années 2000 sont apparus les sites de rencontres comme Meetic, Match, OkCupid ou eDarling qui, sur la base de questionnaires exhaustifs et d’algorithmes de recommandation, proposaient à leurs utilisateurs des personnes compatibles et les guidaient ­parmi la multitude de profils. C’est le modèle traditionnel, celui de l’agent immobilier, avec l’expérience et le professionnalisme pour garantie. À présent, pour le client, c’est comme se rendre dans un supermarché : il cherche, compare, choisit. La critique récurrente adressée à Tinder est celle de la superficialité : deux ou trois photos, l’âge, une présentation en 500 signes – facultative – et une série de centres d’intérêt ne suffisent pas pour prendre une décision informée. « C’est la vie réelle, en mieux », répliquent ses fondateurs. Les profils de Tinder viennent de Facebook, ce qui garantit une certaine authenti­cité. Et, comme le soulignait dans le New York Times le psychologue Eli J. Finkel, de l’université Northwestern, si Tinder se base effectivement sur l’image, nous autres aussi : nous sortons toujours avec ceux ou celles qui nous ont tapé dans l’œil. «L’application qui te fait rencontrer les gens que tu croises. » Tel est le slogan de Happn, une application totalisant déjà plus de 350 000 utilisateurs en Espagne. C’est la préférée de Pablo, un informaticien de 24 ans. « Parfois, je marche dans la rue et je me dis : voyons voir si cette fille est sur l’appli. » Il s’est mis sur Happn et Tinder parce que ses amis y étaient, par curiosité. Ces applications pour mobile ont créé une audience totalement nouvelle : de façon inédite, des garçons et des filles âgés de 18 à 25 ans, généralement citadins, se sont mis à utiliser des services de rencontres.   Yago, un Madrilène de 44 ans, séparé depuis huit ans, a successivement essayé Meetic, Badoo et Tinder. Lui aussi était curieux de voir ce qu’il en était, et comme pour la plupart des utilisateurs habituels des sites de rencontres, sa vie lui offrait de moins en moins d’opportunités de connaître de nouvelles personnes. « Mon groupe d’amis ne m’apportait plus rien ; ils étaient tous en couple. Et, dans mon entourage professionnel, les relations étaient conditionnées par la position que j’occupais. Je voulais rencontrer des gens sans engagement, pour boire une bière, aller au cinéma. Je ne pensais pas d’abord ni seulement au sexe. » Il a rencontré sa copine actuelle sur Tinder. « Elle avait 26 ans et était réticente à utiliser ce type d’applications, mais elle le faisait parce que ne pas avoir de compte Tinder c’est être hors du coup. » Torse nu : à gauche. Sur une planche de surf : à droite. Avec un petit chien : à gauche. Avec son ex coupée sur la ­photo : à gauche. Avec cinq amis : à gauche. Avec une barbe : à droite. Bellâtre aux photos trop avantageuses : à gauche. Après le passage au crible, María, une journaliste de 32 ans, s’est retrouvée avec 220 matchs. Elle cherchait à nouer une relation stable, alors elle s’est posée une limite : pas plus de dix rendez-vous. Et si aucun ne donnait résultat, elle laisserait tomber Tinder et Happn. Puis elle a rectifié ses plans. « J’ai dû avoir quinze rendez-vous, peut-être un peu plus, et j’ai revu quatre d’entre eux. » Accro au travail, elle a d’abord invité ses prétendants à boire un verre près de chez elle. Jusqu’à ce que cela devienne ennuyeux et qu’elle change de stratégie. « C’était toujours la même chose, les mêmes questions se répétaient. Alors j’ai commencé à planifier d’autres choses, comme d’en emmener un à un cours de trapèze par exemple ». Aujourd’hui, elle n’a même plus le temps de draguer, mais elle compte s’y remettre au printemps. « Il y a eu des moments où j’ai matché jusqu’à cinq garçons en dix jours ; je dois avouer que dans la vie réelle mon ratio de rendez-vous galants n’est pas du tout le même. »   C’est là le point fort de ces applications : elles démultiplient les oppor­tunités, elles accélèrent le processus des nouvelles connaissances. Il y a ceux qui échangent pendant des semaines afin de minimiser les risques d’erreur, et ceux qui, au contraire, s’aventurent à se voir au bout de quelques heures. Parfois ça se passe