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Les orphelins de la mondialisation

Les précaires représentent aujourd’hui une classe à part entière, née des effets combinés du néolibéralisme et de la globalisation. Une classe en pleine expansion, dont les choix politiques vont façonner le monde de demain. Pour le meilleur comme pour le pire.

 

En 2001, 5 000 personnes, principalement des étudiants et de jeunes activistes sociaux, se sont réunies au centre-ville de Milan afin de participer à une parade du 1er mai alternative et protestataire. En 2005, ils étaient plus de 50 000 (voire plus de 100 000 selon certaines sources) et l’Euromayday était devenu un mouvement paneuropéen. Des centaines de milliers de gens, surtout des jeunes, se sont alors mis à descendre dans les rues des grandes villes de tout le continent. Ces manifestations étaient les premiers signes de l’apparition du précariat.

Face à cette nouvelle masse qui demandait la liberté de migration et le revenu universel, les syndicalistes traditionnels – qui avaient organisé leurs manifestations du 1er mai de façon classique – sont restés bouche bée. Ces préoccupations étaient, en effet, bien éloignées des leurs. Pour eux, la solution aux emplois précaires était toujours le retour au modèle « travailliste », qu’ils avaient grandement contribué à cimenter vers le milieu du xxe siècle. À savoir, des emplois stables, durables, ainsi que les avantages sociaux qui allaient de pair. Mais beaucoup de jeunes manifestants avaient vu la génération de leurs parents se plier aux schémas fordistes : d’ennuyeux emplois à plein temps dans un contexte de subordination au management industriel et aux diktats du capital. Bien qu’ils n’aient pas encore de programme alternatif complet, ces jeunes n’avaient aucune envie de revenir à cela.

Apparu en Europe de l’Ouest, l’Euromayday n’a pas tardé à prendre une dimension mondiale et le Japon en est devenu l’un des principaux foyers. Au début, il s’agissait d’un mouvement de jeunes Européens bien informés et mécontents de la politique compétitive (ou néolibérale) de l’Union européenne, qui les condamnait à une vie de petits jobs, de flexibilité et d’accélération de la croissance économique. Cependant, malgré ses origines eurocentriques, le mouvement est rapidement devenu internationaliste car les militants avaient conscience que leurs difficultés et leurs multiples incertitudes avaient un rapport direct avec ce qui était en train de se produire dans d’autres régions du monde. La question des migrants a alors pris une place prépondérante dans les manifestations organisées par le précariat.

Le mouvement s’est ensuite étendu aux anticonformistes. Par conséquent, il existe désormais une tension créatrice entre les membres du précariat : certains sont présentés comme des victimes, pénalisées et diabolisées par les institutions traditionnelles, et d’autres comme des héros rejetant ces mêmes institutions dans un geste de défi concerté, aussi bien intellectuel qu’émotionnel. Depuis 2008, les manifestations de l’Euromayday font pratiquement oublier celles des syndicats. Le grand public et les politiciens ne l’ont peut-être pas encore remarqué, mais il s’agit néanmoins d’un virage important.

Quoi qu’il en soit, cette double personnalité héros/victime ne pouvait que nuire à la cohérence du mouvement. Et le manque de concentration sur la lutte à engager était également un problème. Qui (ou « quoi ») était l’ennemi ? Au cours de l’Histoire, pour le meilleur comme pour le pire, tous les grands mouvements ont toujours reposé sur les classes. Une ou plusieurs d’entre elles luttaient contre une autre, qu’elles accusaient d’exploitation et d’oppression. Généralement, la lutte portait sur le contrôle des principaux rouages des systèmes de production et de distribution du moment. Jusqu’à présent, en dépit de sa grande diversité, le précariat n’a jamais semblé avoir une idée très claire de ce que sont ces fameux rouages. Les principaux héros du mouvement étaient : Pierre Bourdieu (1998), qui a défini la précarité ; Michel Foucault ; Jürgen Habermas ; Michael Hardt et Tony Negri (2000), dont l’ouvrage Empire a été un texte fondateur ; sans oublier Hannah Arendt (1958), en toile de fond. L’ombre de Mai 1968 était également présente, ce qui établissait un lien entre le précariat et L’Homme unidimensionnel de Herbert Marcuse (1964).

