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Sayonara, Gangsters (3)

Entre science-fiction, traité philosophique, poésie et roman noir (entre autres), « Sayonara, Gangsters » est une œuvre d’une originalité sidérante. Books offre en avant-première les premiers chapitres de cet ouvrage qui a révolutionné la littérature nippone.

2.

Un vieil homme vivait sur le canapé de la banque. On pourrait dire qu’il en était le propriétaire.
Le vieil homme avait 91 ans ; il se rendait chaque jour à la banque depuis 37 ans.
« La vie était comme un rêve », disait-il en regardant la télévision.
Le vieil homme ne regardait pas la télévision comme moi. Il avait une manière bien à lui.
Quand les acteurs commençaient à hurler, à ôter leurs dessous et à faire de leur mieux pour refiler la patate chaude de la responsabilité de la guerre à l’actionnaire extorqueur qui cherchait à prendre le contrôle de la compagnie, le vieil homme parlait à l’écran du téléviseur.
« Arrêtez, arrêtez ça ! »
L’avocat véreux et alcoolique qui avait été descendu dans le vieux soap par le poids plume de huitième zone de la division de l’Extrême-Orient (l’homme était à la fois le petit ami et, on l’apprenait au dernier épisode, le grand frère longtemps disparu de la belle-fille de l’avocat, qui l’avait violentée) revenait dans le nouveau soap : il jouait le rôle d’un jeune neurochirurgien perturbé par ses cauchemars sur ses expériences homosexuelles au lycée, dans les années d’avant guerre, et qui se balade en découpant en rondelles la tête de ceux qui ont le malheur de lui passer entre les mains.
« Arrêtez, arrêtez ça ! »

 

3.

« Les mains en l’air ! » ont aboyé les gangsters.
Ils étaient quatre, habillés dans le style gangster si identifiable. Ils portaient des chapeaux noirs, des costumes trois pièces noirs, des gants blancs immaculés, et brandissaient des mitraillettes. Ils se tenaient là avec un air de dignité solennelle, comme Al Capone ou John Dillinger ou Clyde Barrow.
« Nous ne souhaitons pas user de violence ! » ont-ils lancé.
Les mains en l’air, gigotant nerveusement, nous regardions fixement les gangsters accomplir leur travail, qu’ils exécutaient avec adresse et vélocité.
Les clients, les employés et moi étions flattés de nous faire attaquer par les célèbres gangsters.
Même après leur départ, nous sommes restés les mains en l’air, jouissant des suites de l’attaque.

 

4.

« Arrêtez, arrêtez ça ! » répétait le vieil homme.
Alors que les gangsters dévalisaient la banque et nous terrorisaient avec leurs menaces de mort et de violence, le vieil homme gardait les yeux rivés sur le téléviseur.
Dans un soap, les gangsters se vautraient dans une mer de sang.
Froidement, Eliot Ness glissait son Colt 38 dans son étui.
« Que de violence », murmurait Eliot Ness.
« Arrêtez, arrêtez ça ! » répondait le vieil homme.

 

5.

J’enseigne la poésie dans une école de poésie.
Cela me fait bizarre de dire : « J’enseigne la poésie dans une école de poésie. » Je me sens comme un groom du vieil Imperial Hotel de Tokyo, qui fait de son mieux pour garder la posture raide comme une tringle tout en tenant un plateau sur lequel repose une bière glacée, tandis qu’à côté de lui Katharine Ross (1) rince soigneusement l’intérieur de son vagin sur son bidet portatif.

 

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6.

Je suis sûr que cela fait aussi bizarre d’entendre annoncer : « J’enseigne la poésie dans une école de poésie. »
« C’est pas vrai ? » gémissent les gens, ou : « Ça, c’est quelque chose ! » et ils restent en plan avec un large sourire pendant que leur cerveau cogite au galop comme s’ils essayaient de résoudre l’énigme la plus compliquée du monde.
Perdus dans leurs pensées, ils sont en train de se noyer.
Alors j’envoie le canot de sauvetage.
« Vous savez, c’est un travail comme un autre. Je n’avais pas le choix. J’avais besoin d’un boulot. Enseigner la poésie n’est pas différent de taper soixante mots à la minute ou de décharger cent volts de courant électrique dans la tête d’un cochon pour l’envoyer au ciel, et je ne pense pas que je doive avoir honte de ce que je fais. »
« Non, bien entendu ! C’est un super boulot, vraiment, ce truc d’enseigner la poésie ! Je veux dire, vous parlez bien de poésie, oui ? Ouah, c’est tellement incroyable ! »
Extasiés, ils s’accrochent au canot de sauvetage que je leur ai envoyé ; ils frappent la surface de l’eau avec leurs pieds et grimpent sur ma chaloupe avec un tel sans-gêne qu’on pourrait la prendre pour une bouée gonflable en vinyle qu’ils ont eux-mêmes amenée.
« Et vous enseignez aussi les romans ? »
J’enseigne la poésie dans une école de poésie.

