L’amour au temps de Tinder
par Virginia Collera

L’amour au temps de Tinder

La prude Espagne de naguère est morte et enterrée. À Madrid et à Barcelone, les applis de rencontres font un malheur, comme à New York. Et là aussi tout le monde s’interroge sur les effets à long terme de ces nouveaux supermarchés du sexe. Signent-ils la mort prochaine de l’amour ?

 

Publié dans le magazine Books, mars / avril 2017. Par Virginia Collera

© Gawrav Sinha / Getty

«C’est comme si le sexe n’avait jamais existé avant Tinder. On est dans cette consommation compulsive propre à la nouveauté. »

C’est un peu comme ­aller dans un magasin de peinture choisir des couleurs ». « Tu ouvres l’application, tu regardes les photos et tu décides : elle oui, elle non. Tu te prends pour Dieu. » « C’est du marketing pur et dur : tu publies les meilleures photos de toi pour te vendre. » « C’est sympa, amusant et excitant. » « Pour moi, c’est Sodome et Gomorrhe. » « C’est très facile de décrocher un rendez-vous. C’est très facile de baiser. On est là pour ça. Les garçons comme les filles. » « C’est tellement simple d’avoir une relation que s’il y en a une qui ne marche pas, tu en cherches une autre » « C’est une autre façon de rencontrer des gens. » « C’est sile, nole (1). Brillant ! » Les célibataires sont de plus en plus nombreux. En 2014, l’Institut national de statistique (INE) dénombrait en ­Espagne 4,4 millions de ménages unipersonnels. En outre, les Espagnols sont les premiers utilisateurs de smartphones en Europe. Internet – entre autres choses – a facilité la rencontre de l’offre et de la demande, sans plus aucun intermédiaire : nous achetons sur eBay, nous cherchons des logements sur Airbnb et nous faisons des rencontres via Tinder, Happn, Badoo ou Adopteunmec. Grindr a été la pionnière des applications de rencontres sur mobile. Son fondateur, l’Américain Joel Simkhai, cherchait depuis longtemps une solution à son problème. Gay, il se demandait toujours qui l’était également autour de lui. Il était bien allé sur des sites Web pour rencontrer des hommes, mais sans résultat satisfaisant. En 2009, il lance Grindr, une application de rencontres géolocalisée permettant, d’un coup d’œil, d’accéder aux profils d’autres gays situés dans le même secteur que l’utilisateur. Aujourd’hui, plus de 2 millions d’homo­sexuels l’utilisent chaque jour, aux États-Unis, en Espagne – sixième marché pour l’application – et jusqu’en Irak ou au Ghana. Mais c’est Tinder, lancé en 2012, qui a popularisé les applications de rencontres. Aucune autre ne connaît de croissance aussi rapide. En 2010, Badoo et Adopteunmec ont adapté leurs sites aux smartphones, mais ils n’ont pas le succès de Tinder (2). La clé de la réussite de cette application essentiellement destinée à un public hétérosexuel réside dans sa simplicité d’utilisation : on s’inscrit avec son seul profil Facebook, on sélectionne quelques photos, on détermine un rayon de découverte, le sexe et la tranche d’âge des garçons ou des filles que l’on souhaite connaître, et on peut commencer à faire défiler  les photos. Oui. Non. Oui. Non. D’un mouvement de doigt. Si on fait glisser (« swiper ») à droite, on aime ; à gauche, on n’aime pas. Quand l’attraction s’avère réciproque, il y a « match » et on peut engager une conversation. Selon les données fournies par Tinder, on compte en Espagne 15 millions de swipes par jour. L’appli américaine, présente dans 196 pays et disponible en 30 langues, ne communique pas le nombre de ses utilisateurs, mais elle se vante d’avoir déjà dépassé le milliard de matchs. À la fin des années 1990 et au début des années 2000 sont apparus les sites de rencontres comme Meetic, Match, OkCupid ou eDarling qui, sur la base de questionnaires exhaustifs et d’algorithmes de recommandation, proposaient à leurs utilisateurs des personnes compatibles et les guidaient ­parmi la multitude de profils. C’est le modèle traditionnel, celui de l’agent immobilier, avec l’expérience et le professionnalisme pour garantie. À présent, pour le client, c’est comme se rendre dans un supermarché : il cherche, compare, choisit. La critique récurrente adressée à Tinder est celle de la superficialité : deux ou trois photos, l’âge, une présentation en 500 signes – facultative – et une série de centres d’intérêt ne suffisent pas pour prendre une décision informée. « C’est la vie réelle, en mieux », répliquent ses fondateurs. Les profils de Tinder viennent de Facebook, ce qui garantit une certaine authenti­cité. Et, comme le soulignait dans le New York Times le psychologue Eli J. Finkel, de l’université Northwestern, si Tinder se base effectivement sur l’image, nous autres aussi : nous sortons toujours avec ceux ou celles qui nous ont tapé dans l’œil. «L’application qui te fait rencontrer les gens que tu croises. » Tel est le slogan de Happn, une application totalisant déjà plus de 350 000 utilisateurs en Espagne. C’est la préférée de Pablo, un informaticien de 24 ans. « Parfois, je marche dans la rue et je me dis : voyons voir si cette fille est sur l’appli. » Il s’est mis sur Happn et Tinder parce que ses amis y étaient, par curiosité. Ces applications pour mobile ont créé une audience totalement nouvelle : de façon inédite, des garçons et des filles âgés de 18 à 25 ans, généralement citadins, se sont mis à utiliser des services de rencontres.   