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Pourquoi déclenche-t-on une guerre ?

Pour Thucydide, c’est la nature humaine qui conduit les puissants à vouloir dominer les faibles. « Cette loi était en pratique avant nous. Elle subsistera à jamais après nous », fait-il dire aux Athéniens.

L'histoire est l’avant et l’après de la politique. Meilleur exemple : l’historien grec Thucydide, dont les observations restent tellement actuelles qu’elles sont prises en compte jusqu’à la Maison-Blanche. C’est d’ailleurs presque ce qu’il avait envisagé : « Il me suffira que ceux qui veulent voir clair dans les faits passés et, par conséquent, aussi dans les faits analogues que l’avenir selon la loi des choses humaines ne peut manquer de ramener, jugent utile mon histoire. » Avant même de devenir le deuxième président des États-Unis, John Adams conseillait en 1777 à son fils John Quincy Adams, qui allait accéder plus tard aux mêmes fonctions, de lire l’auteur grec : « Tu y trouveras plein d’enseignements pour l’orateur, l’homme d’État, le général, ainsi que pour l’historien et le philosophe. 1 » L’histoire que Thucydide analyse est pourtant bien ancienne : c’est celle de la guerre du Péloponnèse, qui opposa Athènes à Sparte de 431 à 404 avant notre ère. Le conflit s’acheva sur une sorte de match nul : Athènes fut techniquement vaincue mais Sparte ne put profiter de sa victoire. Thucydide fut témoin des événements qu’il décrit, du moins jusqu’en – 411. Il en fut aussi un acteur en tant que stratège. Un général malheureux, limogé et contraint à l’exil pendant vingt ans. Avec ses contacts d’ancien insider, il put recueillir des témoignages à foison, et les décortiquer avec une précision et une objectivité qui font de lui l’un des premiers historiens (« On doit penser que mes informations proviennent des sources les plus sûres et présentent, étant donné leur antiquité, une certitude suffisante »). On peut même lui attribuer l’invention d’une méthode visant à exposer les points de vue des uns et des autres en faisant « discourir » des protagonistes éminents : « Comme il m’a semblé que les orateurs devaient parler pour dire ce qui était le plus à propos, eu égard aux circonstances, je me suis efforcé de restituer le plus exactement possible la pensée complète des paroles exactement prononcées. » Voilà pour la forme, déjà remarquable. Mais le fond de son récit ne l’est pas moins, car Thucydide apporte des réponses toujours valables à cette question impérissable : pourquoi et comment déclenche-t-on une guerre ? À l’en croire, la cause première de la guerre du Péloponnèse, ce fut la mécanique des alliances, telle qu’on la verra encore à l’œuvre des dizaines de siècles plus tard à Sarajevo ou à Dantzig. Mais ce qui déclencha la réaction en chaîne, ce fut l’agression de C
orcyre (Corfou) contre la cité d’Épidamme, alliée de Corinthe. Athènes, alliée récente de Corcyre, avait aussitôt pris les armes contre Corinthe, laquelle était aussi l’alliée de Sparte. Les arbitrages échouèrent avant même d’avoir été tentés, les ambassades capotèrent, l’embrouillamini s’intensifia et, bientôt, toute la Grèce fut entraînée dans le feu du conflit. Un feu qu’alimentait un combustible amassé depuis la fin des guerres médiques, cinquante ans auparavant, en dépit de la fragile alliance entre les deux vainqueurs des Mèdes, Athènes et Sparte. Le camp lacédémonien (Sparte et Corinthe) avait-il voulu « de façon préemptive » affaiblir Athènes par une victoire navale inopinée ? Ou bien s’agissait-il d’une action préventive pour empêcher la riche et puissante Athènes de devenir encore plus menaçante ? Pour Thucydide, aucun doute : « La cause véritable, mais non avouée, en fut, à mon avis, la puissance à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la crainte qu’ils inspiraient aux Lacédémoniens. » Il fait d’ailleurs dire à l’insidieux et imprudent Alcibiade : « On ne se défend pas contre une puissance supérieure seulement lorsqu’elle attaque, mais en la prévenant