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Robert Frank : « Pour un impôt progressif sur la consommation »

En 2009, le publicitaire Jacques Séguéla scandalisait en déclarant : « Si à 50 ans, on n’a pas une Rolex, c’est quand même qu’on a raté sa vie. » Il ne faisait pourtant que témoigner de l’influence prise par les habitudes de consommation des plus riches sur les dépenses de tous. Une fièvre du luxe ruineuse, contre laquelle une profonde réforme fiscale s’impose.

 

Robert Frank est professeur d’économie à l’université Cornell, aux États-Unis, et tient une chronique mensuelle dans le New York Times (« Economic Scene »). Appartenant au courant de l’économie comportementale, il étudie depuis trente ans les conséquences de notre environnement sur nos comportements économiques. Le prix Nobel d’économie George Akerlof a salué son livre sur la « fièvre du luxe » comme « l’une des plus importantes contributions à la science économique de ces dernières années ».

 

Vous travaillez sur le boom du luxe, alors même que les revenus de la majorité de la population marquent le pas. Comment ces deux réalités peuvent-elles aller de pair ?

Le paradoxe n’est qu’apparent. Nous avons assisté dans la plupart des pays développés, ces dernières décennies, à un développement substantiel des inégalités, qui a été particulièrement spectaculaire aux États-Unis (1). Entre 1979 et 2003, les 20 % les plus pauvres de la population américaine ont vu leurs revenus progresser de 3,5 % seulement sur l’ensemble de la période. Parallèlement, les 20 % les plus riches voyaient les leurs augmenter de 45,7 % – et les 5 % les mieux lotis de 68 %. En 1980, les PDG des deux cents plus grandes entreprises américaines gagnaient 42 fois le salaire moyen d’un ouvrier ; en 2000, ils touchaient 500 fois cette somme.

Ce creusement des inégalités, par rapport à la période antérieure, au cours de laquelle tout le monde progressait sensiblement au même rythme, est lié à des transformations en profondeur des règles du jeu économique. En deux mots, nous avons vu se généraliser les « marchés où le gagnant rafle la mise (2) » : ce sont des marchés sur lesquels de faibles écarts de performance suffisent à générer des différences considérables de rémunération ; une poignée d’individus particulièrement talentueux s’y adjuge des rétributions énormes. Au début du siècle, quand l’État de l’Iowa comptait à lui seul plus de 1 300 opéras, des milliers de ténors gagnaient modestement mais correctement leur vie en se produisant en public. Depuis que nous écoutons essentiellement de la musique enregistrée, le meilleur ténor du monde peut littéralement être présent partout à la fois, et être rémunéré en conséquence. Longtemps, ce fonctionnement est resté l’apanage des mondes du sport et de l’art. Mais ces règles du jeu très concurrentielles ont gagné récemment de nombreux secteurs, comme la comptabilité, le droit, le conseil, la médecine, la banque, l’édition, le design… Notamment parce que les nouvelles technologies ont accru la puissance et le champ d’influence des meilleurs. Ces talents de mieux en mieux rémunérés ont fait comme tout individu qui s’enrichit : ils ont augmenté leur consommation, notamment de ces biens que je définis moins par leur caractère luxueux – la définition du luxe est très circonstancielle – que par leur caractère « positionnel » : ce sont d’abord des indicateurs de standing, des marqueurs de statut social. Et ce nouveau modèle de consommation au sommet s’est répercuté sur l’ensemble de la population, via une véritable « cascade de dépenses ».

 

Qu’entendez-vous par « cascade de dépenses » ?

Les cercles sociaux sont relativement étroits ; les nouvelles habitudes de consommation des plus riches n’ont donc pas modifié directement la consommation de l’ensemble de la population. Ils ont, en revanche, modifié le cadre de référence façonnant les aspirations de la population située juste au-dessous d’eux ; à son tour, celle-ci s’est mise à consommer davantage, bouleversant le cadre de référence des couches sociales immédiatement inférieures, et ainsi de suite tout au long de l’échelle. Aujourd’hui, pour prendre un exemple trivial mais évocateur, on trouve aux États-Unis des barbecues à plus de 5 000 dollars. Payer un gril une somme pareille aurait été inimaginable il y a seulement vingt ans. Pourtant, le segment des barbecues à plus de 2 000 dollars est celui qui progresse le plus sur ce marché. Dans la même veine, si l’on excepte le bref revers subi par le secteur du luxe en 2009, les yachts et les montres Patek Philippe se vendent toujours sur liste d’attente, et les voitures haut de gamme représentent une part croissante du marché automobile américain… D’une manière générale, les dépenses consacrées aux produits de luxe croissent à peu près quatre fois plus vite que les autres.

Et cette fièvre ne touche pas seulement les plus riches. En témoigne notamment l’évolution du confort moyen des logements aux États-Unis : la surface médiane des nouvelles maisons est passée de 480 mètres carrés en 1980 à 610 mètres carrés en 2001, soit une augmentation de 27 %, alors que le revenu disponible d’une famille médiane ne progressait que de 15 % environ.