 

7.

J’ai longtemps soutenu que la poésie doit être charmante.
La grande poésie a toujours été charmante. Le livre de l’Ecclésiaste était charmant. L’Iliade, les Illuminations, Howl et les Coca-Cola Lessons et Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band étaient, tous autant qu’ils sont, de charmants poèmes (2).
Les Cantos sont la seule exception. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, c’est une exception. Les Cantos sont peut-être grands, pour peu que je puisse en juger, ils n’ont absolument rien de charmant, et ainsi je décidai un jour de profiter d’une des grandes collectes d’ordures qui ont lieu deux fois par mois pour les balancer discrètement sur le tas.

 

8.

« “Parmi les histoires et les actions simples, les pires sont les histoires ou les actions ‘à épisodes’ ; j’appelle ‘histoire à épisodes’ celle où les épisodes s’enchaînent sans vraisemblance ni nécessité. Les mauvais poètes composent ce genre d’œuvres parce qu’il sont ce qu’ils sont, les bons, à cause des acteurs ; en effet, comme ils composent des pièces de concours, ils étirent souvent l’histoire au mépris de sa capacité, et ainsi ils sont forcés de distordre la suite des faits (3).” »
« Miaa-aaa-ouou. »
Livre de Chansons était assise sur le rocking-chair, vêtue d’une vaporeuse robe blanche, et « Henry IV » ronronnait, installé sur son giron. Elle lui lisait Aristote.
La voix de Livre de Chansons était comme un très vieil enregistrement en monophonie de Pablo Casals jouant du violoncelle peu avant l’arrivée de la stéréo (4).
« Donnez une chance à la paix ! » avait dit Pablo Casals. Avant d’interpréter Kol Nidrei de Bruch. Tout le monde pleurait dans le public du Royal Opera House de Covent Garden. Le directeur d’EMI, qui supervisait l’enregistrement, pleurait avec le mixeur, le producteur et le coordinateur ; Otto Klemperer pleurait, assis dans la fosse d’orchestre avec sa maîtresse ; même les gardes pleuraient, ainsi que l’abattant des toilettes.
Je me demande ce qui les faisait pleurer. Je me demande pourquoi des sons charmants attristent les gens.
« “Puisque le poète est auteur de représentations, tout comme le peintre ou tout autre faiseur d’images, il est inévitable qu’il représente toujours les choses sous l’un des trois aspects possibles : ou bien telles qu’elles étaient ou qu’elles sont, ou bien telles qu’on les dit ou qu’elles semblent être, ou bien telles qu’elles doivent être.” Mon chéri, serais-tu assez chou pour réchauffer le lait de “Henry IV” ? »
« Mais oui », ai-je dit.
« Henry IV » est un grand admirateur d’Aristote. Il aime aussi Kant. Chaque fois que Livre de Chansons est sortie et ne peut donc pas lui faire la lecture, je lis le passage où Kant démontre avec une égale clarté à la fois l’existence et la non-existence de Dieu. « Henry IV » écoute, ses oreilles frémissant de plaisir.

 

9.

« Henry IV » dort dans son panier dans un coin de notre chambre. Quand j’ai rencontré Livre de Chansons, ses seules possessions étaient ce panier, et « Henry IV » à l’intérieur du panier.
«“Henry IV” est né dans son panier, sais-tu ? Il est le seul survivant d’une portée de six chatons. La mère est morte elle aussi, avait dit Livre de Chansons. Et “Henry IV” croit qu’il les a tués. »
La première fois où Livre de Chansons m’a embrassé, « Henry IV » nous regardait attentivement dans son panier en clignant des yeux.
« Henry IV » est un affreux matou géant noir qui boit des cocktails au lait et à la vodka avant de s’endormir à nos pieds.

 

Ce texte est extrait du roman Sayōnara, Gyangutachi (« Sayonara, Gangsters »), qui paraîtra en français chez Books éditions en mars 2013. Il a été traduit par Jean-François Chaix.

Notes

1| Actrice américaine ayant joué notamment dans Les Mystères de l’Ouest (1965) et Le Lauréat (1967).

2|  Si Howl (1955) est le poème qui a rendu Allen Ginsberg célèbre, les Cantos forment l’œuvre maîtresse d’Ezra Pound et Coca-Cola Lessons (1980) celle de l’un des plus grands poètes japonais contemporains, Shuntarô Tanikawa. Quant à Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), c’est le huitième album des Beatles.

3| Aristote, La Poétique, Seuil, 2011. Texte, traduction et notes par Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot.

4| Mort en 1973, le violoncelliste et compositeur espagnol Pablo Casals était également connu pour son engagement contre la dictature franquiste.

LE LIVRE
LE LIVRE

Sayonara, Gangsters de Sayonara, Gangsters (3), Kodansha

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