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Philippe Braud : « Les citoyens votent surtout par empathie ou antipathie »

Les sentiments positifs ou négatifs de l’électeur sont construits par son histoire personnelle, les influences et les accidents de la vie auxquels il a été exposé. Le candidat vers lequel il se porte lui paraît mieux défendre les « valeurs » et les « intérêts » auxquels il s’est ainsi attaché.


Sixteen faces expressing the human passions. Credit: Wellcome Library.
Philippe Braud est politologue et spécialiste de sociologie politique, ancien professeur à Sciences Po Paris.

« La performance mentale du citoyen moyen baisse dès qu’il entre sur le terrain politique », écrivait Schumpeter. Qu’en pensez-vous ?

Ce jugement, qui suggère une médiocre considération pour le citoyen, est fort embarrassant pour la simple raison qu’il est parfaitement fondé. L’auteur de Capitalisme, socialisme et démocratie s’en explique de la manière suivante. Dans les affaires d’ordre privé ou professionnel qui les touchent de près, les individus ont une bien meilleure connaissance des faits pertinents sur lesquels fonder leur jugement, et s’ils prennent des décisions, ils pourront souvent en juger directement les effets, positifs ou négatifs. Ainsi les erreurs d’appréciation ont-elles davantage de chances de rester limitées ou d’être ultérieurement rectifiées. Au contraire, les enjeux politiques n’ont, le plus souvent, pas de lien direct et mesurable avec les préoccupations individuelles du moment, sinon à travers des raccourcis d’ordre très général : x c’est la régression sociale, donc je risque la perte de certains avantages acquis ; y c’est l’irresponsabilité économique, donc en tant que contribuable je risque de voir mes impôts alourdis. La connaissance des données propres à fonder un jugement rationnel, ajoute Schumpeter, est toujours insuffisante en raison de leur grande complexité et des coûts prohibitifs d’accès à une information réellement exhaustive et fiable. Enfin comment le citoyen peut-il anticiper valablement les conséquences de son choix personnel  au moment de placer son bulletin dans l’urne, lorsque tant de paramètres imprévisibles commandent le succès ou l’échec d’une politique annoncée.

Il est difficile de contester la force de ces arguments. En outre Schumpeter exagère à peine lorsqu’il observe que, pour l’essentiel, la majorité des électeurs justifient leurs choix par « des formules toutes faites… » et sont mus surtout par « des antipathies et des sympathies », même s’il aiment à croire, comme les candidats le leur racontent de façon intéressée, qu’ils porteront un jugement éclairé. Bien sûr, cette observation si souvent vérifiable en pratique est iconoclaste au regard de la norme démocratique idéale. Pourtant Schumpeter a tort de sembler croire que les électeurs sont des idiots culturels et que leur niveau d’ignorance ruine la démocratie. Contrairement aux apparences en effet, l’enjeu d’un scrutin n’est pas de dégager une mythique volonté générale, encore moins de prescrire une politique rationnelle. Bien plus importante est cette fonction de décompression des mécontentements et de légitimation des gouvernants. À ce titre le suffrage universel est irremplaçable.

Êtes-vous d’accord avec Bryan Caplan pour dire que la plupart des électeurs ont une vision erronée de la réalité des problèmes politiques  et économiques ?

Tout à fait. Et comment pourrait-il en aller autrement ? Aux uns, et ils sont nombreux, manquent les connaissances de base nécessaires à une compréhension de la complexité des problèmes économiques. A beaucoup d’autres fait défaut la motivation à engager l’énorme effort qu’exigerait l’acquisition d’un savoir constamment mis à jour, alors qu’ils en sont capables dans les domaines de la vie qui leur importent directement. Ce ne sont pas les pages économiques des quotidiens généralistes qui peuvent combler ce fossé et l’on sait la modestie du lectorat des quotidiens économiques spécialisés. Quant aux citoyens qui s’intéressent vraiment à la politique, beaucoup méconnaissent les règles réelles qui gouvernent le jeu politique : règles juridiques et constitutionnelles mais aussi règles stratégiques. Les plus politisés ont des allégeances bien installées qui les conduisent à sélectionner sévèrement les informations qui circulent dans l’espace public, retenant surtout celles qui consolident leurs convictions et leurs pré-jugés (Gadamer), tandis qu’ils s’efforcent d’écarter ou minimiser celles qui les dérangent.

