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Portrait du tyran en enfant malheureux

Au début du IIe siècle, l’historien Suétone écrit la biographie de l’empereur romain Caligula. à peu de chose près, on croirait lire celle d’Hitler ou d’Idi Amin Dada.

Certaines choses ne chan­gent guère au fil de l’histoire, la psyché des dictateurs, par exemple. Les traits qu’énumère l’historien romain Suétone dans sa description ­quasi clinique du sinistre empereur Cali­gula se retrouvent chez les successeurs modernes de ce dernier, notamment Adolf Hitler et Idi Amin Dada.

Caligula débute dans la vie par une enfance troublée, avec une figure paternelle problématique. À la mort de son empereur de père, l’admirable Germanicus, il est menacé puis adopté par son oncle Tibère, un pervers polymorphe avec lequel il va vivre à Capri. L’enfance d’Hitler n’est pas de tout repos non plus : père brutal et mère malmenée. Celle d’Amin Dada est pire encore : père intermittent, errance à travers l’Ouganda, misère, éducation proche de zéro.

Caligula est un pur produit de l’armée. Il passe ses jeunes ­années dans les camps militaires, où on le surnomme affectueusement « petite sandale » 1. Plus tard, il ira, par nostalgie ou par désœuvrement , jusqu’à s’inventer des guerres, écrit Suétone : « Ensuite, ne sachant à qui faire la guerre, il fit passer le Rhin à quelques Germains de sa garde. » Amin Dada passe lui aussi une bonne partie de son enfance aux abords des casernes, au gré des amours militaires de sa mère, qu’on appelle pudiquement une « suiveuse de camp ». À l’armée il doit tout : son éducation, son pouvoir et ses meilleurs souvenirs ; et il s’inventera également des guerres de circonstance. Enfin, c’est dans les tranchées des Flandres qu’Hitler naît à lui-même et aux autres, et son enthousiasme guerrier n’est plus à démontrer.

Lorsque Caligula succède à Tibère, c’est une explosion de joie à Rome. Même chose avec Hitler à Berlin, après les tristes années de la république de Weimar, et avec Idi Amin à Kampala, après les brutalités du père de l’indépendance, Milton Obote. Mais cette liesse est toxique pour un cerveau vulnérable comme celui de Caligula, qui n’est « sain ni de corps ni d’esprit » d’après Suétone. Le diagnostic est lourd : épilepsie avérée, hyperthyroïdie et bipolarité probables 2, à quoi il faut ajouter les effets de la syphilis et de l’alcool. Amin Dada aussi était alcoolique, syphilitique, bipolaire et vraisemblablement sociopathe. Quant à Hitler, les causes de ses troubles mentaux font débat : malformation ou mutilation génitale ? Nécro­philie pathologique ? Séquelles d’une crise de démence hallucinatoire après l’inhalation de gaz de combat en 1918 ?

Caligula est un catalogue ambulant des pathologies dictatoriales. D’abord le goût du spectacle et du costume – voir Hitler se faisant acclamer à Nuremberg et Amin Dada avec ses uniformes rutilants et ses fausses médailles. Ensuite le goût du verbe, qui est souvent le talent grâce auquel le tyran accède au pouvoir. Même si la palme de l’éloquence va sans doute à Hitler, Caligula avait lui aussi « la parole abondante et facile, surtout s’il fallait invectiver quelqu’un ». Quant à Amin Dada, il régnait par le verbe (il ne savait pas écrire), et son régime a été qualifié de « radiocratie ».

Autre trait, le rapport complexe avec les puissances occultes : Cali­gula se consume en rêves prémonitoires et converse avec la Lune ; Amin Dada, dont la mère était sorcière, suit les rites magiques de l’ethnie kakwa. On peut comprendre ce besoin d’assistance céleste chez le tyran, constamment menacé. À défaut, la pierre constitue un substitut d’immortalité : Caligula multiplie les monu­ments, étudie le percement de l’isthme de ­Corinthe et rêve de transférer la capitale de l’empire à Antium, sa ville natale (fantasme similaire chez Hitler, qui aurait voulu transformer ­Berlin en Germania).