bien, parfois non. Quelle qu’en soit l’issue, ces rencontres alimentent toujours le stock d’anecdotes à raconter aux amis mariés ou en couple. Tous les utilisateurs que nous avons rencontrés le disent : les gens casés de leur entourage se montrent fascinés par cet univers nouveau. L’anecdote préférée des amis de Jessica est celle de sa rencontre « décevante » avec David. Pour cette Valencienne de 39 ans, la musique est une ligne rouge : il est fondamental de partager les mêmes goûts. L’alchimie était bien là, mais David écoutait Kiss FM… Elle lui a parlé de David Bowie, il a répondu David Guetta. Enrique, lui, raconte toujours comment il a connu son moment de gloire sur Grindr avec une photo de lui aux cô
tés de Manuela Carmena, la maire de Madrid, au moment des élections municipales [de 2015]. « C’est l’époque de ma vie où l’on m’a le plus écrit. Je recevais des dizaines de messages par jour, la plupart très ­positifs. Seuls deux garçons m’ont traité de communiste… entre autres choses. » Sous l’impulsion des applis de rencontres, on constate une « perte du sens de la pudeur », estime Luis Ayuso, professeur de sociologie à l’université de Málaga. Nos grands-parents s’aguichaient en dansant ; les adolescents d’aujourd’hui sont devenus maîtres dans l’art du sexting. Selon ce que rapportent beaucoup d’utilisateurs, les manières aussi se sont perdues. « C’est très dur : tu écris à quelqu’un et, au mieux, la photo de ton profil lui plaît mais pas les suivantes, alors le plus souvent il ne prend pas la peine de te répondre. Il y a aussi ceux qui te disent : “Désolé, tu ne corresponds pas à ce que je cherche”, mais c’est rare », raconte Enrique. La première chose qu’il a faite en achetant son smartphone, c’est télécharger Grindr, mais aujourd’hui cela fait quatre mois qu’il ne l’a pas ouvert. « Si tu as tendance à te dévaloriser, tu entres vite dans un cercle vicieux : tu rentres chez toi et tu vas sur l’appli. Un après-midi, j’ai passé cinq heures sur Grindr et personne ne m’a répondu. Moi, ces applis me minent le moral. Quand je les supprime, je me sens libéré. » Le détachement fait partie de l’appren­tissage. C’est le signe des vété­rans. « Tu y passes ta vie. Du tchat sur Tinder tu passes à celui sur WhatsApp, tu as des conversations en cours avec ta bande d’amies, avec tes collègues, et puis il y a Instagram, Facebook. Parfois, c’est stressant », reconnaît Jessica. Eugenia, 39 ans, estime que 70 % de ses relations sont nées sur des tchats ou des applications. Les quatre dernières, elle les a rencontrées sur Wapa, une appli pour lesbiennes qui compte 200 000 utilisatrices actives (Wapo, pour les gays, en compte près de 350 000). « Au départ, j’étais naïve, je m’imaginais mariée avec la fille avec laquelle j’étais en train de tchater. Aujourd’hui, je reste très distante. Je suis quelqu’un qui a toujours eu peur d’être rejetée, mais sur l’appli ça m’est un peu égal. » Elle dit non, on lui dit non. Ça fait partie du jeu. « C’est comme si le sexe n’avait jamais existé avant Tinder. On est dans cette consommation compulsive propre à la nouveauté », explique Jessica. L’an passé, elle a assisté à la séance de déballage des cadeaux de Noël de la fille d’un couple d’amis. Elle arrachait le papier cadeau, regardait quelques secondes le jouet, le mettait de côté et ouvrait le suivant. Une image qui, pour Jessica, résume bien la « frénésie » induite par ces applications. « J’ai téléchargé Tinder il y a neuf mois parce que je cherchais quelqu’un, mais je me suis vite rendu compte que ce n’était pas ce que je pensais et j’ai changé mes objectifs. J’ai appris à en tirer parti, mais je serais ravie de revenir à des rencontres traditionnelles. C’est beaucoup plus intéressant. Le plus triste sur les applis, c’est qu’on ne prend pas le temps de découvrir l’autre. Ce n’est pas propice à l’approfondissement des relations. » Paul W. Eastwick, professeur de psychologie à l’université du Texas, a consacré une bonne partie de ses recherches à comprendre comment se nouent les relations amoureuses et les mécanismes psychologiques qui favorisent la mise en couple. « Les applications et les sites de rencontres font penser