Ceci étant, les conclusions que Caplan tire de ce constat sont elles-mêmes erronées. Il semble croire que ces électeurs « ignorants » décident, à la majorité, la politique économique qui sera suivie, ce qui serait en effet désastreux. Il se fait une très fausse idée du fonctionnement réel de la démocratie. Le suffrage universel fournit des indications moins sur les opinions raisonnées des citoyens que sur leurs humeurs, leurs préjugés ou leurs espérances. Les débats de campagne et les résultats électoraux permettent surtout aux gouvernants d’évaluer avec une meilleure pertinence leurs marges de manœuvre réelles ainsi que les risques de blocage, de résistance, voire de révolte ouverte qui peuvent faire échouer les meilleurs programmes d’experts. C’est pourquoi en dépit des surenchères et des polémiques inhérentes à toute campagne électorale, les démocraties se révèlent à long terme d’une efficacité sociale et économique supérieure aux dictatures.

Churchill disait : « Le meilleur argument contre la démocratie est une conversation de cinq minutes avec l’électeur moyen ». Cette boutade a-t-elle du fond ?

Oui et non. Oui, si l’on définit ce régime comme celui qui fait du peuple souverain le juge infaillible des politiques à mettre en œuvre. Il est évident qu’il n’en est rien, surtout si l’on se place dans la perspective du long terme. Non, si l’on considère que le cœur du credo démocratique est ailleurs : dans sa capacité à permettre aux citoyens de se sentir directement concernés par le fonctionnement du système politique, donc « responsabilisés ».

Hitler est parvenu au pouvoir à la suite d’élections. Vous citez  dans votre livre le journaliste et historien allemand Sebastian Haffner, qui a vécu cette période : « Les idées avec lesquelles on nourrit et ébranle les masses sont puériles à n’y pas croire. Pour devenir une force historique qui mette les masses en mouvement, une idée doit être simplifiée jusqu’à devenir accessible à l’entendement d’un enfant. » Cette formule reste-t-elle d’actualité ?

Elle est moins vraie dans une démocratie où la circulation de l’information et la liberté de critique limitent en partie les énormités grossières des discours les plus nationalistes ou les plus populistes. Des slogans comme « Supprimer le code général des impôts » (Poujadistes), « Interdire les licenciements » (Lutte ouvrière), « Renvoyer chez eux les immigrés » (le premier Front National) ne sont guère pris au sérieux dans l’immense majorité de la population parce qu’ils se heurtent à de multiples discours contraires qui en démontrent la totale vanité.  Il n’en demeure pas moins que l’action politique en démocratie exige en permanence des raccourcis d’analyse à faire froncer les sourcils des spécialistes, des formules rhétoriques joliment attractives au contenu un peu court pour tout esprit un tant soit peu critique. Leurs auteurs ne sont pas nécessairement des politiciens incompétents ou de redoutables démagogues. Ils sont simplement tenus de se plier aux règles de la compétition démocratique. Quand le suffrage universel est le seul moyen légitime d’accéder au pouvoir, il est impossible de tenir aux électeurs le seul langage d’expert. Celui-ci serait inaudible non seulement à ceux qui ont un faible bagage économique ou culturel, mais aussi à tous les citoyens, et ils sont légion, dont le niveau d’attention aux grands enjeux de la Cité demeure intermittent. En moyenne, la moitié du corps électoral se déclare« peu ou pas intéressée par la politique ».

Cependant, la formule de Haffner renvoie à une explication plus profonde. En dépit des apparences, les élections ne se gagnent pas par des raisonnements, mais par un appel aux émotions des citoyens, les unes parfaitement respectables, d’autres infiniment détestables. Susciter la peur ou l’espoir, l’indignation ou la compassion constituent les recettes éprouvées de tout discours de campagne. On perçoit bien cette dimension derrière des thèmes de campagne aussi fameux que Moi ou le chaos (De Gaulle 1965, Mitterrand 1988) ou même le Yes we can de Barack Obama 2008. Ces slogans qui appartiennent au vocabulaire de la compétition politique démocratique, relèvent aussi de ces formules simplificatrices au sens de Haffner.

Etes-vous d’accord avec Drew Westen pour dire que le cerveau politique est avant tout un cerveau émotionnel ?

