Peter Gumbel : « L’absurde monolithisme de l’école française »
par Olivier Postel-Vinay

Peter Gumbel : « L’absurde monolithisme de l’école française »

Le système scolaire français est le plus centralisé du monde occidental. L’État décide des programmes et des horaires dans les moindres détails. Résultat : des performances en berne, des inégalités croissantes et une évidente démotivation.

olivier postel-vinay Publié dans le magazine Books, juillet/août 2018. Par Olivier Postel-Vinay

© Joanna Tarlet Gauteur / Signatures

Peter Gumbel : « Les enquêtes Pisa montrent que la France est l’un des rares pays où la plupart des jeunes n’ont pas de plaisir à aller en classe. »

  Peter Gumbel est un écrivain et essayiste britannique, auteur notamment de Ces écoles pas comme les autres (Vuibert, 2015) et Élite Academy. Enquête sur la France malade de ses grandes écoles (Denoël, 2013). Il vit en France depuis 2002.   Qu’est-ce qui vous a incité à vous pencher sur la question de l’école en France ? Je suis arrivé de Los Angeles en 2002 après une carrière à l’étranger. J’ai tout de suite vu à quel point ce sujet préoccupe les Français. C’est même une obsession. Et j’ai trouvé fascinant le décalage entre le mythe répu­blicain d’une école égalitaire et efficace et la pratique, car à l’évidence cela marche très mal. D’après une enquête, 55 % des parents souhaiteraient retirer leurs ­enfants du système public s’ils en avaient la possibilité. Et puis j’ai été confronté au réel, car nous sommes arrivés en France avec nos deux filles. La grande avait fait sa maternelle à Los Angeles : une école privée classique, où l’objectif était d’être soi-même, de jouer, d’être créatif… Ici, nous avons mis la petite dans une maternelle publique, très bonne d’ailleurs, mais la différence sautait aux yeux. Il s’agissait de rester assis, d’obéir, de ne pas dépasser les limites. C’est encore plus vrai au collège : il faut écouter, suivre les règles. Deux systèmes culturellement opposés. Et je me suis posé la question : quelles sont les conséquences pour la France ? Alors vous avez décortiqué les résultats des enquêtes internationales. Qu’en avez-vous conclu ? Quand les enquêtes Pisa sont publiées, les médias se focalisent sur les résultats comparatifs par matières. Ils ne sont pas bons pour la France et se sont dégradés depuis la première enquête de 2001. Mais ces enquêtes comparent aussi les pratiques culturelles. C’est ce qu’il y a de plus important à mes yeux. On voit ainsi que les élèves français sont peu sollicités par les enseignants pour donner leur opinion et qu’ils craignent de le faire, qu’ils reprochent aux profs de ne pas s’assurer que l’ensemble de la classe a compris avant de passer au point suivant, de ne pas suffisamment chercher à les aider. Les élèves français sont parmi le plus inquiets à l’idée d’avoir de mauvaises notes en maths. Et puis il n’y a pas que Pisa. D’autres études internationales et françaises complètent le tableau. Les élèves français manquent de confiance en eux et se dévalorisent. Leur manque de confiance se projette sur l’avenir : ils sont beaucoup moins nombreux qu’ailleurs à penser être en mesure de choisir leur vie. Vous pensez que cette désaffection à l’égard de l’école et ce déficit de confiance sont -produits par le système scolaire lui-même ? Je crois que ce n’est pas un hasard si la France est le seul pays où des adolescents envisagent de bloquer leur collège ou leur lycée – et sont autorisés à le faire. J’ai beaucoup enquêté, beaucoup inter­rogé. Aux yeux d’un étranger, ce qui frappe, c’est la dictature de la salle de classe. Avec une culture de l’excellence qui décou­rage les élèves moyens et enfonce les plus faibles. Il faut lire L’Élève humilié (1), de Pierre Merle. On met l’accent sur vos erreurs. Ce n’est pas une culture de l’encouragement. Si l’on est convoqué par le directeur, ce n’est jamais pour être félicité, mais pour être tancé. Jusqu’à récemment, les redoublements concernaient trois fois plus d’élèves que la moyenne des pays de l’OCDE. Ce n’est pas un hasard si dans ce pays de grands mathématiciens, où les maths sont l’outil de sélection par excellence, les résultats des petits Français sont médiocres par rapport à d’autres pays. Vous décrivez une « culture du dénigrement ». Quel lien faites-vous entre cette culture et l’organisation de l’Éducation nationale ? Comme le souligne Andreas Schleicher, à la tête de la Direction de l’éducation et des compétences à l’OCDE, le système français perpétue le « mode indus­triel d’enseignement du XIXe siècle ». C’est un modèle extrêmement centralisé et directif dans lequel l’État décide des programmes dans les moindres détails, depuis le nombre exact d’heures consacrées à chaque matière jusqu’à l’ordre précis dans lequel les connaissances doivent être acquises. Les enseignants sont traités comme des ouvriers d’usine dont la fonction est d’appliquer le programme. Ils ne disposent pas de réelle autonomie. On ne leur fait pas confiance. Vous lui opposez le système finlandais, que vous êtes aussi allé observer. L’exemple finlandais est essentiel, car c’est presque l’exact opposé du système français. Tout est fait pour motiver les enseignants et les élèves. D’abord, le métier d’enseignant est hautement valo­risé. Pour y accéder, la sélection est aussi stricte qu’en médecine. Après une formation théorique et pratique de haut ­niveau, les enseignants jouissent en classe d’une large autonomie. L’État ne fixe que les grandes lignes du programme. L’enseignant module son travail en fonction de la compétence des enfants, et il le fait en collaboration étroite avec ses collègues des autres disciplines. Un prof d’anglais et un prof de finnois peuvent concevoir ensemble l’enseignement de la littérature. Les enseignants, qui sont mieux payés qu’en France, veillent à ce que tous les enfants…
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