Il vous manque un numéro de Books ? Complétez votre collection grâce à notre boutique en ligne.

Ces risques qui nous guettent d’ici 2050

Il y a une décennie, le penseur canadien d’origine tchèque Vaclav Smil tentait de cerner les principales menaces qui guettent le monde d’ici à 2050. Super-éruption volcanique, guerre planétaire, pandémie virale, terrorisme nucléaire ? Sa conclusion : la seule prévision fiable est qu’il est impossible de prévoir.


© Topical Press Agency / Getty

Paris, 1919 : après la Grande Guerre, la pandémie de grippe espagnole. Deux événements qui ont eu des répercussions majeures à l’échelle de la planète.

Dans un livre au titre alarmant, le chercheur pluridisciplinaire Vaclav Smil exposait en 2008 sa ­vision à la fois générale et concrète des « principaux facteurs qui détermineront l’avenir de la planète [d’ici à 2050], ­ainsi que leur probabilité et leurs ­effets potentiels ». Il prévenait d’emblée les lecteurs : « Inutile de s’attendre à de grandes prévisions ou prescriptions, à un cautionnement de visions euphoriques ou catastrophistes de l’avenir et à des sermons ou des arguments connotés idéologiquement. » Il entendait plutôt « procéder à des questionnements tous azimuts, s’inscrire dans des perspectives historiques de long terme, sans jamais oublier que nos connaissances limitées et les inévitables incertitudes compliquent l’anticipation des grandes crises planétaires et l’appréciation des issues à attendre des tendances déjà à l’œuvre ».

Smil estime que les sociétés évoluent par secousses et frottements, bien qu’il n’utilise pas ces termes. Les secousses sont des événements de courte durée et de faible probabilité ayant un ­effet transformateur sur la planète, comme la chute d’un astéroïde il y a 65 millions d’années. Les frottements – le changement climatique, par exemple – sont des « phénomènes persistants et progressifs dont l’effet n’est pas moins considérable à long terme ».

Entre secousses et frottements, il n’y a pas forcément d’opposition mais un continuum, observe Smil, qui donne l’exemple des grandes transitions démo­graphiques, énergétiques et écologiques. Ces évolutions – comme l’apparition chez des bactéries d’une résistance aux antibiotiques – se produisent généralement sur quelques ­décennies, une période longue au ­regard d’un séisme mais très courte si l’on envisage une transformation de l’histoire mondiale. Smil s’efforce de calculer la probabilité de risques ­majeurs et de déterminer des évolutions à partir des données statistiques, mais montre, exemples historiques à l’appui, que « la seule prévision fiable, c’est qu’il est ­impossible de prévoir ».

Vaclav Smil définit les catastrophes comme des événements qui se produisent en l’espace de quelques minutes ou de quelques mois, ont des répercussions majeures à l’échelle de la planète, d’un continent ou d’une région du monde et surviennent au ­minimum une fois par million d’années. Les seuls événements naturels ­répondant à ces critères sont la collision de grands objets célestes avec la Terre, les éruptions volcaniques massives et les glissements de terrain sous-marins qui provoquent des tsunamis. Smil donne pour chacun de ces événements des estimations quantitatives et historiques extrêmement intéressantes.

Et, à cette courte liste de calamités, la biologie vient ajouter les épidémies. Smil écrit : « La probabilité d’une nouvelle pandémie de grippe au cours des cinquante prochaines années est de quasiment 100 %, sans qu’on puisse faire autre chose que des hypothèses sur son probable degré de sévérité – faible, ­modéré ou grave – car on ne peut prédire dans quelle mesure le nouveau virus sera pathogène et à quelles tranches d’âge il s’attaquera ».

