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Henri Piéron, le sommeil et les chiens

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Il y a un siècle, un physiologiste français se livra à une singulière expérience sur des chiens. Il les maintint éveillés plusieurs jours d’affilée et constata à l’autopsie des altérations dans leur cerveau ainsi que la présence d’une substance toxique dans leur sang.

  [Dans le cadre d’un partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF (retronews.fr), Books publie des extraits d’articles issus des archives de la presse française. RetroNews propose à la consultation plus de 300 journaux, datés de 1631 à 1945].   Si tout le monde croit connaître les conditions extérieures susceptibles de provoquer le sommeil, si tout le monde est d’accord pour penser que le sommeil est en rapport avec un état particulier du cerveau, rien n’est plus varié que les opinions qui ont été émises sur la nature de cet état et sur ses causes immédiates. Alcméon de Crotone pensait que le sommeil était dû au retrait du sang dans les veines et le réveil « au dégorgement veineux » ; Héraclite et Empé­docle d’Agrigente affirmaient que la nuit « le feu intérieur s’éteint et la raison se perd, comme elle se perd dans l’ivresse où l’âme est trop mouillée » ; Aristote professait que le sommeil était dû à ce qu’une évaporation excessive entraînait le refroidissement du cerveau ; celui-ci refroidissait à son tour les vapeurs apportées par le sang, et ces vapeurs, retombant sur le cœur, siège de la sensibilité, l’empêchaient de fonctionner. Cela n’est pas sans quelque ressemblance avec ce que racontait un jour une bonne femme d’une de ses amies : « Le chagrin lui a mangé les foies ; alors la bile s’est mêlée au sang ; les nerfs ont été plus forts que le sang, et elle est morte ! » C’était tout une théorie, à l’antique, du dernier sommeil. Après la découverte de la circulation du sang, le sommeil fut presque unanimement attribué à des modifications dans le cours du sang à l’intérieur du cerveau, sans d’ailleurs qu’aucune preuve fût donnée de ces modifications. Puis on songea à faire entrer en ligne de compte une intoxication périodique des éléments du cerveau par des poisons formés dans l’organisme lui-même ou par l’acide carbonique accumulé dans le sang à la suite d’un ralentissement de la circulation. On a même cru un ­moment avoir saisi sur le vif, pourrait-on dire, l’intervention des éléments microscopiques cérébraux dans la production du sommeil. Depuis que Ramón y Cajal et Golgi nous ont appris à colorer ces éléments, qui sont aujourd’hui désignés sous le nom de « neurones », on s’est ­avisé de rechercher les modifications qu’ils subissent au cours du fonctionnement cérébral et l’on n’est pas sans être arrivé à des résultats importants [...].   On avait cru voir que les prolongements protoplasmiques des neurones peuvent s’allonger où se raccourcir suivant les circonstances ; leur raccourcissement devait avoir pour effet de démê­ler, pour ainsi dire, le peloton formé par l’intrication des derniers ramuscules de deux neurones voisins, d’éloigner les unes des autres les petites boules terminales, de supprimer, par conséquent, les réactions réciproques des neurones ; la suppression de ces relations devait amener l’abolition de la conscience, et faire, par suite, apparaître le sommeil. Les mouvements de contraction et d’extension des prolongements des neurones avaient été comparés à ceux des expansions qui frangent le corps de certains animaux tout à fait primitifs, les amibes ; et la théor
ie que nous venons de résumer était dite théorie amiboïde du sommeil. Après avoir suscité un véritable enthousiasme, elle est peu après tombée sous les critiques des anatomistes, et j’avoue que je la regrette, car j’avais pu, en la modifiant légèrement, m’en servir pour essayer de faire comprendre le passage de l’intelligence à l’instinct chez les insectes (1). Il a donc fallu se rabattre sur des explications basées soit sur une asphyxie ou une intoxication passagère du cerveau, soit sur une usure momentanée des neurones, à la suite du fonctionnement même de l’orga­nisme, soit enfin, comme le voulait Claparède, sur une disposition naturelle de notre organisme, comparable à un instinct, à dormir périodiquement afin de se protéger contre une intoxication imminente, conséquence prochaine de son activité même (2). Chacune de ces hypothèses a eu ses partisans parfois ­illustres, mais est demeurée une hypothèse plus ou moins plausible, faute de preuve expérimentale. M. Piéron et son collaborateur, M. Legendre, ont, au contraire, attaqué le problème par l’expérience. Le supplice le plus cruel que les Orientaux, si habiles en ce genre d’invention, aient imaginé consiste à empêcher le patient de s’endormir, en lui faisant subir des excitations répétées, parmi lesquelles figure au premier rang le chatouillement de la plante des pieds. Le besoin de dormir devient absolument irrésistible quand l’insomnie, quelle qu’en soit la cause, dépasse une certaine durée. Le général Bruneau, dans ses Récits de guerre (1870-1871), dépeint