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La prochaine pandémie

La consommation de viande de brousse et le recul de la forêt en Afrique font craindre une flambée d’Ebola.

Le bilan de l’actuelle pandémie ne sera pas seulement sanitaire, économique et social, il sera aussi et peut-être surtout politique, et ce pour deux raisons. La première est qu’on pourra comparer finement le déroulé et les effets des mesures prises par les différents États ou régions et s’interroger sur le cheminement qui a conduit les décideurs à orienter l’action dans une voie plutôt qu’une autre. À mi-chemin d’un tel bilan, le phénomène le plus frappant est bien entendu une étonnante cacophonie. Ce qui introduit la seconde raison : une telle pandémie était annoncée depuis longtemps et les États étaient donc en mesure de s’y préparer, avec des moyens déjà éprouvés dans d’autres cas, en particulier à l’occasion de l’épidémie de Sras en 2002-2003.

Le Sras (syndrome respiratoire aigu sévère) est aussi provoqué par un coronavirus. Son origine a été identifiée : des chauves-souris fer-à-cheval du Yunnan ont contaminé des civettes palmistes, petits carnivores nocturnes qui ont à leur tour contaminé l’homme, sans doute sur un marché où les civettes avaient été dépecées. On le sait parce que le génome du Sras est extrêmement proche de celui d’un coronavirus trouvé dans ces chauves-souris et ces civettes. Le schéma est probablement le même pour le Covid-19, dû à un virus de la même famille, très certainement venu d’une chauve-souris chinoise.

On s’interroge toujours, en revanche, sur l’animal qui a servi d’intermédiaire entre la chauve-souris et l’homme. Le suspect numéro 1 reste le pangolin. Ce petit fourmilier couvert d’écailles est aujourd’hui le mammifère sauvage qui fait l’objet du plus gros trafic à l’échelle mondiale. Les Nations unies estiment que 142 000 spécimens ont été capturés en 2018, plus de dix fois plus qu’en 2014. Le principal marché est la Chine, où il est recherché pour sa chair et pour ses écailles, auxquelles on prête toutes sortes de vertus médicinales. Selon The Economist, plus de 700 hôpitaux chinois sont autorisés à prescrire des écailles de pangolin. Et des fermes de pangolins servent de couverture à un marché d’importation en principe illégal.

La plupart des pangolins qui se retrouvent sur le marché chinois viennent d’Afrique. Et c’est de là que pourrait bien venir la prochaine pandémie. Les marchés où sont dépecés les animaux sauvages pullulent aux abords des grandes forêts. Et la pression qui s’exerce sur ces forêts fait, littéralement, sortir le loup du bois. Le processus est bien décrit dans un article récent disponible en français 1.

La viande de brousse est traditionnellement recherchée pour ses qualités nutritionnelles. Mais la croissance démographique, la pauvreté et les conflits régionaux en augmentent beaucoup la consommation. Parallèlement, la déforestation et la fragmentation forestière multiplient les zones où les animaux voient leur habitat perturbé. C’est en particulier le cas des chauves-souris, dont il existe des centaines d’espèces et qui sont un formidable réservoir de virus. On évalue à 3 000 le nombre de coronavirus présents chez les chiroptères. Un virus de chauve–souris est responsable de la rage, un autre du Mers (syndrome respiratoire du Moyen-Orient) via le dromadaire, et d’autres sont fortement soupçonnés d’être à l’origine des fièvres hémorragiques de Marburg et d’Ebola. Les chauves-souris sont elles-mêmes consommées comme viande de brousse, à côté de rongeurs, de singes et de petites antilopes. Que ce soit par les chauves–souris ou d’autres animaux, toutes sortes de maladies d’origine virale mais aussi bactérienne ou parasitaire se transmettent à l’homme, moins d’ailleurs par la consommation (viande cuite) que par les gestes des dépeceurs. Les auteurs se penchent en particulier sur le cas des virus Ebola (quatre espèces), dans lesquels ils voient une « menace mondiale ». L’amélioration du réseau routier et le développement du transport aérien « aggravent le risque qu’une épidémie d’Ebola se transforme en pandémie ».

Notes

1. John Emmanuel Fa et al., « Viande de brousse, impacts anthropiques et santé humaine dans les forêts tropicales humides : le cas du virus Ebola », Santé publique, hors-série S1, 2019.

LE LIVRE
LE LIVRE

Pangolins: Science, Society and Conservation (« Pangolins. Science, société et préservation de la nature ») de Daniel W. S. Challender et al., Academic Press, 2019

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