Yago, un Madrilène de 44 ans, séparé depuis huit ans, a successivement essayé Meetic, Badoo et Tinder. Lui aussi était curieux de voir ce qu’il en était, et comme pour la plupart des utilisateurs habituels des sites de rencontres, sa vie lui offrait de moins en moins d’opportunités de connaître de nouvelles personnes. « Mon groupe d’amis ne m’apportait plus rien ; ils étaient tous en couple. Et, dans mon entourage professionnel, les relations étaient conditionnées par la position que j’occupais. Je voulais rencontrer des gens sans engagement, pour boire une bière, aller au cinéma. Je ne pensais pas d’abord ni seulement au sexe. » Il a rencontré sa copine actuelle sur Tinder. « Elle avait 26 ans et était réticente à utiliser ce type d’applications, mais elle le faisait parce que ne pas avoir de compte Tinder c’est être hors du coup. » Torse nu : à gauche. Sur une planche de surf : à droite. Avec un petit chien : à gauche. Avec son ex coupée sur la ­photo : à gauche. Avec cinq amis : à gauche. Avec une barbe : à droite. Bellâtre aux photos trop avantageuses : à gauche. Après le passage au crible, María, une journaliste de 32 ans, s’est retrouvée avec 220 matchs. Elle cherchait à nouer une relation stable, alors elle s’est posée une limite : pas plus de dix rendez-vous. Et si aucun ne donnait résultat, elle laisserait tomber Tinder et Happn. Puis elle a rectifié ses plans. « J’ai dû avoir quinze rendez-vous, peut-être un peu plus, et j’ai revu quatre d’entre eux. » Accro au travail, elle a d’abord invité ses prétendants à boire un verre près de chez elle. Jusqu’à ce que cela devienne ennuyeux et qu’elle change de stratégie. « C’était toujours la même chose, les mêmes questions se répétaient. Alors j’ai commencé à planifier d’autres choses, comme d’en emmener un à un cours de trapèze par exemple ». Aujourd’hui, elle n’a même plus le temps de draguer, mais elle compte s’y remettre au printemps. « Il y a eu des moments où j’ai matché jusqu’à cinq garçons en dix jours ; je dois avouer que dans la vie réelle mon ratio de rendez-vous galants n’est pas du tout le même. »   C’est là le point fort de ces applications : elles démultiplient les oppor­tunités, elles accélèrent le processus des nouvelles connaissances. Il y a ceux qui échangent pendant des semaines afin de minimiser les risques d’erreur, et ceux qui, au contraire, s’aventurent à se voir au bout de quelques heures. Parfois ça se passe bien, parfois non. Quelle qu’en soit l’issue, ces rencontres alimentent toujours le stock d’anecdotes à raconter aux amis mariés ou en couple. Tous les utilisateurs que nous avons rencontrés le disent : les gens casés de leur entourage se montrent fascinés par cet univers nouveau. L’anecdote préférée des amis de Jessica est celle de sa rencontre « décevante » avec David. Pour cette Valencienne de 39 ans, la musique est une ligne rouge : il est fondamental de partager les mêmes goûts. L’alchimie était bien là, mais David écoutait Kiss FM… Elle lui a parlé de David Bowie, il a répondu David Guetta. Enrique, lui, raconte toujours comment il a connu son moment de gloire sur Grindr avec une photo de lui aux côtés de Manuela Carmena, la maire de Madrid, au moment des élections municipales [de 2015]. « C’est l’époque de ma vie où l’on m’a le plus écrit. Je recevais des dizaines de messages par jour, la plupart très ­positifs. Seuls deux garçons m’ont traité de communiste… entre autres choses. » Sous l’impulsion des applis de rencontres, on constate une « perte du sens de la pudeur », estime Luis Ayuso, professeur de sociologie à l’université de Málaga. Nos grands-parents s’aguichaient en dansant ; les adolescents d’aujourd’hui sont devenus maîtres dans l’art du sexting. Selon ce que rapportent beaucoup d’utilisateurs, les manières aussi se sont perdues. « C’est très dur : tu écris à quelqu’un et, au mieux, la photo de ton profil lui plaît mais pas les suivantes, alors le plus souvent il ne prend pas la peine de te répondre. Il y a aussi ceux qui te disent : “Désolé, tu ne corresponds pas à ce que je cherche”, mais c’est rare », raconte Enrique. La première chose qu’il a faite en achetant son smartphone, c’est télécharger Grindr, mais aujourd’hui cela…
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