Il s’agissait d’une libération de l’esprit, d’une prise de conscience que l’insécurité économique était collective. Mais aucune « révolution » ne naît de la seule compréhension. Il n’y avait pas encore de colère évidente. Et ceci était dû à l’absence de programme ou de stratégie politique. Ce manque d’organisation était, d’ailleurs, révélé par la quête de symboles et le caractère dialectique des débats internes, ainsi que par des tensions qui sont toujours là et ne sont pas près de disparaître.

Les leaders des manifestants de l’Euromayday s’efforçaient de camoufler ces divergences. D’ailleurs, on a parfois pu le constater jusque sur leurs affiches. Certaines, par exemple, mettaient en avant des intérêts communs entre les ­migrants et les autres (les mots migranti e precarie figuraient sur l’une des affiches de l’Euromayday de Milan en 2008). D’autres, telles que celle de l’Euromayday de Berlin en 2006, montraient des jeunes et des personnes âgées se côtoyant avec bienveillance.

Les manifestations de l’Euromayday sont caractérisées par une ambiance de carnaval, au son de la salsa, où les affiches et les discours reposent sur la moquerie et l’humour. Nombre d’actions de ce réseau désorganisé sont anarchiques, voire aventureuses. À Hambourg, par exemple, on a conseillé aux participants de ne pas payer le bus ou le cinéma. Une autre fois, en 2006, une vingtaine de jeunes portant des masques de carnaval – affublés de surnoms tels que Spider Mum, Multiflex, Operaistorix et Santa Guevara – ont pris d’assaut un supermarché d’épicerie fine, une opération qui fait désormais partie du folklore du mouvement. Ils ont rempli leur chariot d’aliments et de boissons de luxe en prenant le temps de faire quelques clichés. Puis ils sont sortis après avoir offert une fleur à la caissière et laissé un mot sur lequel ils expliquaient qu’ils produisaient de la richesse sans jamais pouvoir en profiter. Il s’agissait d’une reproduction artistique de la vie réelle, comme dans le film The Edukators. Les membres du gang « Robin Hood » n’ont jamais été pris. Ils ont posté un message sur Internet dans lequel ils révèlent avoir distribué la nourriture à des stagiaires, qu’ils considéraient comme les travailleurs précaires les plus exploités de la ville.

Ceux qui ont participé aux parades de l’Euromayday et à des événements du même ordre dans d’autres parties du monde ne représentent qu’une toute petite portion du précariat. Il en existe une bien plus importante, qui vit dans la crainte et l’incertitude. Beaucoup ne se reconnaîtraient pas dans les manifestations de l’Euromayday. Mais ils n’en font pas moins partie du précariat. Ils sont à la dérive et probablement en colère, capables de se tourner vers l’extrême droite ou l’extrême gauche et de soutenir les démagogues populistes qui jouent de leurs peurs et de leurs phobies.

 

 

En 1989, la ville de Prato, près de Florence, était presque exclusivement peuplée d’Italiens. Pendant des siècles, elle a été un grand centre de l’industrie textile. Une grande partie de ses 180 000 habitants travaillait dans ce secteur depuis des générations. Imprégnée de valeurs traditionnelles, cette ville de Toscane était ­solidement ancrée à gauche sur le plan politique. Elle incarnait la solidarité sociale et la modération.

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Cette année-là, 38 travailleurs chinois s’y sont installés. Ayant peu de relations avec la population locale, ils ont alors créé des entreprises d’habillement d’un nouveau genre. Puis ils ont fait venir de nombreux ouvriers chinois sans visa de travail. Bien que remarqués, ils étaient tolérés. En fait, ils constituaient un apport à l’économie florissante de la ville et ne coûtaient rien aux finances publiques puisqu’ils ne bénéficiaient pas des prestations sociales. Ils restaient entre eux, dans l’enclave où se trouvaient les usines chinoises. En 2008, la ville comptait 4 200 sociétés et 45 000 ouvriers immigrés, soit un cinquième de sa population. Ils produisaient 1 million de vêtements par jour, de quoi habiller la population mondiale en vingt ans, selon les calculs des autorités locales. Parallèlement, ­incapables de rivaliser avec les prix de ces Chinois et confrontées à la concurrence indienne et bangladaise, les entreprises italiennes licenciaient à la pelle. En 2010, elles n’employaient plus que 20 000 personnes, soit 11 000 de moins qu’en 2000. Et, à mesure qu’elles perdaient de l’ampleur, elles se sont mises à proposer de plus en plus d’emplois précaires au détriment des postes stables.