S’agissant des conflits armés, Vaclav Smil se concentre sur ce qu’il appelle les « guerres transformatrices » : les guerres napoléoniennes (1796-1815), la révolte des Taiping (1851-1864), la guerre de Sécession, les deux guerres mondiales. Au total, ces conflits ont duré quelque quarante-deux ans sur deux siècles, et fait chacun en moyenne 17 millions de morts militaires et ­civils. Smil ­estime la probabilité d’une nouvelle « guerre transformatrice » au cours des cinquante prochaines années, à « pas moins de 15 % et, plus vraisemblablement, autour de 20 % », soit une probabilité dix à cent fois plus élevée que celle d’une catastrophe naturelle aux effets planétaires. Notre pire ennemi, c’est nous.

Pour ce qui est des attentats terroristes, Smil écrit : « On ne peut être certain que d’une chose : le souhait si souvent réitéré ­depuis 2001 d’en finir avec le terrorisme (“gagner la guerre contre le terrorisme”) est irréalisable. » Selon lui, le risque qu’ont les Américains de périr dans un attentat terroriste ou dans une opération militaire de représailles (si l’on compte toutes les pertes humaines militaires et civiles en Afghanistan et en Irak) est environ dix fois moindre que celui d’être victime d’un homicide, et mille fois moindre que celui de mourir dans un accident de la route (si l’on prend la moyenne de la période 1991-2005). « Au cours des cinq premières années du XXIe siècle, les morts sur les routes américaines ont dépassé tous les mois le nombre des victimes du 11-Septembre. »

Au niveau mondial, entre 1970 et 2005, on a dénombré en moyenne moins de 1 000 décès par an imputables à des actes terroristes, soit guère plus que ceux dus à des accidents aériens ou à des éruptions volcaniques, et bien moins que ceux causés par des inondations et des séismes, qui ont été à leur tour bien moins nombreux que ceux provoqués par des accidents de la route ou des erreurs médicales, lesquelles, selon Smil, font plusieurs centaines de milliers de morts chaque année 1. Smil ne mentionne pas que le tabagisme tue de 5 à 6 millions de personnes par an dans le monde, soit plus de deux fois plus que le sida, trois fois plus que la tuber­culose (environ 2 millions de ­décès par an) et cinq ou six fois plus que le paludisme (environ 1 million de décès par an). Le tabagisme est beaucoup plus dangereux qu’Al-Qaïda !

Passant des secousses aux frottements, Smil s’intéresse aux orientations actuelles en matière d’énergie et à ce qu’il appelle le « nouvel ordre mondial ». En 2005, la consommation d’énergie dans le monde était d’environ 15 téra­watts (1 térawatt équivaut à 1 000 milliards de watts). Dans ce total, les combustibles fossiles représentaient près de 87 %, soit environ 13 térawatts. À titre de comparaison, une personne produit en moyenne à peu près la même quantité d’énergie qu’une ampoule de 100 watts, si bien que les 6,5 milliards d’habitants de la planète en 2005 ont généré environ 0,65 térawatt. Donc, en moyenne, en 2005, l’énergie par habitant a été multipliée par vingt du fait des combustibles fossiles et encore par trois du fait des autres sources ­d’énergie.

La transition vers les énergies non fossiles sera difficile, anticipe Vaclav Smil, en raison de l’ampleur du changement requis, de l’efficacité énergétique moindre des combustibles de remplacement par rapport au pétrole, de l’intermittence et de la répartition géographique inégale des énergies renouvelables. Parmi celles-ci, seule l’énergie solaire pourrait éventuellement être convertie en un flux d’électricité beaucoup plus important que l’approvisionnement total actuel en énergie primaire. La question de savoir si une telle conversion serait réalisable fait l’objet d’un débat intense. Smil estime à moins de 10 térawatts l’énergie maximale que l’on est en mesure de tirer mondialement des courants océaniques, des marées, des sources géothermiques, de l’écoulement des cours d’eau et du vent. De toutes ces sources, la principale est potentiellement l’énergie éolienne 2.

