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Paradis perdus de l’islam

Il n’y a plus guère qu’à Dubai que l’on trouve l’ouverture et la tolérance qui ont caractérisé pendant des siècles les grandes villes du monde musulman.

Comment comprendre que la civilisation islamique ait pu donner lieu à tant de splendeurs, souvent dans un esprit de vive curiosité intellectuelle et de franche convivialité, avant de sombrer dans l’apathie, le rejet des Lumières et l’intolérance religieuse ? Le journaliste et historien britannique Justin Marozzi illustre ce sujet ­rebattu en plongeant le lecteur dans l’histoire de 15 villes, une par siècle : de La Mecque à Doha en passant par Damas, Bagdad, Cordoue, Jéru­salem, Le Caire, Fez, Samarcande, Constantinople, Kaboul, Ispahan, Tripoli, Beyrouth et Dubai. D’ascendance libanaise, Marozzi a passé une partie de sa jeunesse à Beyrouth, au Caire et à Tripoli. Il a déjà publié trois livres, sur Hérodote, Tamerlan et l’histoire de Badgad. Son talent de conteur et sa fougue lui ont attiré de vibrants éloges de la part de critiques exigeants, notamment dans The Economist, le Financial Times et The Wall Street Journal.

 

Sur Bagdad, qu’il décrit à son apogée, au IXe siècle, et qu’il connaît particulièrement bien, Marozzi écrit : « Les Arabes ­vivaient aux côtés de Perses, d’Indiens, de Turcs, d’Arméniens et de Kurdes, dans une métropole de juifs, de chrétiens et de musulmans. » La tolérance « était moins un motif de fierté qu’un mode de vie ». En 1917 encore, observe-t-il, « les juifs de Bagdad représentaient près de 40 % de la population de la ville et prospéraient en tant qu’hommes d’affaires, banquiers et marchands. » Un siècle plus tard, la communauté juive a quasiment disparu.

 

Quand le calife Omar conquit Jérusalem, en 637, il fit évacuer du mont du Temple les détritus volontairement accumulés par les chrétiens pour souiller le lieu et invita les juifs à revenir prier aux côtés des musulmans. Constantinople, conquise en 1453, devint le siège de l’Église orthodoxe.

 

Au XIe siècle, les cités islamiques, certes plutôt des conglomérats de villages, rassemblaient des populations de plusieurs centaines de milliers d’âmes, contre seulement quelques dizaines de milliers pour leurs homologues chrétiennes ; leurs beautés architecturales n’avaient aucun équivalent dans le monde chrétien. Au Xe siècle, l’historien ­Al-Massoudi considérait les Européens comme des barbares non civilisés. Non sans une certaine complaisance, Marozzi évoque aussi la tolérance des mœurs, depuis les fresques des ­palais de Damas représentant des bacchanales et des femmes aux seins nus jusqu’au grand esprit d’ouverture régnant dans l’Empire ottoman, lequel décri­minalisa l’homo­sexualité en 1858, bien avant l’Europe.

 

Beaucoup de ces villes étaient aussi de grands centres culturels et scientifiques. La plus vieille institution universitaire du monde est Al-Quaraouiyine, fondée en 859 à Fès par une femme. Au XIIe siècle, le calife de Badgad lisait l’hébreu. De nos jours, la seule ville du monde arabe dont on peut soutenir qu’elle emprunte à cette tradition est Dubai, « avec sa politique d’ouverture, de libre-échange et de tolérance », écrit Justin Marozzi.

 

Ce livre ambitieux fait logiquement l’objet de diverses critiques, qui contribuent à éclairer le ­sujet. Le choix des villes, tout d’abord. Comme le fait remarquer l’Asian Review of Books, aucune ne se situe à l’est de l’Indus, alors que Delhi, Agra et même Jakarta, capitale du pays qui abrite la plus grande population musulmane du monde, auraient pu légitimement y figurer. Dans The Sydney Morning Herald, Richard Pennell, historien spécialiste de l’islam à l’université de Melbourne, s’interroge sur le choix de Tripoli, qui, au XVIIIe siècle, n’était qu’un « trou perdu », ou même de Fès, alors que Marrakech, fondée en 1070 comme capitale de l’Empire almohade, aurait selon lui été plus judicieux.

 

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Par ailleurs, Marozzi a tendance à prendre pour argent comptant des récits qui relèvent plutôt de la légende urbaine, observe Sameer Rahim dans The Guardian. Et à se montrer parfois très sélectif afin de simplifier son récit. Au risque de donner une idée fausse d’une histoire très complexe.

LE LIVRE
LE LIVRE

Islamic Empires: Fifteen Cities that Define a Civilization (« Empires islamiques. Quinze villes qui dessinent une civilisation » de Justin Marozzi, Allen Lane, 2019

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