Et puis quelque chose se détraque soudain chez Caligula. En 37, il a une grave crise de démence, provoquée, dit-on, par un philtre d’amour mal dosé. Ne serait-ce pas plutôt le stress du pouvoir, si souvent fatal aux psychés fragiles ? (Hitler ne tient que grâce aux inquiétantes potions du docteur Morell, et même Idi Amin Dada doit faire des séjours de « repos » à l’hôpital). De prince, Caligula se mue alors en monstre, nous dit Suétone, et ses aberrations mentales, désormais franchement noci­ves, prennent le dessus. Le solipsisme d’abord. Caligula se croit seul au monde, ou du moins très au-dessus du reste de l’humanité, qui ne lui inspire qu’indifférence ou dédain. Ses sentiments humains et son (éventuel) sens moral s’évanouissent, remplacés par une cruauté pathologique. Il tue et torture à tour de bras, souvent de sa propre main (Idi Amin Dada ne répugne pas non plus à mettre la main à la pâte). Et cela avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il ne tolère plus la moindre concurrence, de la part des vivants comme des morts, dont il éradique le souvenir et détruit les statues.

En même temps, Caligula est à l’étroit dans ses coutures de tyran. Il juge son règne atone et songe à provoquer des catastrophes qui le rendront mémorable. À défaut, il fanfaronne, cherche à être reconnu hors du champ politique. « Il exerça avec passion des talents d’un autre genre, et même les plus opposés, tour à tour gladiateur, cocher, chanteur et danseur. » Mais combien de tyrans voudront aussi qu’on se souvienne d’eux comme d’artistes (Néron), de grands athlètes (Idi Amin Dada) ou de littérateurs (presque tous) ?

De façon plus classique, Caligula, qui avait été à bonne école avec Tibère, devient, pouvoir absolu aidant, un pervers tous azimuts, incestueux et sans scrupule. Le phénomène est courant chez les dictateurs (Idi Amin a des appétits à la mesure de sa corpulence). Dans ce domaine, Hitler fait ­figure d’exception. Malgré une sexualité semble-t-il bien perturbée (« Sur les sept femmes avec lesquelles il a très vraisemblablement entretenu une relation ­intime, six se sont suicidées ou ont tenté de le faire, ce qui conforte l’idée qu’il souffrait d’une perversion sexuelle qu’elles trouvaient particulièrement répugnante » 3), il s’en tient à ses activités dictatoriales et à Eva Braun, sans s’autoriser l’assou­vissement de fantasmes qu’on peine à imaginer.

Suétone détecte enfin chez Caligula une affliction particulière, considérée comme la preuve même de sa démence : une « confiance extrême » doublée d’une « crainte excessive ». Suétone ignore le mot paranoïa et son diagnostic, sinon il aurait jugé la « démence » caligulienne très commune et consubstantielle à la condition de dictateur. Le pouvoir absolu favorise chez le tyran les exactions qui le rendent impopulaire ; il en vient à voir partout des ennemis, qu’il élimine au prix d’un surcroît d’impopularité.

Il défend son pouvoir – sa seule protection – coûte que coûte, tout en multipliant jusqu’à l’absurde les mesures défensives (Amin Dada change de résidence plusieurs fois par nuit, grimpe dans une voiture par une portière pour ressortir par l’autre). Il finit par s’enfermer en lui-même, psychologiquement et physiquement, tel Staline bouclé dans sa datcha de Kountsevo, où il mourra seul et sans secours. Comme Caligula, qui fait périr d’une mort sanglante le chef de sa garde, nommé Macron, ainsi que tous ceux qui « l’élevèrent à l’empire », le dictateur doit faire le vide – ni amis ni fidèles (n’en savent-ils pas trop ?).

Et tout cela en vain. Après à peine deux mille jours de règne, Caligula est assassiné à 29 ans – « quelques-uns lui enfoncèrent l’épée dans les parties honteuses ». Le corps du dictateur doit souvent payer symboliquement le prix de la corruption qu’il a communiquée au corps social tout entier.

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Notes

1. Du latin caliga, sandale.

2. Stephen Dando-Collins, Caligula: The Mad Emperor of Rome (Turner, 2019).

3. Robert Waite, The Psychopathic God: Adolf Hitler (Da Capo Press, 1993).

LE LIVRE
LE LIVRE

Vies des douze Césars (livre IV, Vie de Caligula) de Suétone, Bibliotheca Classica Selecta (bcs.fltr.ucl.ac.be), 2001

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