Puis est arrivé le choc financier, qui a frappé Prato de la même façon que tant d’autres régions industrielles européennes et nord-américaines. Les faillites se sont multipliées, le chômage a augmenté et le ressentiment général a tourné au vinaigre. En quelques mois, la gauche a été balayée par un parti xénophobe, la Ligue du Nord. Celle-ci a aussitôt pris des mesures répressives contre les Chinois, allant parfois jusqu’à organiser des raids nocturnes sur leurs usines et leurs ateliers clandestins, tout en procédant à des rafles et en diabolisant les travailleurs. Cela, juste au moment où le Premier ministre Silvio Berlusconi, allié politique du parti, parlait de sa détermination à vaincre l’immigration clandestine, qu’il appelait l’« armée du mal ». Arrivé d’urgence de Rome, l’ambassadeur de Chine, très choqué, a déclaré que ce qui se produisait lui rappelait le nazisme des ­années 1930. Bizarrement, le gouvernement chinois semblait néanmoins réticent à rappeler ses migrants.

Prato est devenue un symbole de la mondialisation et des problèmes inhérents à la croissance du précariat. Tandis que les ateliers clandestins chinois prospéraient, les Italiens perdaient leurs emplois prolétaires, avec pour seules options de se battre pour des emplois précaires ou de se retrouver au chômage. Puis la partie immigrée du précariat s’est mise à recevoir certaines aides des autorités tout en continuant de dépendre de réseaux douteux au sein de sa communauté enclavée. Absolument pas unique en son genre, le cas de Prato est un parfait exemple des conséquences sous-jacentes de la mondialisation.

 

 

Vers la fin des années 1970, des penseurs sociaux et économiques – que l’on qualifierait bientôt de « néolibéraux » – ont soudain été galvanisés en prenant conscience que l’on écoutait leurs points de vue, jusqu’alors ignorés depuis des décennies. La plupart d’entre eux étaient trop jeunes pour avoir souffert de la Grande Dépression ou pour être attachés au programme social-démocrate qui avait déferlé dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale.

Ils décriaient les États qu’ils considéraient comme centralisés, à qui ils reprochaient un excès de planifications et de réglementations. Ils voyaient la planète comme un espace toujours plus ouvert dans lequel l’investissement, l’emploi et les revenus devaient pouvoir circuler vers les endroits où les conditions étaient les plus accueillantes. Ils prédisaient une catastrophe si les pays – européens en particulier – ne revenaient pas sur les acquis accordés aux ouvriers et aux fonctionnaires après la Seconde Guerre mondiale et si les syndicats n’étaient pas contrôlés. Selon eux, la désindustrialisation (un concept nouveau à l’époque) s’accélérerait, le chômage augmenterait, la croissance économique ralentirait, les investissements s’éloigneraient et la pauvreté monterait en flèche. Cette évaluation donnait à réfléchir. Ces penseurs demandèrent donc des mesures drastiques et, avec des politiciens tels que Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, ils trouvèrent des dirigeants désireux d’aller dans le sens de leur analyse.

Le tragique dans tout cela, c’est que si leur diagnostic était partiellement ­cohérent, leur pronostic, lui, était d’une insensibilité à toute épreuve. Au cours des trente années suivantes, ce drame a été aggravé par le renoncement des partis sociaux-démocrates qui avaient établi le système que les néolibéraux voulaient démanteler. Après avoir brièvement contesté le diagnostic néolibéral, ils ont fini par accepter non seulement le diagnostic mais également le pronostic – bien que sans grande conviction.