Pas question pour autant de redevenir dépendants de la biomasse – bois de chauffage, charbon de bois, fumier séché – qui a dominé la consommation d’énergie humaine jusqu’à la fin du XIXe siècle : « Les récents projets de génération massive d’énergie à partir de la biomasse sont l’un des exemples les plus regrettables de vœux pieux et d’ignorance. » Si le secteur des transports aux États-Unis devait par exemple fonctionner avec de l’éthanol produit à partir de maïs, il faudrait mobiliser environ les trois quarts des terres agricoles du pays.

Parmi les sources d’énergie alternatives, Vaclav Smil préconise d’« intensifier résolument la production d’électricité nucléaire ». Il concède toutefois que l’énergie nucléaire n’a pas les ­faveurs du public et qu’il n’existe pas de méthode durable et sûre pour éliminer le combustible usagé, et il ne se préoccupe guère du fait que les centrales nucléaires puissent être la cible d’attentats ou servir à fabriquer des armes atomiques. Selon lui, l’adoption de nouvelles formes d’énergie différera de la transition précédente (des combustibles issus de la biomasse aux combustibles fossiles) en termes de coûts, de densité énergétique, de facilité de stockage et de souplesse d’utilisation. Les nouvelles sources d’énergie ne ­seront probablement pas moins chères ni d’usage plus aisé, même si elles sont susceptibles de produire moins de gaz à effet de serre.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Sur le changement climatique, Vaclav Smil est ambigu. Il est bien conscient que le réchauffement peut être lourd de conséquences : « La poursuite de la consommation massive d’énergies fossiles pourrait porter le CO2 atmosphérique à des niveaux jamais atteints depuis l’époque où de grands troupeaux de chevaux et de chameaux broutaient dans les plaines herbeuses d’Amérique.» Du reste, « aucun pays ne sera à l’abri du changement climatique, et aucun moyen militaire ou économique ni aucune foi religieuse ne sont en ­mesure de nous protéger contre ses nombreuses conséquences ». « Mais se focaliser sur le CO2, c’est passer à côté de près de la moitié de la question », ­estime-t-il, parce que d’autres gaz à effet de serre comme le méthane (dégagé par le ­bétail, le gaz naturel et la décomposition de matières organiques) ont des effets de serre plus importants même s’ils sont moins abondants 3. Et il est très critique à l’égard des prédictions de réchauffement issues de modèles climatiques complexes, dans lesquels il voit des « spéculations alambiquées » : « Pour prévoir le réchauffement supplémentaire qui pourrait avoir lieu d’ici à 2050, nous sommes contraints de nous fonder sur un ensemble d’hypothèses très incertaines. Nous ignorons […] comment vont évoluer la consommation de combustibles fossiles, l’utilisation des sols, l’usage d’engrais et la production de viande. Ces paramètres seront fonction de l’augmentation de la consommation d’énergie, des découvertes de nouveaux gisements d’hydrocarbures, du taux de pénétration des énergies non fossiles, des politiques nationales d’aménagement du territoire, du ­revenu disponible et du dynamisme de l’économie mondiale » . C’est peut-être pour cela que Smil considère le changement climatique comme «un changement écologique préoccupant parmi tant d’autres » et n’évoque pas les éventuelles catastrophes contre lesquelles certains climatologues nous mettent en garde 4.

Outre le changement climatique, les deux grandes inconnues pour Smil concernent l’essor de l’islam et l’accroissement des inégalités de revenu et de richesse au sein des pays et entre les pays. Concernant l’islam, Vaclav Smil ne croit pas plausible l’instauration d’un califat qui s’étendrait du Maroc au Pakistan : « Le monde musulman est trop hétérogène (d’un point de vue religieux, économique, culturel et politique) pour que puisse voir le jour d’ici à 2050 une entité poli­tique et économique aussi vaste, cohérente et puissante au niveau mondial. […] Le problème n’est pas l’islam, religion dont les préceptes sont aussi contradictoires, aussi susceptibles d’interprétations ­diverses, aussi ­globalement ambigus que ceux du judaïsme et du christianisme, les deux monothéismes dont elle s’est inspirée. Le problème, c’est l’islam poli­tique ou politisé, l’islam interprété de manière tendancieuse ou pas inter­prété du tout, et donc obstinément ancré dans ses origines médiévales. »

