« Éolien: une belle illusion », un numéro spécial de Books à ne pas manquer ! Découvrez son sommaire.

Pôle magnétique

Colin O’Brady fascine les Américains avec le récit de sa traversée de l’Antarctique en solitaire et sans assistance. Plus d’un siècle après Scott et Amundsen, le « continent blanc » fait toujours rêver.


© Courtesy of Colin O’Brady

Avant sa grande traversée, Colin O'Brady avait déjà fait des expéditions dans l'Antarctique. Ici en 2016, dans la descente du massif Vinson.

En 2020, les Américains restent fascinés par la Frontière. Vu le relatif désinvestissement de l’exploration spatiale et des vols habités depuis les années 1970, l’Antarctique offre une solution de repli terrestre, suggérait déjà en 1997 le critique et poète Al ­Alvarez dans The New York ­Review of Books.

 

Le mythe continue d’opérer, comme en témoigne le succès de The Impossible First, dans lequel l’ancien triathlète américain ­Colin O’Brady raconte sa traversée de l’Antarctique en soli­taire et sans assistance en 2018. Une première.

 

Diverses équipes avaient déjà accompli ce périple, mais elles étaient dotées de véhicules moto­risés et avaient été ravitaillées sur le trajet. Il y a quatre ans, l’explorateur britannique Henry Worsley y avait trouvé la mort. L’écrivain et journaliste américain David Grann a relaté son aventure malheureuse dans The White Darkness (2018).

 

En fait, l’exploit de Colin O’Brady – et le récit qu’il en fait – s’inscrit dans une tradition vieille de plus d’un siècle. Mais qu’est-ce qui pousse à se lancer dans une entreprise aussi risquée ? Au fil des années, les raisons invoquées changent. « Nous voyagions au nom de la science », assurait en 1922 le Britannique Apsley Cherry-Garrard dans Le Pire Voyage au monde (Paulsen, 2008), à propos de l’expédition Terra Nova (1910-1913), à ­laquelle il avait pris part au côté de son compatriote Robert Falcon Scott. Cette expédition fut fatale à Scott et à quatre de ses compagnons. L’explorateur « avait encore réduit ses chances de survie en refusant de se déles­ter des 15 kilos de roches que lui-même et ses quatre compagnons traînaient derrière eux en luge », rappelle Al Alvarez.

 

D’après le seul membre norvégien de l’expédition, Tryggve Gran, Scott était également mu par un nationalisme farouche, encore avivé par l’expédition concomitante du Norvégien Roald Amundsen. « Lorsque les hommes de Scott apprennent qu’Amundsen vient de débarquer de l’autre côté de la barrière de Ross, ils ne parlent quasiment plus de quoi que ce soit d’autre », rappelait en 1985 le critique et historien des pôles Chauncey Loomis dans la London Review of Books à propos du journal de bord de Tryggve Gran, qui venait d’être publié en anglais. Amundsen les devancera de plus d’un mois dans cette course au pôle Sud, en 1912.

 

Quelques années plus tard, en pleine Première Guerre mondiale, l’aventurier britannique Ernest Shackleton brandit plus haut encore la double motivation scientifique et patriotique. Lui qui rêvait de découvrir un « trésor » a dû revoir la présentation de son expédition pour en faire une « contribution patriotique à l’effort de guerre » sur « le champ de bataille blanc », écrivait l’écrivain britannique Jonathan Raban dans The New York Review of Books en 1999. Raban voyait là, à juste titre sans doute, des « prétextes » bien utiles à Shakleton pour lever des fonds puis séduire les lecteurs de ses récits comme Au cœur de l’Antarctique ou L’Odyssée de l’«Endurance» (parus en ­anglais en 1909 et 1919 et traduits chez Phébus). Conscient que ses voyages étaient aussi une « mine d’or », Shackleton avait fondé une société pour gérer les droits de ses images et engagé un photo­graphe-cameraman à plein temps, ajoutait Raban.

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Aujourd’hui, Colin O’Brady fait ­miroiter à travers son livre un « potentiel de ressources (intérieures) insoupçonné pour réaliser vos rêves », indique son éditeur. « Une quête inspirante, celle d’un homme cherchant à traverser le continent le plus inho­spitalier du monde », écrit The Wall Street Journal, qui rappelle que Colin O’Brady s’en sort bien tout seul – il « parcourt près de 1 600 kilomètres sur ses skis en tirant un traîneau chargé de 170 kilos de vivres et de matériel ».

 

Un « défi physique », mais aussi « mental » que l’auteur, épaulé à distance par sa femme Jenna, « raconte à merveille », poursuit le quotidien américain. « Pour réaliser son rêve, il faut y croire », conseille ainsi l’athlète, qui est déjà venu à bout de sept des plus hauts sommets du monde.

 

Dans un monde régi par la concurrence, l’héroïsme se conçoit en termes de développement personnel.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Impossible First. From Fire to Ice – Crossing Antarctica Alone (« Le pionnier de l’impossible. Du feu à la glace : traverser l’Antarctique en solitaire » de Colin O’Brady, Scribner, 2020

SUR LE MÊME THÈME

Bestsellers Un pays de seigneurs
Bestsellers Lagerlöf dépoussiérée
Bestsellers Berlin, ville en devenir

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.