aux utilisateurs qu’ils ont plus d’options amoureuses, et l’expérience montre qu’ils tardent plus à s’engager », explique-t-il. Pour Yago, professionnel du marketing, « oui, les applis sont en train de changer notre façon de nouer des relations. Mais moins sur le fond que sur la forme, parce qu’on finit toujours par se retrouver en face à face, et là on revient au truc normal. C’est la première étape qui change. J’ai vécu des relations tumultueuses ; avant même que n’éclate la première crise, je réagissais en retournant sur Tinder. Certes ce sont des outils frivoles, mais cela ne les empêche pas pour autant de pouvoir être à l’origine de relations ­durables. Quand tu tombes sur une personne qui te convient, peu importe que tu l’aies connue sur une appli, en boîte de nuit ou dans un cours de cuisine. »   Enrique, lui, est moins optimiste. « À Madrid et à Barcelone, les gens ne cherchent que le sexe. Direct et immédiat. Et c’est tellement facile de l’obtenir, avec qui tu veux, qu’il est impossible de nouer de vraies relations. Je connais peu de couples qui se sont formés à partir de rencontres sur Grindr ou Wapo. L’offre est si énorme que tout est dévalué. » Mais, pour Eastwick, « rien ne prouve, d’un point de vue scientifique, que les gens soient plus enclins à nouer une relation ­sérieuse ou occasionnelle selon la façon dont ils se sont connus. Le lieu de la rencontre n’a aucun effet sur la durée de la relation. » Pour María, la réputation faite à Tinder de n’être qu’un « plan cul » est injuste. « J’en ai marre que les gens pensent que c’est juste pour coucher. Tout le monde me dit : si tu cherches à te mettre en couple, va plutôt sur Meetic ou eDarling. Mais mon temps est compté et je ne veux pas remplir de questionnaires. Tinder, c’est plus décontracté, tu réponds ou tu réponds pas. Ça m’a aidé à désacraliser les rendez-vous, parce que quand tu es célibataire et que tu n’en as pas souvent, tu t’en fais une montagne. La première fois, je me suis fait épiler et maquiller, j’ai lavé ma voiture, j’ai mis mes plus beaux sous-vêtements, et, deux heures avant, le mec a annulé. Avec le temps, tu en tires des leçons. Au sixième rendez-vous tu te mets juste un peu de mascara en ­vitesse. Moins tu y accordes d’importance, moins c’est douloureux. Ce n’est pas un échec, ça fait partie du jeu. Certains garçons ont aussitôt disparu de ma vie, avec d’autres j’ai eu plusieurs rendez-vous et ils en voulaient davantage. D’après l’expérience que j’en ai, les gens cherchent aussi à se mettre en couple. J’ai rencontré beaucoup de personnes comme moi, des workaholics dont les amis sont tous mariés ou en couple avec enfants ».   Dans « Usages amoureux de l’après-guerre civile espagnole » (1994), l’écrivaine Carmen Martín Gaite rapporte l’histoire d’une demoiselle de Palencia ou Valladolid « qui avait supporté une telle quantité d’affronts et d’humiliations de la part de son fiancé que personne ne s’expliquait pourquoi elle ne l’envoyait pas promener ». Le jour de la noce, après que son promis eut dit oui, attendant qu’elle fasse de même, elle lança dans l’église un retentissant « Non, monsieur ! ». Une fois la vengeance perpétrée, elle se tourna vers l’assistance : « Et si je suis venue jusqu’ici, c’est pour que vous sachiez tous que si je reste céli­bataire c’est parce que j’en ai envie ! » Dans son livre, tissé de coupures de presse et de souvenirs personnels, ­Carmen Martín Gaite décrit ce que nous étions. Et surtout ce que c’était d’être femme dans cette Espagne-là. Si le mari était infidèle, il n’avait qu’à rester discret, ainsi cela ne portait pas à conséquence. Le divorce n’existait pas : c’était un truc de communistes. Les jeunes filles qui entraient dans les ordres étaient objet d’admiration, les vieilles filles suscitaient pitié et mépris. Tout travail éloignant les femmes du foyer menaçait la famille de dissolution. À l’heure du mariage, on conseillait aux filles de préférer un homme mûr à un jouvenceau sans expé­rience. Elles, bien entendu, devaient ­arriver vierges devant l’autel. Soumises et souriantes. « Heureusement que cette culture traditionnelle est derrière nous, se réjouit le sociologue Luis