Ce qui empêche le monde musulman d’exercer davantage d’influence au niveau mondial, selon Smil, c’est sa transition démographique inachevée, qui tarde à passer de taux de natalité et de mortalité élevés à des taux faibles. En conséquence, beaucoup de pays musul­mans ont connu une forte croissance démographique et ont à présent une forte proportion de jeunes auxquels il faut procurer éducation et emplois. « Au ­début du XXIe siècle, les seuls pays à majorité musulmane dont la fécondité totale était proche du seuil de renouvellement étaient l’Iran, l’Indonésie et la Malaisie. Dans tous les pays musulmans très peuplés d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ainsi qu’au Pakistan et au Bangladesh, la fécondité totale était supérieure de 50 à 100% au seuil de renou­vellement.» 5

L’Europe n’a pas plus de chances de gagner en influence, affirme Vaclav Smil, mais pour les raisons inverses, à savoir sa transition démographique précoce et prolongée vers de faibles taux de nata­lité et de mortalité. La puissance ­nécessiterait-elle une transition démographique ni trop froide ni trop chaude, comme la bouillie de Boucle d’or et les Trois Ours ?

Doutant des possibilités de voir l’Europe accéder au statut de puissance hégé­monique, Smil observe que la part de l’Europe occidentale dans le PIB mondial est tombée de 34 % en 1900 à guère plus de 20 % en 2000. Et ses perspectives ne font que s’amenuiser à mesure que sa population décline et vieillit. À l’instar du démographe hongrois Paul Demeny, il considère à juste titre que l’Europe sera confrontée à un défi majeur au cours du prochain demi-­siècle. En 2005, pour dix personnes dans l’Union européenne à 25 membres, on en dénombrait quatorze dans les pays musulmans avoisinants. À l’horizon 2050, on en dénombrera, selon le scénario moyen, près de vingt-huit. Même avec une immi­gration nette de plus de 35 millions de personnes d’ici à 2050, l’Europe des 25 pourrait perdre quelque 10 millions d’habitants et voir sa population s’établir à 450 millions, tandis que celle de ses voisins du Sud et du Sud-Est atteindra peut-être 1,25 milliard.

Smil aborde la question du « nouvel ordre mondial » en se demandant quel sera le pays « dominant ». Il s’attend à ce que deux grandes tendances se poursuivent au cours de la prochaine génération, « la montée de la Chine et le repli des États-Unis ». Mais ­l’issue est incertaine. La Chine possède des fragilités et des handicaps : un système politique trop autocratique, des statistiques souvent peu fiables, un déficit de naissances de filles, un ­excès de jeunes hommes célibataires, un vieillissement rapide de la population induit par la poli­tique de l’enfant unique, des régimes de retraites inadaptés, des inégalités croissantes, un environnement dégradé, un manque de terres cultivables (à peine 0,1 hectare par personne, contre 0,5 dans les pays occidentaux), une dépendance aux importations de viande et de céréales, des pénuries d’eau, un excès d’émissions de dioxyde de soufre et d’oxyde d’azote, des projets hydroélectriques désastreux pour l’environnement et un manque d’idées nouvelles susceptibles d’asseoir le pouvoir du Parti 6.

