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Renan, théoricien de l’islamophobie

Le débat moderne sur l’islam a été lancé en 1883, lors d’une conférence virulente donnée par Ernest Renan. Ses propos lui ont attiré une réponse en règle d’un des plus grands intellectuels musulmans de l’époque : Al-Afghani.

 


©Bianchetti/Leemage

Renan n’a pas su discerner la nouvelle élite de savants et d’intellectuels qui avait émergé dans le monde musulman.

Le 29 mai 1883, l’historien et spécialiste des religions Ernest Renan donne une conférence à la Sorbonne. Celui dont le nom est aujourd’hui, en Allemagne, avant tout associé à l’essai Qu’est-ce qu’une nation ? est à l’époque une célébrité en Europe ; La Vie de Jésus y a connu un énorme succès. Outre l’histoire du christianisme, il a aussi longtemps étudié celle du judaïsme. En comparaison, l’islam n’occupe que quelques pages dans son œuvre imposante – mais ces pages existent bel et bien. Ce soir-là, sa conférence s’intitule « L’islamisme et la science ». Elle lance un débat qui se poursuit  encore aujourd’hui.

Au XIXe siècle, la science est le nec plus ultra et Renan la considère comme la quintessence de la modernité. Dans les pays musulmans, en revanche, il ne voit que « la nullité intellectuelle des races ». La faute à l’islam, selon lui. Ce sont l’éducation et la culture islamiques qui ferment les musulmans à la science, les rendent incapables de « rien apprendre ni de s’ouvrir à aucune idée nouvelle ».

Comme le remarqua plus tard la philosophe Hannah Arendt, Renan est le premier à avoir opposé violemment dans ses écrits deux « races ». D’après son audacieuse construction « scientifique », les imaginatifs Aryens ou Indo-Européens ont offert au monde des mythologies à partir desquelles la philosophie et la science se sont développées. Il en va tout autrement des Sémites : eux ont infligé au monde le monothéisme, la croyance en un dieu unique, une foi née de la morne uniformité du désert. En fait de désert, Renan a en tête moins la Judée que la péninsule Arabique – et, à ses yeux, ce sont avant tout les Arabes et les musulmans qui incarnent l’essence du sémitisme. Eux et leur religion sont, pour lui, synonymes de sévérité, d’absence d’imagination et d’humour, d’immuabilité et de fanatisme.

Lui objecter que cette vision des choses ne rend pas compte de l’âge d’or de l’islam – cette époque où les califes faisaient traduire le savoir des auteurs antiques et favorisaient les sciences et les arts – laisse Renan de marbre. « Ce beau mouvement d’études » a été, selon lui, l’œuvre des zoroastriens, des chrétiens, des juifs et des rares musulmans qui étaient « intérieurement révoltés contre leur propre religion ». Si, dès cette période bénie, l’islam avait été plus fort, il aurait anéanti la philosophie et la science sur tous les territoires qu’il dominait.

Parallèlement, Renan refuse à l’islam le statut de religion révélée. À ses yeux, il ne s’agit que d’une idéologie politique qu’on ne saurait comparer au christianisme ou au judaïsme. C’est que Renan a surtout en tête les wahhabites, alors une petite secte arriérée et puritaine de la péninsule Arabique. Au début du XIXe siècle, ses adeptes avaient profané non seulement les tombeaux sacrés des chiites, mais aussi ceux du prophète Mahomet et de ses compagnons, par rejet de toute forme d’idolâtrie. Le souverain du plus puissant empire du monde islamique d’alors, le sultan d’Istanbul, avait réagi par la force et sévèrement puni ces fanatiques iconoclastes ; même les juristes islamiques de l’époque les avaient réprouvés, voyant en eux des Bédouins ignorants, émules d’un faux prophète. Mais Renan et quelques autres érudits européens croient reconnaître dans la doctrine radicale des wahhabites l’essence de l’islam.

L’historien avait déjà souvent présenté ses thèses devant un public cultivé, elles ne contenaient rien de vraiment neuf. Mais, en 1883, elles rencontrent une forte opposition, notamment de la part des musulmans eux-mêmes. Le plus célèbre contradicteur de Renan dans cette querelle est l’homme qui l’avait incité à donner sa conférence : Djamal al-Din al-Afghani, un intellectuel reconnu et un militant anticolonial. Cela étant, le lettré ottoman Namik Kemal et le mufti de Saint-Pétersbourg Ataullah Bajazitow rédigent eux aussi des réfutations.