Ayuso. Les nouvelles générations de femmes sont mieux formées et donc plus ouvertes. Aujourd’hui, on voit même des grands-mères, élevées dans cette idée du mariage traditionnel, dire à leurs petites-filles : “Ne t’avise pas de te marier, aie plusieurs petits amis, mais garde toujours ton indépendance”. C’est un vrai changement de société qui s’est opéré. » À l’automne 2015, un peu plus d’un an après son lancement en Espagne, l’application française Happn comptait 60 % d’utilisateurs contre 40 % d’utilisatrices. Selon les données fournies par l’appli, les célibataires les plus actifs sont ceux entre 18 et 25 ans, qui représentent la moitié des profils enregistrés. 40 % des profils restants sont dans la tranche d’âge des 26-35 ans, tandis que les 36-45 ans et les plus de 46 ans représentent 7 % et 3 % des utilisateurs. Sur Adopteunmec, la proportion hommes-femmes s’équilibre, sans doute en raison de sa politique même, qui donne aux femmes la priorité. Et la plupart des inscrits ont entre 18 et 35 ans. Incidemment, il n’y a pas que des célibataires sur ces plateformes de rencontres. Selon une étude récente de GlobalWebIndex, une entreprise de conseil spécialisée dans les habitudes de consommation numérique, 42 % des utilisateurs de Tinder ne sont pas célibataires et sont, à tout le moins, déjà engagés dans une relation. L’application a réagi à ce rapport en contestant les chiffres : d’après les données dont elle dispose, 1,7 % seulement de ses utilisateurs seraient mariés. Comment les détecter ? Ils ne mettent pas de photos sur leur profil ou bien, s’ils le font, c’est en prenant garde de ne pas être reconnaissables, expliquent les utilisateurs que nous avons rencontrés. Ce sont sans doute ceux qui auraient le plus à craindre  un cas de hacking comme celui dont a été victime le site de rencontres adultères canadien Ashley Madison (3). Les utilisateurs célibataires de Tinder, eux, ne s’inquiètent pas vraiment de la protection de leur vie privée ni de l’utilisation qui peut être faite de leurs données. « Tout le monde drague » est la réponse qui revient le plus souvent. « Et de plus en plus de gens utilisent les applications pour le faire. » Le stigmate qu’on associait aux sites de rencontres a disparu (4). Mais les utilisateurs de ces applications veulent contrôler l’information : ils feront le récit détaillé de leurs aventures à leur groupe d’amis sur Whatsapp, mais ils seront beaucoup plus prudents sur Facebook, parce que parmi leurs amis se trouvera aussi bien leur prof de yoga que leur oncle de Málaga. « C’est précisément la répartition des rôles qui a permis l’essor de ces outils, estime Yago. J’ai passé quelques mois sur Meetic, Badoo je l’ai à peine uti­lisé, et quand je suis arrivé sur Tinder j’ai constaté que les femmes y sont beaucoup plus à l’initiative. Ma copine est très jeune et toutes les amies de son âge, qui ont 26, 27, 28 ans, utilisent Tinder pour avoir du sexe. Non seulement elles ne se posent pas du tout la question de savoir si c’est un endroit comme les autres pour initier une relation sérieuse, mais elles n’ont pas non plus de scrupules à s’en servir juste pour le sexe. »   Au sortir d’une longue relation, Carlos, un Madrilène de 33 ans, s’est accordé une année de « libertinage ». Il s’est inscrit sur Badoo et Adopteunmec. Cette dernière application est celle qu’il a le plus fréquentée, parce qu’il préfère « se faire désirer ». Dans ce « supermarché des rendez-vous amoureux », ce sont les femmes qui choisissent. Les hommes peuvent envoyer des « charmes » pour attirer leur attention, mais ils ne pourront parler avec elles que si elles les « achètent ». « Tu te lèves le matin et trois femmes t’ont mis dans leur panier. T’as le moral et l’ego gonflés à bloc ! » Au total, il a dû fréquenter entre trente et quarante femmes. « Ça a été une période amusante et plaisante. Ça n’arrêtait pas », se souvient-il. Il pouvait avoir jusqu’à quatre rendez-vous par semaine, souvent trois. Selon lui, les femmes « chassent » autant que les hommes. « Peut-être les hommes un peu plus, mais ça s’équilibre presque à 50-50. En revanche ce sont bien les hommes qui ont les comportements les plus