Et Smil a beau dire admirer les États-Unis, il n’en estime pas moins que « leur hégémonie est sur le déclin depuis un certain temps déjà » et que « de nombreuses composantes de ce processus complexe sont désormais tout à fait ­visibles ». Il cite notamment les limites de la puissance militaire américaine constatées en Corée, au Vietnam, en Somalie et en Irak, et l’incapacité du pays à réguler ses flux migratoires. Il évoque aussi le déficit budgétaire croissant du pays, la détérioration de sa ­balance des paiements courants et sa dépendance aux impor­tations pour les fournitures et accessoires industriels, l’énergie, les biens d’équipement et les produits manufacturés courants7. La part des États-Unis dans le PIB mondial est passée de 35 % en 1945 à seulement 20 % en 2005.

Smil s’étend sur les problèmes démographiques, sociaux et comportementaux des États-Unis. La population américaine vieillit, quoique dans une moindre mesure comparée à celles de l’Europe et du Japon. Il n’y aura pas suffisamment de jeunes Américains en mesure d’acheter les actions et les biens immobiliers fortement valorisés des riches baby-boomers qui prennent actuellement leur retraite. Une part croissante de ces actifs finira donc d’ici à 2050 entre les mains d’investisseurs non occidentaux. En 2003, les compétences en mathématiques des élèves américains de 15 ans étaient inférieures à celles de leurs homologues de tous les autres pays de l’OCDE, hormis le Portugal, la Grèce, la Turquie et le Mexique. La forme physique de la popu­lation se détériore tandis que l’obésité augmente. « De toute évidence » – pour Vaclav Smil du moins –, les États-Unis « sont en sursis et n’ont pas l’intention de remédier à cela dans l’immédiat. […] L’hégémonie américaine est dans sa phase crépusculaire ».

« Le pays dominant, considère Smil, a son importance, que ce soit en tant que sauveur, puissance hégémonique, locomotive, modèle, force d’attraction ou gendarme brutal. Or si les États-Unis ont pu être l’un ou l’autre vis-à-vis de différents pays à différentes époques, le fait qu’ils abandonnent ces rôles ne créera pas un monde plus stable, surtout s’il n’y a pas d’autre puissance incontestablement dominante ou d’alliance majeure pour prendre la relève […]. En l’absence d’un leader mondial dans un monde balayé par les forces de la mondialisation, la situation ressemblerait à celle qui a suivi le repli de la puissance romaine […] : un morcellement durable et chaotique, préjudiciable au progrès économique, qui exacerberait considérablement bon nombre des tendances sociales et environnementales alarmantes d’aujourd’hui. »

Smil fait aussi valoir que les pays sont devenus de plus en plus interdépendants et de plus en plus dépendants « de sources d’énergie, de matières premières, de denrées alimentaires et de produits manufacturés de provenance de plus en plus lointaine et diversifiée, ainsi que de systèmes de communication et de traitement de l’information de plus en plus universels. Aucun pays ne peut désormais échapper à cet impé­ratif, et, à mesure que ce processus s’intensifie, aucun d’entre eux – si techniquement compétent et militairement puissant soit-il – ne pourra reven­diquer une réelle prépondérance ». S’il en est ainsi (comme je le pense), alors ­aucun pays ne sera dominant, au sens où Vaclav Smil l’entend, et on se demande dès lors pourquoi il se préoccupe tant de savoir quel sera le pays dominant, si tant est qu’il y en ait un. À mon sens, qu’aucun pays ne domine constituerait un progrès, car la négociation et les échanges fondés sur les avantages comparatifs se substitueront à la domi­nation par la force.

Smil n’a que dédain pour les « analyses mutuellement incompatibles des experts » – lorsque, en l’absence d’informations fiables, les ­spécialistes peuvent soutenir des points de vue diamétralement opposés. Il considère quant à lui que « l’histoire fourmille de preuves de l’incapacité récurrente des experts à décrire […] dans toute sa comple­xité l’avenir de la planète et des humains». Il a en revanche une excellente opinion de lui-même, et il explique pourquoi : ses origines tchèques, sa maîtrise de toutes les grandes langues euro­péennes, sa connaissance du chinois et du japonais, ses cinq années d’études de l’arabe littéraire et de l’arabe dialectal égyptien, sa vie aux États-Unis et au Canada, ses fréquents séjours en Asie. Il affiche ses compétences linguistiques en ouvrant chaque chapitre par une épigramme en latin (accompagnée de sa traduction en anglais). À un moment, il cite un dicton en chinois, sans prendre la peine de le traduire. Pour contester les scénarios enthousiastes quant à l’avenir de l’Europe, il écrit en toute modestie : « L’auteur, un Européen sceptique qui comprend les principales langues du continent, a vécu et gagné sa vie sur d’autres continents et a étudié d’autres sociétés, devrait pouvoir apporter une appréciation plus réaliste. »