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Tout à fait. Ce que les candidats en campagne ont toujours su plus ou moins confusément, la science politique le découvre enfin depuis une quinzaine d’années, et maintenant le démontre avec une précision croissante. Des travaux récents portant sur l’analyse du langage des candidats (Marcus et Kuklinski aux Etats-Unis, Marion Ballet en France) mettent en évidence l’interconnexion profonde entre les raisonnements logiques, appuyés sur des faits d’ordre économique et social, et les appels émotionnels comme l’insistance sur l’indignation (surtout à gauche et aux extrêmes, avec la dénonciation du pouvoir de l’argent), la solidarité nationale (la philia au sens d’Aristote), la crainte de la régression sociale ou de l’humiliation nationale, l’insécurité physique ou économique (peur de la criminalité, peur du chômage…). Mais le fait nouveau, et le livre de Westen en décrit un exemple, c’est la mise en œuvre d’expérimentations qui tirent profit de la percée des sciences cognitives concernant le fonctionnement du cerveau humain. De nouvelles technologies (scanner notamment) permettent de mettre en évidence quelles zones du cerveau se trouvent activées lorsque les sujets de l’expérience se trouvent confrontés à des informations politiquement dérangeantes. Les jugements qui en résultent se révèlent hautement influencés par le travail des circuits neuronaux qui, dans le cerveau, gèrent le stress et mettent en oeuvre des réponses d’évitement ou de déni dont le sujet pensant est parfaitement inconscient. Le livre d’Antonio Damasio, au titre significatif : L’erreur de Descartes. La raison des émotions (Odile Jacob, 1995), montrait déjà, en faisant un premier bilan des neurosciences, combien il est illusoire de séparer jugement rationnel et logique émotionnelle. Le cerveau humain ignore ce genre de distinction radicale dans les comportements les plus quotidiens de la vie ; a fortiori dans la vie politique dominée par la compétition et le conflit, que celui-ci porte sur des intérêts ou sur des valeurs.

Dans votre livre, vous citez Maupassant : « L’enthousiasme en France est un danger public et permanent ». Y aurait-il une spécificité française à cet égard ?

Comme Maupassant écrivait ceci au temps de Boulanger, l’actualité l’a conduit à forcer le trait. Danger ? Oui, car l’enthousiasme aveugle le jugement, et rend probables des déceptions futures qui peuvent être déstabilisatrices. Permanent ? Et spécificité française ? Non, car les pays à régime comparable à celui de la France, connaissent tous des cycles de flux et reflux d’enthousiasme. Les leaders charismatiques apparaissent partout, comme l’ont montré des personnages aussi différents que Hitler ou Mussolini, Churchill, de Gaulle ou Kennedy. Les lendemains de victoire militaire ont porté au pinacle des généraux, Foch et Pétain en France, Eisenhower aux Etats-Unis. Plus modestement aujourd’hui, dans toutes les démocraties occidentales la victoire électorale suscite une effervescence dans le camp du vainqueur dont il découvre vite qu’elle est bien éphémère.

Le souci de sa réputation sociale joue-t-il un rôle dans le fait d’aller voter ?

Pour les électeurs qui considèrent le vote comme un devoir du bon citoyen, le souci de l’estime de soi, plus encore peut-être que celui de la réputation sociale qui lui est néanmoins liée, est certainement un facteur de participation au scrutin. Ceci étant, une tendance se manifeste, surtout dans les plus jeunes générations, à s’affranchir de cette contrainte. On se veut plus calculateur, plus soucieux d’efficacité réelle. Si les enjeux du vote paraissent trop faibles ou l’alternative offerte trop fermée, d’aucuns, même très politisés, en viennent à accorder plus d’importance à d’autres formes de participation politique : militantisme associatif de terrain, mobilisations protestataires susceptibles d’être victorieuses. L’abstention peut alors être perçue, au moins par l’intéressé, comme le signal d’une lucidité politique supérieure.

Que faites-vous du « paradoxe du vote », selon lequel, puisque mon vote n’a qu’une chance pratiquement nulle d’influencer le résultat d’une consultation, pourquoi voterais-je plutôt que de me consacrer à des activités plus efficaces ?

Effectivement, si l’électeur était purement « rationnel », il ne se déplacerait aux urnes que dans les cas assez rares où le résultat du scrutin s’annonce si serré que « chaque voix compte ». Dans des élections nationales, quand des dizaines ou des centaines de milliers de voix font la différence, quelle influence décelable peut avoir « ma voix » ? En dépit de ces considérations, les citoyens votent encore en masse même si l’abstention a gagné du terrain, notamment dans les scrutins européens. Ceci est bien la preuve que l’électeur recueille de son geste d’autres gratifications que le seul sentiment de son poids politique. C’est, par exemple, le souci de décliner son appartenance à la communauté citoyenne, la fierté de remplir son devoir ou d’exercer son droit, le soulagement de pouvoir libérer sa rancœur ou son exaspération.

