Il vous manque un numéro de Books ? Complétez votre collection grâce à notre boutique en ligne.

Poutine tiendra-t-il jusqu’en 2036 ?

Jusqu’aux années 1990, les autocrates étaient le plus souvent renversés par des révolutions de palais et des coups d’État. De plus en plus, ce sont des révoltes populaires qui scellent leur sort.

Le référendum organisé par Vladimir Poutine au début de l’été 2020 lui assure de pouvoir briguer encore deux mandats de six ans, à l’issue de l’actuel qui s’achève en 2024. Bref, de rester à la tête de la Russie jusqu’en 2036. Il aura alors 84 ans et aura été au pouvoir depuis 1999, soit trente-sept ans. Comme lors des élections précédentes, les résultats de la consultation ont été faussés par des procédés divers, mais la popularité de l’autocrate, quoique en baisse, demeure forte : sa cote dans les sondages reste voisine de 60 %. Comme le souligne l’historien américain Stephen Kotkin en rendant compte de plusieurs ­ouvrages récents sur la Russie, cette popu­larité ne manque pas de surprendre les obser­vateurs occi­dentaux 1. L’économie russe stagne depuis plusieurs années, la corruption est « au-delà de l’absurde gogolien », un tiers des centres de soins n’ont pas l’eau courante, etc. La force du régime tient à la « neutralisation des solutions de rechange » (y compris par l’assassinat ou l’arrestation d’opposants), mais aussi à une propagande très habile, fondée sur la défense de la Russie traditionnelle et un nationalisme anti­occidental. Les ­médias sont étroitement surveillés, et une avalanche d’informations biaisées ou inventées sert à discréditer les régimes démocratiques.

Les manifestations de masse organisées dans l’Extrême-Orient russe pour protester contre l’arrestation d’un gouverneur ou en Biélorussie contre le dictateur Alexandre Loukachenko à la suite d’un énième scrutin truqué ­seraient-elles le signe de changements à venir ? Ce n’est pas impossible, si l’on en juge par l’évolution récente de la façon dont sont déchus les autocrates. Deux chercheuses américaines, Andrea Kendall-Taylor et Erica Frantz, montrent, en se fondant sur les travaux du politologue Milan Svolik, que les révoltes populaires jouent un rôle croissant dans le renversement des dictatures 2. Entre 1950 et 2012, pas moins de 473 autocrates ont perdu le pouvoir. Jusque dans les années 1980, si l’on met de côté ceux qui sont morts en fonction, la grande majorité de ces évictions est imputable à des réactions au sein de l’élite dirigeante, prenant souvent la forme d’un putsch ; les révoltes populaires n’ont qu’un effet marginal.

Il en va différemment à partir des années 1990. La proportion de coups d’État chute et le rôle des révoltes populaires augmente (accompagnées ou non d’une guerre civile). Et, à partir de 2010, on assiste à une forte convergence entre l’éviction due à une réaction paci­fique d’une partie de l’élite dirigeante et l’éviction due à une révolte populaire. Ce qui fait dire aux chercheuses que « les dictateurs doivent composer non seulement avec les menaces émanant de l’élite, mais de plus en plus avec celles qui émanent du peuple ».

Leur étude date de 2013. Elle tient donc compte des Printemps arabes, qui ont vu la chute de Ben Ali en Tunisie, de Moubarak en Égypte, de Kadhafi en Libye et de Saleh au Yémen. D’autres exemples s’y sont ajoutés depuis : ­Viktor Ianoukovitch en Ukraine et Blaise Compaoré au Burkina Faso en 2014, Serge Sarkissian en Arménie en 2018, Omar al-Bachir au Soudan en 2019. Aucun de ces dictateurs n’avait cependant déployé le savoir-faire du régime de Poutine en matière de techniques d’influence de l’opinion publique. Un savoir-­faire hérité du régime soviétique et aiguisé par les compétences acquises par les Russes en matière d’exploitation d’Internet et des réseaux sociaux. Comme d’autres autocrates, Poutine peut aussi miser sur la fragilité de la tradition démo­cratique en Russie, qui reste la patrie des tsars et du stalinisme. De ce point de vue, il peut sembler plus coriace que son émule et homologue turc Recep Tayyip Erdoğan, car la tradition démocratique s’est plus solidement implantée en Turquie. Si l’on se fie à la grille de lecture proposée par Svolik, Kendall-Taylor et Frantz, Poutine a davantage à craindre d’une fronde de l’élite qui l’entoure, si la crise économique, aggravée par la baisse des recettes pétrolières et la pandémie de Covid-19, atteint le point où une révolte populaire devient un risque palpable.

Books

Notes

1. « Still standing. How Vladimir Putin Maintains his Support », Times Literary Supplement, 10 juillet 2020.

2. « How Autocracies Fall », The Washington Quarterly, printemps 2014.

Pour aller plus loin

 

 

LE LIVRE
LE LIVRE

The Politics of Authoritarian Rule (« La politique des régimes autoritaires ») de Milan Svolik, Cambridge University Press

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Viktor Orbán, un « Trump avant l’heure »
Dossier « AMLO », le messie du Mexique
Dossier La planète des régimes autoritaires

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.