Dans les années 1980, les pays ont commencé à répondre aux demandes de quête effrénée de « flexibilité du marché du travail » des néolibéraux. Sans cela, les coûts de main-d’œuvre allaient augmenter, les grandes sociétés transféreraient leur production et leurs investissements sous des cieux plus cléments, et le capital financier partirait à l’étranger. La notion de flexibilité avait plusieurs dimensions : la flexibilité salariale permettrait de s’adapter plus rapidement à la demande, particulièrement à la baisse ; la flexibilité quantitative permettrait aux entreprises de modifier plus facilement et à moindre frais leurs effectifs, particulièrement à la baisse (ce qui signifiait une diminution de la sécurité et de la protection de l’emploi) ; la flexibilité fonctionnelle permettrait de changer les employés de poste ou l’organisation des tâches avec le minimum d’opposition et de coûts ; la flexibilité des compétences permettrait de modifier plus facilement les savoir-faire des employés.

Fondamentalement, la flexibilité voulue par les économistes néoclassiques purs et durs signifiait une insécurité croissante pour les travailleurs, mais elle était présentée comme un prix à payer inévitable pour conserver les investissements et l’emploi. La moindre difficulté économique était toujours au moins partiellement attribuée – à juste titre ou non – au manque de flexibilité du marché du travail et de « réformes structurelles ».

Tandis que la mondialisation s’instaurait et que les gouvernements et les grandes entreprises faisaient la course à la flexibilité, le nombre de travailleurs précaires augmentait. Ceci n’avait rien à voir avec le déterminisme technologique. Plus ces mesures s’étendaient, plus les inégalités croissaient. Les classes de l’économie industrielle ont alors laissé place à quelque chose de moins structuré, mais ne reposant pas forcément moins sur un système de classes. Nous reviendrons sur ce point. Quoi qu’il en soit, les changements de politiques et les réactions des grandes entreprises face aux diktats de l’économie de marché mondialisée ont généré sur toute la planète une tendance que ni les néolibéraux ni les leaders politiques qui concrétisaient leurs idées n’avaient anticipée.

Aussi bien dans les économies de marché riches que dans celles en émergence, des millions de gens sont entrés dans le précariat – un phénomène nouveau, bien qu’on en trouve des prémices dans le passé. Le précariat ne faisait pas partie de la « classe ouvrière » ou du « prolétariat ». En effet, ces termes désignent des groupes sociaux principalement constitués de travailleurs ayant des emplois à long terme, stables, avec des horaires fixes et des plans de carrière établis. Ils s’appliquent à des gens disposant de syndicats et de conventions collectives, avec des intitulés professionnels que leurs parents auraient compris, et travaillant pour des employeurs dont ils connaissaient le nom et les spécificités.

Beaucoup de ceux qui entraient dans le précariat n’allaient connaître ni le nom de leur employeur, ni le nombre de leurs collègues actuels ou futurs. Ils n’appartiendraient pas non plus à la « classe moyenne » puisque leur salaire ne serait ni stable ni prévisible et qu’ils ne jouiraient ni du statut ni des avantages inhérents à cette catégorie.

Au cours des années 1990, de plus en plus de gens – et pas seulement dans les pays en voie de développement – se sont retrouvés dans une situation que les économistes et les anthropologues spécialisés dans le développement qualifient d’« informelle ». Les intéressés n’apprécieraient probablement pas cet adjectif ne faisant que mieux rappeler combien d’autres vivent et travaillent de façon plus formelle qu’eux. Ces personnes n’étaient ni de la classe ouvrière ni de la classe moyenne, et encore moins « informelles ». Alors, qu’étaient-elles donc ? Le moins que l’on puisse faire serait de prendre acte du fait qu’elles menaient une existence précaire. D’une façon ou d’une autre, leurs amis, connaissances et collègues se trouvaient également dans des situations temporaires, sans la moindre certitude de toujours exercer la même activité quelques années plus tard, voire quelques mois ou quelques semaines. D’ailleurs, souvent, ils ne le souhaitaient pas et ­n’essayaient même plus.

 

— Ce texte est extrait de Le Précariat. Les dangers d’une nouvelle classe, de Guy Standing. Il a été traduit par Mickey Gaboriaud.

LE LIVRE
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Le Précariat. Les dangers d’une nouvelle classe de Guy Standing, éditions de l’Opportun, 2017

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