critiquables. À la fin de la soirée, beaucoup de filles avouaient être surprises que je sois un mec normal. Elles me racontaient de véritables horreurs. » L’amour romantique est né en Occident au XVIIIe siècle (5). Depuis, il a subi plusieurs transformations. Si auparavant il trouvait sa plus haute expression dans le mariage à vie, son modèle aujourd’hui est celui de la monogamie sérielle. « Ces changements s’opèrent sous l’effet de la tension entre le désir d’individualité et le désir de fusion au sein du couple, ainsi que sous l’effet de l’importance grandissante donnée au libre choix dans tous les champs de notre société de consommation, affirme Jordi Roca, professeur ­d’anthropologie à l’université Rovira i Virgili de Tarragone, en Catalogne. C’est de là que vient le modèle actuel, tellement généralisé, de la succession de relations, rendue possible du fait de la normalisation du divorce. Cela dit, nous n’assistons pas pour autant à la mort du mariage : la majorité des personnes qui divorcent récidivent. Et le plus souvent, chaque nouvelle union est pensée et voulue comme définitive. » Si le mariage unique perd des adeptes, l’idéal romantique, lui, continue d’être hégémonique. Selon Roca, c’est cet idéal qui nous pousse en grande partie à la monogamie sérielle. Les attentes créées par l’amour romantique sont si nombreuses, si grandes et si peu réalistes que les frustrations et les désillusions deviennent inévitables après quelques années de relation (sept, disent certaines études). » Tinder et autres applications du même genre sont les élèves appliqués de cette théorie et pratique de l’amour : ils ­exploitent l’idéal romantique (Happn est conçu comme une version actualisée du coup de foudre au tournant d’une rue ou d’un quai de métro) et, en même temps, satisfont le besoin périodique de trouver un nouveau partenaire. Ces applications signent-elles la mort prochaine de l’amour, comme le prédisent certains ? « Ce n’est pas la technologie qui produit les modèles sociaux. Les gens ne croient plus au “oui pour la vie”. Ils sont pragmatiques, cherchent du court terme, et c’est là que les applications entrent en jeu », estime Cristina Miguel, qui achève sa thèse sur l’intimité à l’ère des réseaux sociaux à l’université de Leeds. Une opinion que partage Jordi Roca. Mais il y a plus encore, estime l’anthropologue : « Les applications et sites de rencontres mettent en question plusieurs mythes de l’amour romantique. Le mythe du hasard, du ­caractère fortuit de la rencontre ; le mythe de la moitié, selon lequel il n’y aurait qu’une personne au monde à laquelle nous serions destinés ; et le mythe de l’amour aveugle et sans calcul, supplanté aujourd’hui par le choix raisonné et intéressé. »   Selon Felim McGrath, analyste chez GlobalWebIndex, « les applications de rencontres se sont développées très vite, mais les sites de rencontres sont bien en place, de sorte que tout ­indique qu’ils continueront d’occuper une place importante dans le secteur dans les années à venir. » Le groupe IAC/­InterActive possède certaines des plus importantes plateformes : ­OkCupid, Meetic, Match, Tinder. Que l’avenir appartienne au modèle traditionnel des sites ou bien à celui des applications, peu importe. L’habitude de recourir à ces services se consolide et les personnes qui veulent rencontrer des gens utilisent plusieurs plateformes simultanément. Plus les options sont nombreuses, mieux c’est. « C’est comme ajouter un plan supplémentaire au tableau », se justifie Víctor, 26 ans. « Pourquoi se limiter à son cercle d’amis et de collègues ? Je n’ai pas relégué ma vie sociale au seul monde virtuel, c’est simplement un plus. Et c’est ce que font beaucoup de gens. » En ce moment, il « sort » avec une fille qu’il suivait sur Twitter. Enrique, qui a arrêté Grindr depuis quatre mois, a rencontré son petit ami à la fête de la Paloma 6.   — Cet article est paru dans El País Semanal le 28 octobre 2015. Il a été traduit par Suzi Vieira.  
LE LIVRE
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Usos amorosos de la postguerra española de Carmen Martín Gaite, Anagrama, 1994

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