 

Mais quel est le ressort du phénomène, s’il n’est pas lié à l’enrichissement de la majorité de la population ?

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Il tient au fait que les normes de consommation du milieu où l’on vit influencent les biens et services que l’on juge essentiels à son bien-être : la taille minimale d’une maison, pour n’en avoir pas honte, n’est pas la même au Népal, au Japon, en Europe ou aux États-Unis. L’environnement et ses évolutions façonnent le jugement que les gens portent sur leur propre situation, et donc leurs décisions économiques. Les études d’économie comportementale donnent des résultats très clairs à cet égard : si l’on demande aux gens de choisir entre un monde où ils habitent une maison de 1 000 mètres carrés tandis que les autres jouissent de 2 000 mètres carrés, et un monde où ils habitent une maison de 800 mètres carrés tandis que les autres n’ont que 600 mètres carrés, la plupart optent pour le second monde, celui où la taille absolue de leur maison est plus petite, mais où sa taille relative est plus grande. Dans ces conditions, le boom de la consommation positionnelle des plus riches provoque une véritable fuite en avant, qui n’est pas sans rappeler la course aux armements entre États. Dès lors que les plus riches achètent des maisons plus grandes, chacun a tendance à acheter une maison plus grande.

 

Parce que l’homme est un animal envieux ?

Non, je vois dans ce phénomène l’effet concomitant de l’augmentation des inégalités et de la logique de compétition profondément ancrée en l’homme. L’importance que nous accordons aux biens positionnels relève à mes yeux de deux niveaux d’explication. Premièrement, notre consommation a des conséquences tangibles, dont il est parfaitement légitime de se soucier. Les signaux que chacun envoie à son environnement sur son rang nourrissent ou handicapent très concrètement sa réussite. Dans le milieu des avocats, par exemple, la montre que vous portez au poignet ou la voiture que vous conduisez dit quelque chose de votre succès et donc (à tort ou à raison) de votre compétence, ce qui alimente en retour votre succès. Plutôt qu’une forme de consommation ostentatoire, ce sont à bien des égards des dépenses d’investissement. Dans le même ordre d’idée, dès lors que la qualité des écoles est fortement liée à la qualité du quartier, tous les parents qui souhaitent donner les meilleures chances de réussite à leurs enfants veulent acheter un logement dans un secteur socialement favorisé, ce qui entraîne un certain standing (surface, nombre de salles de bains, etc.). C’est la première raison pour laquelle les objets « de luxe » ont acquis une telle importance, pourquoi chacun veut posséder quelque chose qui semble « spécial », et pourquoi le virus du luxe est contagieux.

Mais il existe peut-être un autre niveau d’explication : à l’échelle de l’espèce, les ressources relatives des individus influencent si souvent leur réussite réelle que l’évolution a sans doute fabriqué un système nerveux humain directement soucieux de position relative. Selon la théorie de la sélection naturelle, un animal assure sa victoire reproductive sur ses concurrents en possédant des ressources relatives plus importantes qu’eux. Même dans les périodes de famine, il y a toujours une certaine quantité de nourriture disponible. La position relative des individus décide de qui sera nourri. Voilà pourquoi la croissance disproportionnée des revenus au sommet de l’échelle, avec le type de consommation qu’elle engendre, entraîne la cascade de dépenses dont je parlais : pour conserver son avantage relatif, tout le monde participe à la course au luxe.

 

Vous semblez le déplorer. Mais où est le problème, si l’on exclut d’éventuelles considérations morales sur l’apparente frivolité des hommes ?

Ce phénomène fait d’énormes dégâts sociaux. Car cette réalité pèse très lourd sur les classes moyennes, contraintes de dépenser des sommes de plus en plus élevées pour rester à la hauteur des normes de consommation de leur environnement, alors même que leurs revenus n’ont pas progressé à l’avenant. Elles ont donc adopté plusieurs stratégies. D’abord, travailler plus : les femmes américaines travaillent aujourd’hui en moyenne 200 heures de plus par an qu’elles ne le faisaient au milieu des années 1970 ; et les hommes 100 heures de plus. Ensuite, s’éloigner des villes : le temps de transport des banlieusards a presque triplé entre 1983 et 2003 aux États-Unis. Enfin et surtout, s’endetter au-delà de toute raison. De ce point de vue, la fièvre du luxe explique en partie la crise économique et financière actuelle. La hausse des prix de l’immobilier a longtemps permis aux familles de la classe moyenne d’emprunter sans cesse davantage, grâce à l’augmentation de la valeur de leur logement. Quand la bulle a éclaté, tout s’est effondré. Au niveau individuel, la course aux biens positionnels se révèle ainsi souvent dramatique.

Mais le phénomène est également ruineux sur le plan collectif. L’excès de travail et les longs trajets en voiture ont notamment un coût considérable en termes de santé. En outre, ces dépenses ostentatoires nous détournent d’autres formes de dépenses, plus discrètes, comme le temps libre, la sécurité, l’épargne, l’assurance, pourtant essentielles à notre bien-être. Enfin, cette fièvre du luxe favorise l’hostilité à l’impôt et aux dépenses publiques : il est très difficile de convaincre des familles au bord du surendettement qu’elles se porteraient bien mieux en payant plus d’impôts. Même si c’est vrai, c’est contre-intuitif.