Comme dans ses précédents livres et articles scientifiques, Smil fait valoir en guise de conclusion : « nous devons chercher à minimiser les risques, à prendre des décisions utiles en tout état de cause, même s’il s’avère qu’elles étaient fondées sur une évaluation des risques partiellement ou entièrement erronée ». Notre obsession du terrorisme ne doit pas, selon lui, nous faire perdre de vue des dangers plus probables dans les cinquante prochaines années : une « méga­guerre » et une ou deux pandémies, de grippe ou autre. Quand on voit les immenses souffrances causées par les formes actuelles du VIH, une variante plus infectieuse et plus virulente pourrait provoquer une nouvelle catastrophe pandémique virale.

« Des mesures de prévention, de préparation et d’atténuation doivent être prises afin d’éviter les conséquences extrêmes des risques non gérés, qu’il s’agisse d’une pandémie virale, du ­réchauffement planétaire ou de l’utilisation d’armes de destruction massive par des terroristes», écrit Smil. Mais, poursuit-il neuf pages plus loin, « il n’est tout bonnement pas possible de se préparer à un usage terroriste de missiles nucléaires qui ferait instantanément des dizaines de millions de morts ou à une pandémie très virulente qui provoquerait plus de 100millions de morts ».

Pouvons-nous ou pas nous préparer correctement à de telles menaces ? Vaclav Smil ne se prononce pas : « Dans cette vue d’ensemble, je reste volontairement indécis sur l’avenir de la ­civilisation. »

Cet exercice de futurologie et de nombreux autres tout aussi hasardeux ont-ils dès lors un intérêt ? Oui, s’ils nous incitent à nous préparer à un avenir par définition incertain. Non, si la vision de problèmes à venir nous ­détourne des problèmes actuels, déjà terribles. En Afrique centrale, par exemple, 55 % de la population est sous-alimentée. Sur les 6,7 milliards d’habitants de la planète, environ 1 sur 7 souffre de faim chronique et au moins 2 milliards ont des carences en micronutriments8. Dans les pays en développement, près de 1 enfant sur 3 souffre d’un retard de croissance, sans compter ceux qui meurent en bas âge, alors que le monde produit de quoi permettre à tous de se nourrir correctement. Dans le même temps, des sommes faramineuses sont dépensées pour la préparation et la mise en œuvre de la violence organisée : les dépenses militaires mondiales ont dépassé 1 200 milliards de dollars en 2006 9. La catastrophe mondiale aujour­d’hui, c’est que plusieurs milliards de personnes doivent faire une croix sur leur santé, leurs ­talents, leur dignité – un gâchis qui a un coût incalculable.

Comme il se concentre sur des catas­trophes mondiales et de discutables tendances de fond, Vaclav Smil ne prête pas assez attention à des évolutions prometteuses, comme on en voit à l’œuvre en matière d’éducation, de conservation, de technologies de l’information et de biotechnologies. Au xxe siècle, l’enseignement primaire a cessé d’être le privilège de quelques enfants dans les pays riches pour devenir la réalité de la plupart des enfants du monde (bien que des lacunes notables subsistent). Et, d’ici à 2050, un enseignement secondaire universel de qualité pourrait être atteint à un coût raisonnable, ce qui sera extrê­mement bénéfique aux individus et aux sociétés. La protection des espèces et des aires naturelles a elle aussi considérablement progressé entre la création du premier parc national du monde, Yellowstone, en 1872, et le congrès mondial des parcs naturels de 1982, qui recommandait qu’au moins 10 % des terres d’un pays soient classées zones protégées. Cet objectif fut finalement adopté en 1987 par la Commission mondiale des Nations unies sur l’environnement et le développement et par certaines organisations de protection de la nature. Comme le souligne Vaclav Smil, ces mesures de préservation ont un coût raisonnable, et le changement climatique mondial accroît la nécessité de préserver les forêts.