pour l’empêcher d’attaquer. » Comme si ce maelström n’était pas suffisant, Thucydide fait intervenir une tierce partie : les dieux, toujours soucieux d’encourager la zizanie chez les hommes, sinon sur l’Olympe. Les dieux et leurs oracles trompeurs jetèrent de l’huile sur le feu, par exemple lorsqu’ils incitèrent les Béotiens à attaquer Athènes. « Ayons confiance dans l’aide du dieu […] Ayons confiance dans les sacrifices qui nous sont favorables », s’enthousiasmaient les Béotiens, dont la crédulité produisit une victoire que leur présumée stupidité leur interdisait. Les sceptiques Athéniens étaient, eux, plus méfiants : « Ne faites pas comme tant d’autres qui, tout en pouvant encore se sauver par des moyens humains, se sentent sous le poids du malheur trahis par des espérances fondées sur des réalités visibles et recherchent des secours invisibles, prédictions, oracles et toutes autres pratiques, qui en entretenant leurs espérances causent finalement leur perte. » Comme la crédulité humaine est insondable, autant l’exploiter et se servir des dieux comme prétextes à des manœuvres indignes – comme lorsque Sparte essaya d’éliminer Périclès en l’accusant d’impiété. Mais, une fois allumé, le brasier se consume au fil de péripéties pilotées, selon les époques, par les dieux grecs, le fatum des Romains ou notre bon vieux hasard, alimentées en sous-main par notre irrépressible bellicisme. Car le vrai combustible des incendies guerriers, c’est, dit Thucydide, l’anthropinon, la nature humaine telle qu’elle est, avec son acharnement à « subordonner ce qui lui cède, et à se garder de ce qui lui résiste ». C’est ce que les commentateurs de Thucydide ont coutume d’appeler la « thèse athénienne », car ce sont en effet les Athéniens qui par la bouche de leurs députés, lors d’un débat avec l’assemblée des représentants de l’île de Mélos, exprimèrent ce point de vue brutal : « Les hommes, d’après notre connaissance des réalités, tendent, selon une nécessité de leur nature, à la domination partout où leurs forces prévalent. Ce n’est pas nous qui avons établi cette loi et nous ne sommes pas non plus les premiers à l’appliquer. Elle était en pratique avant nous ; elle subsistera à jamais après nous. Nous en profitons, bien convaincus que vous, comme les autres, si vous aviez notre puissance, vous ne vous comporteriez pas autrement. » Cette « thèse athénienne », explique la spécialiste de la Grèce antique Johanna Hanink, possède deux composantes : « Premièrement, il est dans la nature même des peuples et des États (et même des dieux) de chercher constamment à étendre et à exercer leur pouvoir ; deuxièmement, on ne peut pas le leur reprocher, car c’est dans la nature humaine. Cette thèse a pour corollaire que l’idée abstraite de justice morale ne s’applique pas dans le domaine des relations entre États. » Voilà sans doute une musique bien douce aux oreilles de l’actuel locataire de la Maison-Blanche (qui avoue dans l’un de ses ouvrages beaucoup apprécier la sagesse grecque). D’autant plus douce que, pour Thucydide, l’argent est la clé du pouvoir : « La guerre dépend plus de l’argent que des armes ; c’est l’argent qui fournit les armes. » Pas étonnant donc que Thucydide soit devenu l’idole des néoconservateurs, ni qu’on ait pu invoquer son Histoire de la guerre du Péloponnèse pour justifier les invasions de l’Afghanistan ou de l’Irak. D’ailleurs, n’est-ce pas déjà pour répandre la démocratie en Méditerranée qu’Athènes déployait ses trirèmes ? (« Les chefs du parti populaire appelaient à leur aide les Athéniens, les aristocrates, les Lacédémoniens. ») On aurait tort toutefois d’en conclure que Thucydide fait preuve d’une modernité spectaculaire. Il faut hélas plutôt voir dans son récit la démonstration que la psyché et les sociétés humaines n’ont guère évolué dans cet intervalle de vingt-quatre siècles.
LE LIVRE
LE LIVRE

La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, Folio classique, 2000

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