Henri Piéron, le sommeil et les chiens
par Edmond Perrier

Henri Piéron, le sommeil et les chiens

Il y a un siècle, un physiologiste français se livra à une singulière expérience sur des chiens. Il les maintint éveillés plusieurs jours d’affilée et constata à l’autopsie des altérations dans leur cerveau ainsi que la présence d’une substance toxique dans leur sang.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Edmond Perrier
  [Dans le cadre d’un partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF (retronews.fr), Books publie des extraits d’articles issus des archives de la presse française. RetroNews propose à la consultation plus de 300 journaux, datés de 1631 à 1945].   Si tout le monde croit connaître les conditions extérieures susceptibles de provoquer le sommeil, si tout le monde est d’accord pour penser que le sommeil est en rapport avec un état particulier du cerveau, rien n’est plus varié que les opinions qui ont été émises sur la nature de cet état et sur ses causes immédiates. Alcméon de Crotone pensait que le sommeil était dû au retrait du sang dans les veines et le réveil « au dégorgement veineux » ; Héraclite et Empé­docle d’Agrigente affirmaient que la nuit « le feu intérieur s’éteint et la raison se perd, comme elle se perd dans l’ivresse où l’âme est trop mouillée » ; Aristote professait que le sommeil était dû à ce qu’une évaporation excessive entraînait le refroidissement du cerveau ; celui-ci refroidissait à son tour les vapeurs apportées par le sang, et ces vapeurs, retombant sur le cœur, siège de la sensibilité, l’empêchaient de fonctionner. Cela n’est pas sans quelque ressemblance avec ce que racontait un jour une bonne femme d’une de ses amies : « Le chagrin lui a mangé les foies ; alors la bile s’est mêlée au sang ; les nerfs ont été plus forts que le sang, et elle est morte ! » C’était tout une théorie, à l’antique, du dernier sommeil. Après la découverte de la circulation du sang, le sommeil fut presque unanimement attribué à des modifications dans le cours du sang à l’intérieur du cerveau, sans d’ailleurs qu’aucune preuve fût donnée de ces modifications. Puis on songea à faire entrer en ligne de compte une intoxication périodique des éléments du cerveau par des poisons formés dans l’organisme lui-même ou par l’acide carbonique accumulé dans le sang à la suite d’un ralentissement de la circulation. On a même cru un ­moment avoir saisi sur le vif, pourrait-on dire, l’intervention des éléments microscopiques cérébraux dans la production du sommeil. Depuis que Ramón y Cajal et Golgi nous ont appris à colorer ces éléments, qui sont aujourd’hui désignés sous le nom de « neurones », on s’est ­avisé de rechercher les modifications qu’ils subissent au cours du fonctionnement cérébral et l’on n’est pas sans être arrivé à des résultats importants [...].   On avait cru voir que les prolongements protoplasmiques des neurones peuvent s’allonger où se raccourcir suivant les circonstances ; leur raccourcissement devait avoir pour effet de démê­ler, pour ainsi dire, le peloton formé par l’intrication des derniers ramuscules de deux neurones voisins, d’éloigner les unes des autres les petites boules terminales, de supprimer, par conséquent, les réactions réciproques des neurones ; la suppression de ces relations devait amener l’abolition de la conscience, et faire, par suite, apparaître le sommeil. Les mouvements de contraction et d’extension des prolongements des neurones avaient été comparés à ceux des expansions qui frangent le corps de certains animaux tout à fait primitifs, les amibes ; et la théorie que nous venons de résumer était dite théorie amiboïde du sommeil. Après avoir suscité un véritable enthousiasme, elle est peu après tombée sous les critiques des anatomistes, et j’avoue que je la regrette, car j’avais pu, en la modifiant légèrement, m’en servir pour essayer de faire comprendre le passage de l’intelligence à l’instinct chez les insectes (1). Il a donc fallu se rabattre sur des explications basées soit sur une asphyxie ou une intoxication passagère du cerveau, soit sur une usure momentanée des neurones, à la…
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