Quand l’Angleterre courtisait les musulmans

À la fin du XVIe siècle, l’Angleterre est politiquement isolée. C’est alors qu’Elisabeth Ire se tourne vers l’Orient.

Le sultan du Maroc Abu Marwan Abd al-Malik était « un bon et fervent protestant ». Ainsi le voyait, en tout cas, Edmund Hogan, distingué diplomate de Sa Majesté la reine Elizabeth Ire. L’historien Jerry Brotton rappelle l’anecdote dans un passionnant ouvrage intitulé « Cette île d’orient » : à la fin du XVIe siècle, il n’était pas rare, au sein de l’élite anglaise, de considérer l’islam et le protestantisme comme deux religions « sœurs ». Leurs adeptes n’étaient-ils pas pareillement hostiles à l’idolâtrie ? N’avaient-ils pas un ennemi commun en la personne du pape ? De là à faire des musulmans des chrétiens, il y avait certes un pas, mais que franchirent allègrement Hogan et certains de ses semblables. Ce genre d’élan n’était pas pour autant la manifestation d’un idéal cosmopolite. Les Anglais ne se préoccupaient alors que d’une chose : leur isolement face à des puissances catholiques plus nombreuses et mieux armées. Ils craignaient en particulier l’Espagne de Philippe II (à juste titre : en 1588, le Habsbourg allait lancer son Armada contre le royaume). Car, souligne Brotton, la période Tudor ne fut pas l’âge d’or que prétend la vulgate actuelle, le moment où s’affirma l’exceptionnalisme anglais : certes, le règne d’Elisabeth Ire s’acheva en 1603 (et avec lui, la dynastie), sur une période de prospérité et de stabilité. Mais chemin faisant, la rupture avec Rome (initiée par Henri VIII et renouvelée par Elisabeth) avait engendré une forte hostilité des puissances voisines, et relégua pour un temps l’Angleterre au rang d’« État paria ». ll fallut donc bien chercher de nouveaux débouchés et partenaires. Le pays se tourna dans deux directions : le Nouveau-Monde pour les conquêtes, et l’Orient pour les alliances. Alliances de pure circonstance, en l’espèce, puisque « de très rares Élisabéthains prirent la peine de comprendre les croyances musulmanes », comme le souligne Dan Jones dans le Sunday Times. S’ils étaient au courant du schisme survenu entre sunnites et chiites, la plupart n’en saisissaient pas le sens. La figure de Mahomet était l’objet des interprétations les plus fantaisistes : le Prophète passait au choix pour un païen, un épileptique, un alcoolique – parfois les trois. Une légende (qui avait aussi cours ailleurs en Europe) voulait qu’il ait appris à une colombe à manger des graines dans son oreille, faisant ainsi croire à des foules crédules que l’oiseau était venu lui chuchoter la vérité divine. Les Anglais « se moquaient de ce qu’était vraiment l’islam. Ils s’intéressaient uniquement à l’usage qu’ils pouvaient en faire dans les querelles intraconfessionnelles », constate Robert Irwin dans les pages de la Literary Review. Les représentants de la reine savaient donc faire preuve d’une imagination débordante. En témoignent les propos d’Hogan sur le sultan du Maroc. Les alliances diplomatiques ne furent pourtant ni très nombreuses, ni très productives. Vue des rives de la Méditerranée, l’Angleterre était peu de chose ; un « curieux trou paumé », selon Jones. Les relations commerciales se révélèrent plus fructueuses. L’Angleterre fournissait aux puissances musulmanes le métal dont elles avaient besoin pour se fabriquer des armes contre l’Espagne (des cloches d’églises catholiques furent même fondues pour les besoins de ce commerce). En retour, elle recevait épices, sucre et salpêtre pour la poudre à canon. Le théâtre élisabéthain porte lui aussi la trace de ce que David Shariatmadari décrit dans le Guardian comme une « riche trame d’interactions ». « Les Turcs et les Maures qui peuplent les pièces de Robert Wilson, Christopher Marlowe et William Shakespeare apparaissent tantôt comme uniformément maléfiques, tantôt comme héroïques ou agréablement ambigus, écrit le journaliste. Brotton semble dire que ces personnages s’affinèrent à mesure que le public gagnait en compréhension du monde musulman. Le sommet étant atteint avec Othello : une figure certes pas à proprement parler sympathique, mais humaine, au moins. »
LE LIVRE
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Cette île d’Orient : l’Angleterre élisabéthaine et le monde islamique de Jerry Brotton, Allen Lane, 2016

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