Renan n’avait pas su discerner la nouvelle élite de savants et d’intellectuels qui avait émergé dans le monde musulman, des hommes qui poursuivaient les mêmes objectifs que leurs collègues occidentaux – simplement dans une perspective inversée : tandis que Renan entendait expliquer la supériorité des Européens (c’est-à-dire avant tout des Français, des Anglais et des Allemands) en s’appuyant sur leurs « origines », les savants de l’Orient recherchaient la raison pour laquelle leur civilisation avait perdu sa grandeur passée. Ils ne voyaient eux aussi dans leurs pays que décadence et arriération – toujours en comparaison avec la supériorité technologique de l’Europe – et en rendaient responsable l’islam. Ils souhaitaient « moderniser » leur religion, autrement dit la rendre compatible avec la modernité européenne [lire « La comète de Halley, Darwin et le grand mufti », Books, février 2016].

Al-Afghani était le plus remuant d’entre eux. Il venait de Perse, même si toute sa vie durant il se prétendit afghan – donc membre de la majorité sunnite et non de la minorité chiite. En tant que sayyid, il faisait remonter sa lignée jusqu’à la famille du Prophète. Il se considérait comme un philosophe islamique et se référait à Averroès, qui, au XIIe siècle, avait fortement influencé l’Europe chrétienne avec ses commentaires d’Aristote.

 

Al-fghani présente un double programme : d’un côté il veut réformer et renouveler l’islam ; de l’autre il observe avec inquiétude les revendications coloniales, surtout celles des Britanniques, sur les territoires musulmans. Jeune homme, il a vu, en Inde, avec quelle brutalité le pouvoir colonial a maté la révolte des cipayes. En raison de cette menace, il faut unir et renforcer la communauté des croyants, l’Oumma.

Al-Afghani parcourt les métropoles du monde musulman. À Kaboul, à Téhéran, au Caire et à Istanbul, il tente de gagner les dirigeants et le peuple à ses idées, mais à chaque fois il finit par être expulsé, banni. Les puissants ne reconnaissent que trop bien à quel point cet agitateur est dangereux pour eux. Même les services secrets britanniques ne le quittent pas des yeux.

Lorsqu’il arrive à Paris [en 1883], il est accueilli par plusieurs de ses partisans, qu’il a rassemblés autour de lui en Égypte et parmi lesquels se trouvent un juif et quelques chrétiens. Eux aussi ont été contraints à l’exil et ils publient désormais des revues à Paris, grâce auxquelles ils espèrent exercer une influence sur leur pays d’origine. L’un de ces exilés écrit dans le célèbre Journal des débats, auquel Renan collabore lui aussi. C’est par lui que Renan rencontre Al-Afghani, qui va vite se révéler un adversaire à sa mesure.

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Les deux hommes possèdent de nombreux points communs. Issus d’un milieu modeste, ils ont parcouru du chemin : Renan est le fils d’un pêcheur breton, Al-Afghani vient de la campagne. Tous deux ont eu maille à partir avec leur communauté religieuse. L’Église catholique a fait retirer à Renan sa chaire d’hébreu au Collège de France, le cheikh Al-Islam d’Istanbul (1) a rayé Al-Afghani du registre de ses enseignants et contribué à son expulsion. Tous deux sont des orateurs de talent et tous deux recherchent volontiers la proximité du pouvoir : Renan a voyagé avec l’empereur Napoléon III, Al-Afghani a été l’hôte du chah de Perse et du sultan ottoman. Surtout, Al-Afghani est un représentant de la philosophie islamique d’Averroès, sur laquelle Renan a rédigé une thèse de doctorat.

L’historien français est profondément impressionné par son interlocuteur. Il ne voit pas en lui un musulman mais un représentant de la « race aryenne » et un philosophe, une sorte d’Averroès ressuscité. Il est vrai qu’Al-Afghani, dans la lutte pour la prééminence entre la philosophie et la théologie, s’est rallié à la philosophie. Mais il se considère en même temps comme un réformateur. À l’instar d’Averroès, il défend l’idée selon laquelle la plupart des gens ont besoin d’une identité religieuse, tandis que l’élite peut, elle, s’adonner au questionnement philosophique. Il ne peut laisser sans réponse les attaques de Renan contre les Arabes, les musulmans et l’islam.