Internet a-t-il plutôt pour effet de renforcer les préjugés ou de les ébranler ?

Ces deux effets d’Internet sont repérables. Les individus d’esprit ouvert (open-minded au sens de Rokeach) vont utiliser le foisonnement d’informations disponibles sur Internet pour élargir leurs horizons, accumuler savoirs et références qui auront pour conséquence de rendre leurs jugements plus flexibles. Au contraire, les individus qui craignent par dessus tout de se voir ébranlés dans leurs convictions les plus chères, y compris les plus minoritaires voire les plus folles par rapport aux opinions courantes, auront, grâce à Internet, la ressource de retrouver des personnes (et des sites) qui partagent leurs préjugés, ce qui conduira à leur renforcement mutuel. Ceci étant, ces styles de personnalités opposés ne sont pas parfaitement stables. Les crises graves, sources de stress et d’insécurité, facilitent le glissement des attitudes d’ouverture vers le repli frileux voire fanatique.

L’opinion de l’élite informée joue-t-elle un rôle déterminant dans l’issue d’un scrutin ?

Rien ne fera changer d’avis l’individu dont les opinions sur un sujet particulier lui paraissent vérifiées par son expérience quotidienne. De même, sont indéracinables les convictions fortement investies affectivement, surtout lorsqu’elles sont confortées par des « leaders d’opinion » auxquels l’individu voue une grande admiration. Ceci étant, demeurent des plages ouvertes à la persuasion venue d’en haut. Il faudrait distinguer l’influence des médias qui imposent le format de ce à quoi il faut penser parce que tout le monde en parle, celle des notables et responsables politiques, au moins sur la mouvance qui est la leur, celle des intellectuels spécialisés (en matière d’économie, de culture, de problèmes de société) dont les idées peuvent lentement diffuser dans l’opinion publique à travers des relais comme la presse, la télévision, l’école, les syndicats et associations.

« Un excès de savoir peut troubler l’esprit le plus sain », estimait Tomas Reid en 1764. L’expert est-il plus compétent que l’homme de la rue pour désigner les candidats qui serviront le mieux l’intérêt général ?

Je ne crois pas. Encore faut-il s’entendre sur le rôle que peuvent assumer les candidats au service de l’intérêt général. La tâche des hommes ou femmes politiques est, certes, de prendre parti sur les problèmes du jour et, lorsqu’ils sont au pouvoir, d’arrêter des décisions. Mais il serait plus exact de rapporter les choix opérés moins au seul responsable politique qu’à une « configuration décisionnelle », c’est-à-dire à un ensemble de personnes agissant en profonde interaction (gouvernants et représentants mais aussi collaborateurs proches, hauts fonctionnaires, experts, partenaires de la société civile, communicants). Au sein de cette configuration la spécificité des gouvernants est de savoir évaluer les résistances politiques qui feraient déraper les meilleures intentions. Les grands politiques sont, bien sûr, des personnalités qui savent trancher (sur des scénarios, précisons-le, qu’ils n’ont pas été seuls à construire, loin s’en faut) mais surtout, peut-être, des personnalités qui ont su préalablement anticiper ou identifier les obstacles, les réduire ou les contourner, et mener enfin un travail efficace de persuasion politique.  Les mieux placés pour remplir avec succès une telle tâche sont encore ceux qui ont su capter non pas la seule confiance des experts mais celle du plus large spectre possible de citoyens.

La différence des sexes exerce-t-elle une influence significative sur le résultat des élections ?

Les femmes votent parfois différemment des hommes mais ces écarts demeurent en général limités. Quoique cela puisse étonner, elles ne favorisent pas spécialement les candidates : en 2007, Corinne Lepage, Dominique Voynet, Marie George Buffet, obtenaient le même (faible) soutien chez les femmes et chez les hommes (sondages/sorties des urnes). Seule Ségolène Royal tirait son épingle du jeu avec deux points de plus dans l’électorat féminin. Il en va de même en 2012 si l’on en croit les sondages Ifop de février et mars. Ils donnent même à Nathalie Artaud (LO) et Eva Joly (écologiste) une très légère avance cher les hommes. Marine Le Pen, également, fait mieux chez les hommes que chez les femmes, mais elle a considérablement réduit le fort écart (négatif) qui caractérisait les intentions de vote en faveur de son père. Cette évolution doit-elle être imputée à l’effet/femme de la candidate ou à la modération de son discours par rapport à celui de son père ? Les deux facteurs ont probablement joué de concert. Traditionnellement en effet on a toujours constaté que les femmes sont moins portées vers les extrêmes de l’échiquier politique. Cette « loi » vaut aujourd’hui pour Jean-Luc Mélenchon dont les soutiens sont nettement plus masculins que féminins (quatre points d’écart au moins, voire davantage).