Les technologies de l’information du XXe siècle – radio, télévision, ordinateur, téléphone portable, réseaux câblé et satellitaire à haut débit – peuvent, au XXIe siècle, permettre de sensibiliser davantage la population mondiale au sort des personnes qui meurent de faim ou sont victimes de violences. Elles peuvent aussi être mises au service de la surveillance de l’environnement ou de l’éducation et contribuer à réduire la consommation de matières premières. Enfin, les avancées biotechnologiques du XXe siècle, notamment la découverte des bases chromosomiques de la géné­tique, de l’ADN, de l’ARN et des protéines, l’invention des antibiotiques, des vaccins et des contraceptifs ainsi que la mise au point de puissants outils d’analyse génétique pourraient ouvrir la voie à des progrès en matière de ­santé ­humaine et amener à mieux prendre en compte la ­diversité des autres espèces et leur importance pour notre ­santé et notre bien-être.

Ces évolutions sont tout aussi susceptibles de transformer l’histoire du monde que les catastrophes et les tendances parfois discutables qu’anticipe Vaclav Smil. Mais pas d’optimisme béat : ces perspectives encourageantes ne se concrétiseront que si nous ­aimons, nourrissons, formons, employons et protégeons les actuels habitants de la planète, à commencer par les jeunes.

Joel E. Cohen est un biomathématicien américain. Il est professeur de biologie des populations à l’université Rockefeller de New York.

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 24 septembre 2009. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. D’après une étude publiée en 2016 par des chercheurs de l’université Johns Hopkins, les erreurs médicales seraient à l’origine de la mort de 250 000 personnes chaque année aux États-Unis. Cela en ferait la troisième cause de décès, après les maladies cardiovasculaires et les cancers.

2. Smil juge le bilan carbone des éoliennes désastreux.

3. Selon Smil, les humains ont davantage perturbé le cycle de l’azote que celui du CO2.

4. Il attache autant d’importance à la montée du péril dû aux menaces pesant sur l’approvisionnement en eau potable.

5. Comme le fait remarquer l’auteur de l’article, Smil se trompe ici sur la Malaisie, dont le taux de fécondité était encore à l’époque de 2,9 enfants par femme (il est tombé à moins de 2 en 2020).

6. Smil est l’un des premiers Occidentaux à avoir attiré l’attention sur les problèmes environnementaux de la Chine.

7. Le déficit budgétaire américain a beaucoup diminué dans les années qui ont suivi la parution du livre de Smil, avant de repartir à la hausse. Et la dépendance des États-Unis aux importations d’énergie a cessé avec l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste.

8. Le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde, qui avait reculé, est reparti à la hausse (820 millions en 2018) d’après l’Organisation mondiale de la santé.

9. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), le montant total des dépenses d’armement s’est élevé à 1 917 milliards de dollars en 2019, soit près des deux tiers du PIB de la France.

Pour aller plus loin


Dans ce dossier :

 

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Global Catastrophes and Trends: The Next Fifty Years (« Catastrophes et tendances mondiales : les cinquante prochaines années ») de Vaclav Smil, MIT Press, 2008

SUR LE MÊME THÈME

Dossier « AMLO », le messie du Mexique
Dossier La planète des régimes autoritaires
Dossier Donald Trump, les premiers pas d’un apprenti autocrate

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.