en termes vigoureux ce qu’il appelle « le supplice du sommeil » : « Du 23 novembre au 7 décembre, [...] nous avons marché constamment et ­dormi en moyenne trois heures sur vingt-quatre. Pour ma part, je suis resté sans fermer l’œil un instant du 3 décembre au matin jusqu’au 6, à cinq heures du soir. En arrivant à Salbris, je tombe comme une masse. Un zouave a pitié de moi ; sans que je m’en aperçoive, il me recouvre avec sa pèlerine, et là je dors comme une brute, indifférent aux explosions des obus prussiens qui tombent autour de moi. »   Que se passe-t-il dans notre organisme à la suite d’une telle privation de sommeil ? MM. Piéron et Legendre ont essayé de le découvrir en opérant sur des chiens, ce qu’avait déjà fait Mlle Marie de Manacéine que je signale pour ce crime aussi intelligent que prémé­dité aux ardentes antivivisectionnistes de son sexe (3). MM. Piéron et Legendre n’ont pas mis moins de vingt sujets en expérience. En les attachant de manière à leur imposer certaines gênes qui les réveillaient quand ils commençaient à s’abandonner au sommeil, ils sont arrivés à les maintenir éveillés durant une dizaine de jours consécutifs. Pendant ce temps aucun trouble vraiment caractéristique n’a pu être constaté dans les fonctions physiologiques; mais à l’autopsie les éléments de certaines parties nettement délimitées du cerveau (gyrus sigmoïde, région préfrontale) se trouvèrent nettement et constamment altérés. Ces régions contiennent de grands neurones à corps pyramidal et d’autres à corps polymorphe. Les deux catégories d’éléments pouvaient être atteintes, ou l’une d’elles seulement. En général leur corps était diminué, ratatiné ; leur noyau était devenu latéral, de même que le ­nucléole parfois fragmenté à l’intérieur du noyau; sa substance se montrait moins granuleuse et vacuolée, ainsi que celle des prolongements protoplasmiques. L’importance de ces altérations s’est trouvée toujours en rapport avec l’intensité du besoin de sommeil ; elles sont du reste passagères, quand l’insomnie n’a pas trop duré ; en peu de temps les éléments ­reviennent à l’état normal. On comprend que de telles modifications entraînent certains troubles dans le fonctionnement du cerveau, tels que les hallucinations et l’apathie qui ont été souvent notées en pareille circonstance chez l’homme. En même temps que les neurones cérébraux s’altèrent, une substance particulière se développe dans le sang ; M. Piéron l’a appelée hypnotoxine, ce qui veut dire en grec le poison du sommeil. Du sang défibriné provenant d’animaux insomniaques a été sans résultat injecté dans le péritoine, sous les enveloppes de la moelle épinière ou, après, trépanation guérie, dans la substance cérébrale elle-même. Mais le sérum sanguin, le liquide céphalo-rachidien et la substance même des éléments cérébraux de chiens insomniaques injectés dans les vaisseaux de chiens normaux ont provoqué chez eux un besoin irrésistible de dormir et des altérations des cellules cérébrales en tout semblables à celles qui se produisent chez un chien privé de sommeil. Il existe donc bien dans le sang des chiens insomniaques une substance toxique. Cette substance perd ses propriétés si on la chauffe à 65 °C; elle est soluble dans l’eau distillée.   Le poison somnifère ou poison endormeur est-il bien réellement créé par l’absence de sommeil ? Ne ­serait-ce pas un poison banal, complexe peut-être, résultant d’une activité trop prolongée et sans repos des organes, un poison identique à ceux d’où résulte en partie la sensation de fatigue ? C’est en effet là une opinion courante que […] la fatigue peut être considérée comme la mère du sommeil et l’engendre inévitablement. M. Piéron a soumis cette idée à l’épreuve de l’expérience. Il a ­placé des chiens dans un cylindre tournant semblable, toutes proportions gardées, à ceux dans lesquels on s’amuse à faire manœuvrer les écureuils ; ces chiens sont arrivés à une fatigue extrême qui ne s’est jamais traduite par un besoin irrésistible de dormir, mais plutôt par une excitation inaccoutumée ; et le sommeil quand il s’est produit était un sommeil léger, ne résis­tant pas au moindre bruit. Werchardt a d’ailleurs réussi à isoler la toxine de fatigue en opérant sur des rats qu’il faisait traîner longtemps par la queue sur une surface rugueuse à laquelle ils s’agrippaient désespérément ; et M. Piéron signale les différences qui distinguent son action de celle de la toxine somnifère. Voici donc un fait bien établi, c’est que le sommeil peut être invinciblement produit par la présence dans le sang d’une certaine substance précisément engendrée par l’absence de sommeil. Cela est important et c’est un avertissement précis pour ceux qui s’imaginent que l’on peut impunément se priver de sommeil   — Edmond Perrier était un zoologiste et anatomiste français. A l’époque où il rédigea cet article, paru dans Le Temps le 13 février 1913, il dirigeait le Muséum d’histoire naturelle.
LE LIVRE
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Le Problème physiologique du sommeil de Henri Piéron, Masson, 1913

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