Nous sommes en quelque sorte dans la situation du cerf : à l’origine, les cerfs avaient des bois beaucoup plus petits qu’aujourd’hui. Mais la possession de bois imposants étant un facteur de « séduction », la sélection naturelle a favorisé les cerfs avec de grands bois. Le problème, c’est que cela entrave leur course quand ils tentent d’échapper aux prédateurs. Ce qui bénéficie à l’individu nuit en l’occurrence à l’espèce. Il en va de même de la fièvre du luxe. Elle est individuellement intelligente et collectivement stupide.

 

En quoi les familles se porteraient-elles mieux en payant plus d’impôts et en consacrant un peu moins d’argent à leur consommation positionnelle ? Elles ont malgré tout le droit de choisir entre l’agrandissement de leur maison et l’amélioration des infrastructures, par exemple ?

Ce serait vrai si le bénéfice tiré de cet agrandissement n’était illusoire. Les biens positionnels distillent une certaine dose de bien-être tant que peu de personnes les possèdent. Dès lors que la plupart des gens participent à la course, le bien-être relatif que vous apporte le fait d’avoir une maison plus grande ou une voiture plus luxueuse ne dure pas, et vous êtes pris dans une fuite en avant dont le coût devient exorbitant. Une politique publique limitant les dépenses de luxe, à l’échelle de la société, n’entraînerait donc pas de réelle perte de bien-être, la position relative de chacun restant inchangée. Cette limitation permettrait aussi de dégager des ressources pour des formes de consommation qui, elles, semblent nous rendre heureux quel que soit le contexte, comme le temps libre passé avec sa famille ou ses amis.

 

Comment limiter la course au luxe ? Êtes-vous favorable au mouvement qui prône la décroissance ?

Non, ce mouvement dit « de la simplicité volontaire » est très sympathique, mais il existe depuis plus de vingt ans, sans grand résultat. Tout simplement parce que la réduction de son train de vie est souvent préjudiciable à l’individu qui la pratique isolément. En outre, ce courant tend à accréditer l’idée que la richesse est, en soi, un problème. Mais on n’est jamais trop riche : les besoins en formation, en équipement ou en investissements d’une société comme la société américaine sont énormes. Le problème, ce n’est pas la richesse, ce sont les inégalités. C’est donc à ce niveau qu’il faut agir.

Je propose pour cela une chose simple : remplacer l’impôt progressif sur le revenu par un impôt progressif sur la consommation, pour inciter à limiter les dépenses les plus excessives. En d’autres termes, il s’agit de défiscaliser l’épargne. Pour éviter l’injustice potentielle de cet impôt, puisque les riches épargnent proportionnellement beaucoup plus, il faut prévoir une déduction permettant de couvrir le niveau de consommation considéré comme fondamental, ce qui épargnerait les plus pauvres. Parallèlement, le taux marginal d’imposition serait si fortement progressif que l’impôt augmenterait très fortement avec le revenu, malgré l’importance de l’épargne chez les riches. Ce nouvel impôt permettrait non seulement de réduire les inégalités de consommation, celles qui engendrent les plus graves problèmes sociaux, mais il favoriserait aussi l’épargne, donc l’investissement, donc la productivité et la croissance.

 

Vous avez émis cette idée, pour la première fois, il y a treize ans : si c’est si simple, pourquoi n’a-t-elle pas encore été adoptée ?

Question légitime. Un projet très proche a été proposé au Sénat américain en 1995, soutenu à la fois par un démocrate et un républicain. Hélas ! les batailles budgétaires entre le Congrès et le président Clinton ont commencé peu après, et cette réforme n’a jamais été débattue. Mais personne n’avait alors prétendu que l’idée était révolutionnaire ou irréaliste. Au contraire, elle s’était attiré un soutien important dans les deux camps. Peu après avoir écrit l’article où je proposais ce nouvel impôt, en 1997, j’ai d’ailleurs reçu une lettre très chaleureuse de Milton Friedman, prix Nobel d’économie et saint patron des conservateurs. Il me disait qu’il n’était pas d’accord sur la nécessité d’augmenter les dépenses publiques, mais que, s’il fallait un jour dégager de nouvelles ressources, cette taxe serait la meilleure solution.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti.

Notes

1| Selon un récent rapport de l’OCDE (« Croissance et inégalités »), publié en 2008, « le fossé entre les riches et les pauvres s’est creusé dans la plupart des pays de l’OCDE ces deux dernières décennies. Quelques pays seulement ont connu une tendance inverse : l’égalité des revenus a progressé ces vingt dernières années en Espagne, en France et en Grèce. »

2| Sur ce sujet, lire The Winner-Take-All Society (« La société où le gagnant rafle la mise »), de Robert Frank et Philip Cook, Penguin, 1996.

LE LIVRE
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La Course au luxe. L’économie de la cupidité et la psychologie du bonheur de Robert Frank : « Pour un impôt progressif sur la consommation », Markus Haller

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