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Un philatéliste norvégien retrace l’histoire de 50 États ou territoires éphémères dont il ne subsiste plus aujourd’hui que des timbres-poste.

J’adore les ouvrages excen­triques, et Nowherelands en est un. Ce livre traduit du norvégien est une compilation sérieuse et souvent amusante de toutes sortes de faits et de commentaires sur 50 territoires de la planète qui, à un moment ou à un autre depuis 1840, ont cessé d’être des entités politiques – un drôle d’assortiment qui va de la Sicile au sultanat du Haut-Yafa, au ­Yémen. Le livre est constitué de témoignages, d’analyses historiques et de réflexions sur des musiques, des films et même des recettes de cuisine, mais son socle reste la collection de timbres de l’auteur. Lorsqu’il l’a constituée, explique Berge, il voulait qu’elle comprenne un timbre-poste de chaque pays en ayant émis ­depuis le premier Penny Black (1). Et uniquement des exemplaires oblitérés. Chaque chapitre du livre est illustré par une pièce issue de sa collection. (Il a aussi goûté beaucoup des recettes qu’il donne, autre moyen selon lui de « faire corps avec son sujet »). Ces singularités enrichissent le livre plutôt qu’elles ne le péna­lisent – Nowherelands est tout de questionnement érudit et de curio­sité. Je l’ouvre au hasard au chapitre consacré à Elobey, Annobón et Corisco – population : 2 950 habitants, superficie : 35 km². Existence en tant qu’en­tité politique : 1777-1909 (2). Je ­parie que vous n’aviez jamais ­entendu parler d’Elobey, Anno­bón et Coris­co, dans le golfe de Guinée ; moi non plus. Le timbre de la collection de Bjørn Berge émis par ce territoire insulaire porte le cachet d’Elobey – les habitants des deux autres îles expé­diaient rarement du courrier. Mais, nous dit l’auteur, l’exploratrice britannique Mary Kingsley en a parlé en 1895 – elle s’y était fait servir du thé et des avocat
s par des missionnaires catho­liques. Aujourd’hui, Annobón (mais pas Elobey ni Corisco) ­serait contaminée par un enfouissement de déchets radioactifs. Ou bien prenez l’île que nous connaissons sous le nom de Tasmanie. Elle est représentée dans le livre par un timbre défraîchi datant de 1855, sur lequel figure la jeune reine Victoria, souveraine de la Terre de Van Diemen, comme on appelait l’île à l’époque. Bjørn Berge nous donne un remar­quable ­aperçu de l’histoire de la Tasmanie, ­depuis l’époque où Jonathan Swift ­situa Lilliput dans son voisinage jusqu’à ces années ­effroyables où elle abrita un bagne britannique de sinistre renommée. On y apprend, par exemple, qu’un bagnard qui avait tenté de s’en évader déguisé en kangourou reçut 150 coups de fouet. L’effigie de la reine sur le timbre s’inspire, nous raconte ­encore Berge, d’un tableau de 1837 qui montre Victoria souriant avec bienveillance ; mais, sur le timbre imprimé vingt ans plus tard, elle a un regard fuyant et apeuré, qui correspond mieux à la réputation épouvantable de l’endroit. On découvre ensuite l’État princier de Nandgaon, dirigé à l’époque de l’Empire britannique par des princes hindous de la secte des bairagis, qui ne se souciaient que de questions spirituelles – même la nourriture ne les intéressait pas vraiment. Pas très motivant a priori pour Bjørn Berge, si ce n’est que, vers la fin du XIXe siècle, le prince bairagi de l’époque décida d’émettre des timbres-poste. Ces timbres, apprend-on, « étaient très grossièrement lithographiés ». Le papier était de mauvaise qualité et, « comme on l’a vu précédemment avec les timbres d’Obock », rappelle l’auteur, impitoyable envers les lecteurs inattentifs comme moi qui ont déjà oublié tout ce qui concerne Obock, leurs dentelures étaient « de travers ». Pire encore pour les philatélistes érudits : en 1893, les stocks de timbres invendus furent frappés des caractères latins MBD, les initiales du souverain du ­moment. Les titres des chapitres choisis par Bjørn Berge sont parfois malicieusement trompeurs. « La Sibérie des Caraïbes », par exemple. Le timbre correspondant représente un bateau à vapeur franchissant un passage maritime avec un gros monoplan au-dessus. Il s’agit, apprend-on, du canal de Panamá. Quand les Américains ont percé le ­canal et s’en sont vu octroyer la concession par l’État panaméen, ils administraient aussi la zone voisine, qui devint bientôt, selon l’auteur, tout à fait semblable aux cités industrielles que l’Union ­soviétique avait ­bâties en Sibérie. Quant au chapitre intitulé « Une génoise avec Hitler », il  relate de façon concise mais complète l’histoire de Dantzig (aujourd’hui Gdansk) de 1921 à 1939, année où les ­Allemands mirent un terme à son existence d’État libre. Le ­gâteau partagé avec Hitler est une référence à un thé qui fut donné à Berlin. Il ne faudrait pas en conclure que Nowherelands n’est que curiosité futile. Son propos, foncièrement sérieux, vise à démontrer que chacun de ces petits territoires à demi oubliés doit sa grandeur et sa décadence aux caprices de grandes puissances qui poursuivaient des buts pas toujours avouables. Nowherelands m’a amusé mais m’a aussi épaté, car c’est un ouvrage rigoureux, bien fait, exigeant et, ce qui ne gâte rien, absolument unique en son genre.   — Cet article est paru dans la Literary Review en décembre 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
LE LIVRE

Nowherelands: An Atlas of Vanished Countries 1840-1975 de Bjørn Berge, Thames & Hudson, 2017

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