Al-Afghani envoie une réplique à la rédaction du Journal des débats, dans laquelle il démolit avec élégance et une ironie exquise les thèses de Renan. Ses arguments se lisent aujourd’hui comme les plus modernes, et de loin. À l’essentialisme et au racisme de Renan, il oppose un point de vue historique, qui prend en compte l’évolution sur la longue durée. L’islam, rappelle-t-il, est plus jeune que le christianisme de plusieurs siècles. Pourquoi les sociétés musulmanes ne réussiraient-elles donc pas à l’avenir ce que les sociétés chrétiennes ont déjà réussi ? Il faut reconnaître, selon lui, que « c’est par cette éducation religieuse, qu’elle soit musulmane, chrétienne ou païenne, que toutes les nations sont sorties de la barbarie, et qu’elle ont marché vers une civilisation plus avancée ». Pour Al-Afghani, toutes les religions se ressemblent en ce qu’elles souhaitent détruire la philosophie et la libre pensée. Le dogme religieux, est à ses yeux « un joug des plus lourds et des plus humiliants ».

 

Cette critique de la religion au sein de sa défense de l’islam suscite une levée de boucliers parmi les musulmans de Paris. Si d’ordinaire on s’arrache les manuscrits du penseur, cette fois on préfère s’abstenir de publier son texte. La même année, la conférence de Renan est, elle, traduite en plusieurs langues et connaît une large diffusion, y compris en Orient.

En Égypte, la réplique d’Al-Afghani, si critique envers la religion, n’est parue que récemment en arabe. Jusqu’à aujourd’hui, l’image de lui qui domine est celle du défenseur héroïque de l’islam, celle du pieux théologien. Son existence mouvementée, aventureuse, enveloppée de mystère a elle aussi donné lieu à des malentendus. Ainsi a-t-on voulu voir en lui le précurseur d’Oussama Ben Laden et des djihadistes. Il est vrai que ce n’était pas un pacifiste et que l’un de ses partisans a perpétré un attentat contre le chah de Perse (le penseur s’est d’ailleurs immédiatement désolidarisé de lui). Mais il se considérait comme le réconciliateur des sunnites et des chiites, il appelait à l’unité des musulmans et non à persécuter les hérétiques et les incroyants, comme le font les djihadistes d’aujourd’hui.

L’islam qu’il défendait était une « religion de la raison ». C’est pourquoi il faisait preuve de scepticisme à l’égard de toutes les formes de piété. Celle-ci était pour lui une manifestation d’arriération et de superstition. On ne saurait faire d’Al-Afghani un partisan du wahhabisme. Son islam philosophique et son intérêt pour la mystique sont peu compatibles avec les raccourcis et l’étroitesse doctrinale développée dans les cercles salafistes. Il prêchait la compatibilité de l’islam avec les valeurs et les avancées de l’Occident, sur la base d’une identité musulmane consolidée.

Le fait que Renan et d’autres savants européens aient voulu voir dans le wahhabisme l’« essence de l’islam » à une époque où il restait marginal et rejeté – et où des intellectuels comme Al-Afghani proposaient une tout autre vision – apparaît aujourd’hui comme une singulière ironie de l’histoire. Par la magie des pétrodollars saoudiens, la doctrine wahhabite s’est diffusée dans le monde entier et elle menace désormais le pluralisme musulman. C’est ainsi que les thèses de Renan ont pu se perpétuer en Occident depuis plus d’un siècle.

Ce premier débat moderne sur l’islam (succédant aux polémiques entre chrétiens et musulmans qui ont eu lieu dès le Moyen Âge) a posé les bases de la confrontation entre l’islam et l’Occident telle que nous la connaissons encore aujourd’hui. Il montre que ce sont les savants européens qui ont « islamisé » l’islam et l’ont présenté comme le repoussoir absolu de l’Occident. Déçus par l’Europe, les intellectuels musulmans ont, par la suite, repris à leur compte cette dichotomie radicale pour se démarquer résolument de l’Occident. Ainsi la divergence s’est-elle accentuée.

Le débat ouvert par Renan apparaît rétrospectivement comme la répétition générale du rapport contemporain de l’Europe à l’Orient. Cette page n’est pas refermée.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 28 avril 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. Nommé par le sultan, le cheikh Al-Islam était la plus haute autorité religieuse de l’Empire ottoman.

LE LIVRE
LE LIVRE

Les musulmans modernes. Ernest Renan et le premier débat sur l’islam, 1883 de Birgit Schäbler, Schöningh Verlag, 2016

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