Les écarts hommes/femmes les plus significatifs dans les dernières élections présidentielles concernent une légère faveur accordée à Jacques Chirac au détriment de Lionel Jospin (en 2002) et un net avantage (quatre points) accordés à Nicolas Sarkozy et à François Bayrou en 2007.  Aujourd’hui, les études Ifop du printemps 2012 dégagent quelques tendances qui semblent stables. Tout d’abord, le fait que François Bayrou a perdu sa capacité d’attraction auprès des femmes tandis que François Hollande bénéficie d’un avantage appréciable de quatre points en moyenne, qui a d’ailleurs été beaucoup plus élevé en début de campagne. La compétition étant devenue serrée pour la première place du premier tour, ce serait alors grâce aux femmes qu’il pourrait demeurer en tête. Mais pour l’emporter au second tour, il a besoin de reports de voix qui sont, eux, nettement plus masculins.  Autre indication digne d’intérêt : ce sont exclusivement les femmes de 50 à 64 ans qui se singularisent en faveur de François Hollande par rapport aux hommes de cette génération, (avec le handicap symétrique pour Nicolas Sarkozy). Dans toutes les autres tranches d’âge, hommes et femmes expriment des intentions de vote exactement semblables. Il faudrait une analyse statistique sophistiquée pour démêler le poids respectif des facteurs sexe, âge, profession et niveau de revenu. On pourra néanmoins conclure que si la victoire de la gauche est acquise le 6 mai prochain sur le fil du rasoir, elle aura été assurée grâce aux femmes. Ce serait d’ailleurs un cas unique dans les annales de la Ve République.

L’électeur vote-t-il plus par souci de l’intérêt général ou plus dans l’idée qu’il sert ses propres intérêts ?

Si, dans un sondage, on posait cette question aux enquêtés, nul doute que beaucoup d’entre eux aimeraient affirmer leur souci de l’intérêt général. Cette réponse donne une idée avantageuse de soi. Ceci étant qu’est-ce que l’intérêt général ? En réalité, les électeurs votent surtout par empathie ou antipathie pour une famille politique, un parti ou un candidat. Leurs sentiments, positifs ou négatifs, sont construits par leur histoire personnelle à travers les influences auxquelles ils ont été exposés dans leur environnement géographique, scolaire, professionnel, ou les accidents de leur trajet dans la vie. Ainsi se mettent en place chez les électeurs des représentations mentales plus ou moins stabilisées selon lesquelles leurs « intérêts » ou leurs « valeurs », deux termes aux contenus concrets souvent assez vagues, sont mieux défendus par tel type de candidat, du fait de son étiquette politique partiellement corrigée par son style de personnalité.

Adhérez-vous à la thèse de la « sagesse de la foule » ?

Pas du tout. Du moins si, à la différence de certains auteurs, on entend le mot foule au sens restreint de multitude et non d’assemblée institutionnelle.

Tout compte fait, l’électeur est-il un animal plus rationnel qu’irrationnel ou plus irrationnel que rationnel ?

L’ambiguïté profonde de l’opposition rationnel/irrationnel tient au fait qu’elle recoupe souvent, mais à tort, l’opposition rationnel/émotionnel. L’électeur est pleinement un citoyen émotionnel (The Sentimental Citizen de la littérature scientifique américaine). Ce qui ne signifie pas qu’il soit irrationnel, bien au contraire. Il est raisonnable de considérer comme éléments d’un choix éclairé non seulement l’espoir d’améliorations matérielles mais aussi l’attente de gratifications psychologiques : plaisir de s’identifier à un personnage charismatique ou à un parti qui défend des « valeurs », satisfaction de se décliner comme épris de justice ou d’égalité ; de même est-il raisonnable de prendre en considération des coûts émotionnels comme la peur du chômage ou du nucléaire, l’humiliation de se sentir peu considéré, voire, pour certains, l’angoisse à la perspective d’un saut politique dans l’inconnu (le problème étant celui du dérèglement fantasmatique de ces émotions positives ou négatives). On peut même dire qu’il est rationnel de ne pas s’infliger les coûts exorbitants d’une information économique et politique exhaustive, non seulement parce qu’elle est de toute façon hors de portée, mais aussi parce que l’influence sur le résultat final d’un vote singulier n’en vaut pas la peine. Le paradoxe est que les effets émergents de ces stratégies individuelles parfaitement logiques, sont souvent « irrationnels » si l’on prend comme critère d’un suffrage universel rationnel la formation d’une volonté populaire censée orienter l’action éclairée des gouvernants.

Existe-t-il une corrélation entre le niveau d’instruction d’un pays et la qualité du fonctionnement de la démocratie dans ce pays ?

L’élévation du niveau moyen de formation générale des citoyens réduit en principe l’espace laissé libre aux plus grossières outrances démagogiques. Les débats politiques y gagnent en retenue, et les citoyens en contrôle de leurs passions. Ceci étant, l’irruption de crises très graves, à la fois économiques et morales, remet facilement en cause ces progrès de civilisation car celles-ci provoquent des peurs ravageuses et des crispations violentes. Après tout le nazisme a surgi dans l’un des pays les plus éduqués de la vieille Europe.

Bryan Caplan suggère que l’on privilégie le vote des électeurs les mieux informés. Que pensez-vous de cette proposition ?

Outre le fait qu’elle est totalement irréaliste, je la crois totalement erronée. Caplan se trompe sur les fonctions réelles du suffrage universel. Sa proposition mériterait d’être prise en considération si les électeurs dictaient la politique des gouvernants. Il n’en est rien. Bien des promesses de campagne sont (heureusement) oubliées par les élus qui les découvrent impraticables. Le suffrage doit rester universel parce qu’il permet aux citoyens d’adresser des messages de satisfaction ou de mécontentement aux gouvernants, ce qui, pour eux, est un paramètre décisif pour éclairer leur action. C’est seulement parce qu’il est universel qu’il confère une légitimité populaire aux élus sans laquelle l’exercice du pouvoir serait encore plus difficile. Enfin il responsabilise les citoyens et leur permet de s’incliner sans déchoir devant la Loi. Le fait qu’elle soit adoptée par leurs représentants,  permet aux citoyens de se sentir obligés de la respecter non pas en raison d’une violence qui s’exercerait sur eux mais sur la base d’un acquiescement qui respecte leur dignité.

« Peu importe qui va gouverner, disait le philosophe Karl Popper. Il suffit de savoir qu’on peut chasser un mauvais gouvernement par le vote. C’est ça la démocratie ». Que pensez-vous de la formule ?

C’est une bonne boutade. Conformément à la loi du genre elle simplifie vertigineusement mais elle repose sur un fond de vérité. Précisons cependant que ce ne sont pas les « mauvais » gouvernements qui sont nécessairement chassés mais ceux qui ne plaisent plus. La nuance est importante. En revanche il est parfaitement sain que les gouvernants soient en démocratie assis sur un siège éjectable car, on le sait, l’exercice du pouvoir corrompt à long terme. Aussi le meilleur antidote est encore l’alternance à échéances suffisamment rapprochées.

 

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Pour aller plus loin

• Yves Déloye et Olivier Ihl, L’acte de vote, Presses de Sciences Po, 2008. Par deux professeurs de science politique, l’un à Paris, l’autre à Grenoble ; « N’en déplaise aux commentateurs de nos soirées électorales, l’élection n’est pas seulement un moyen de faire valoir une opinion, c’est aussi un rituel social. »

• Alain Garrigou, Manuel anti-sondages. La démocratie n’est pas à vendre !, La ville brûle, 2011. « Forme dominante de production de l’opinion publique, les sondages participent à la mise en condition des citoyens, et donc à la perversion de la démocratie. » Par l’auteur d’une Histoire sociale du suffrage universel en France, 1848-2000, Seuil, 2002.

• Daniel Gaxie, Explication du vote. Un bilan des études électorales en France,  Presses de Sciences Po 1985. Un classique.

• Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques, Armand Colin 2010. Un manuel bien informé, par une politologue  du CNRS et de Sciences Po (voir son interview dans Books, « L’ignorance de l’électeur », novembre 2010).

• Myriam Revault d’Allones, Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, Seuil, 2010. Une philosophe s’interroge sur la complexité de notre rapport à cette institution.

• Pierre Rosanvallon,  Le peuple introuvable : histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, 2002. Nous vivons une « crise de la représentation ». Par un professeur au Collège de France.

LE LIVRE
LE LIVRE

Petit traité des émotions, sentiments et passions politiques de Philippe Braud, Armand Colin, 2007

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