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Ils se prennent pour les 100 %

De quoi le « populisme » est-il le nom ? De l’antiélitisme ? Du racisme ? En partie, mais cela ne suffit pas à saisir la nature profonde du phénomène. Sa véritable essence réside dans un antipluralisme viscéral. Les populistes conçoivent le peuple comme une entité homogène, dont la volonté – forcément pure – ne saurait être exprimée que par une formation, la leur.

 

Maintenant, qu’est-ce exactement que le populisme ? Et où se situe la ligne de démarcation séparant le populisme d’autres phénomènes politiques ? Le populisme n’est en rien affaire de couches (ou classes) sociales clairement identifiables ; il n’est en rien affaire de « feeling » (1) ; et la question de savoir si une personnalité politique ou une formation politique est populiste ne peut se voir apporter une réponse à travers une estimation de la qualité de l’offre proposée par cette personnalité ou par cette formation en termes de politique publique. Le populisme, telle est bien ma thèse, est une conception de la politique tout à fait précise : les populistes considèrent que des élites immorales, corrompues et parasitaires viennent constamment s’opposer à un peuple envisagé comme homogène et moralement pur – ces élites n’ayant rien en commun, dans cette vision, avec ce peuple. Parfois, les noms mêmes des formations partisanes témoignent déjà de cette mise en équivalence du « peuple ordinaire » et du « seul véritable peuple » : les dirigeants du parti finlandais Perussuomalaiset (littéralement « Les Finlandais ordinaires ») attachaient une extrême importance à ce que le nom de leur formation soit traduit à l’étranger comme ils le souhaitaient ; ils tenaient en effet à ce que l’on parle de « Finlandais de souche » ou de « vrais Finlandais » ; les choses ont changé entre-temps : ils s’appellent et sont appelés désormais « Les Finlandais ». Dans l’imaginaire des populistes de droite, les élites s’allient de surcroît, fort malheureusement, à des classes parasitaires qui ne sauraient pas plus être considérées comme faisant partie du peuple véritable. Un exemple d’une telle vision des choses peut aujourd’hui être observé en Europe de l’Est, où les Roms seraient, dit-on, soutenus en premier lieu par les élites post-communistes et pro-européennes : pour ne prendre qu’un exemple, le Jobbik, un parti hongrois d’extrême droite, met en parallèle « criminalité politicienne » et « criminalité gitane ». Dans cette logique, non-nationaux et post-nationaux conspirent contre la vraie nation. De la même façon, aux États-Unis, beaucoup considèrent que les élites de gauche de la côte Est et de la côte Ouest seraient constamment intervenues en faveur du Mouvement des droits civiques, en faveur des Noirs, une alliance qui, à leurs yeux, aurait trouvé son incarnation paradigmatique en la personne de Barack Obama, diplômé de Harvard. Sans doute est-ce la raison pour laquelle lesdits « birthers », bruyamment relayés par Donald Trump, prétendent depuis des années qu’Obama aurait usurpé sa charge de président faute d’être né, disent-ils, sur le sol américain. Obama, selon eux, ne ferait donc nullement partie du peuple, et pas uniquement du point de vue symbolique : il n’en ferait littéralement pas partie (Obama a fini par mettre un terme au « débat » en rendant public son extrait d’acte de naissance, dont l’authenticité fut bien sûr tout de suite mise en doute par les « birthers » ; plus tard, Trump accusa encore Ted Cruz, l’un de ses concurrents dans la course à l’investiture républicaine pour les présidentielles, né au Canada, de ne pas être un « natural born citizen »). La critique des élites est un critère nécessaire mais en rien suffisant lorsqu’il s’agit de décider si l’on a affaire ou non à une rhétorique populiste (tant que les populistes sont dans l’opposition). En effet, doit encore s’ajouter à cette critique des élites la très ferme revendication morale d’un monopole de la représentation populaire : l’idée bruyamment assénée que les populistes seuls représentent le peuple véritable, tous les autres soi-disant représentants des citoyens étant, d’une manière ou d’une autre, illégitimes. L’énoncé « Nous sommes le peuple », les populistes ne le revendiquent pas tellement en tant que tel ; leur message consiste plutôt à affirmer : « Nous seuls représentons le peuple. » Le populisme n’est donc pas seulement antiélitaire, il est aussi antipluraliste. Et c’est avant tout leur revendication morale d’un monopole de la représentation qui fait réellement des populistes ce qu’ils sont, et qui fait d’eux et de leur rapport à la démocratie un problème préoccupant. C’est que les populistes ne disent pas : « Nous sommes les 99 %. » Ils n’affirment rien moins que représenter les 100 %. Les populistes ne sont donc en rien, comme on le dit souvent, un « correctif » utile pour une démocratie qui se tiendrait à bonne distance du vilain peuple. Des théoriciens de gauche, tout particulièrement, pensent que l’équilibre entre la démocratie et le libéralisme ou l’État de droit a été rompu et que les populistes pourraient contribuer à le rétablir en rajoutant du poids côté démocratie. Ce vœu pieux repose pourtant sur un malentendu fondamental : c’est que les populistes ne s’intéressent absolument pas à la question de la participation des citoyens en elle-même ; leur critique n’est pas dirigée contre le principe de représentation politique en tant que tel (qui, dans les faits, entretient avec la démocratie un rapport fait de tensions), mais contre les représentants en fonction qui, affirment-ils, ne représenteraient en rien les intérêts du peuple. Christoph Blocher, le populiste suisse à l’exceptionnel succès, a en effet établi, de façon tout à fait explicite, une distinction entre les « fausses » élites et les élites « authentiques » : « Dans l’État démocratique et dans la libre économie de marché, seule l’élite qui accomplit sa mission avec l’ardeur, la compétence et l’aptitude requises peut être reconnue », les élites ne satisfaisant pas à cette exigence devant être « immédiatement écartées et remplacées ». Les manifestations du mouvement Pegida [un mouvement anti-immigrés et islamophobe allemand] sont l’occasion d’entendre de temps à autre une variante plus radicale de cette vision des choses : les politiciens actuels, comme l’assène l’un de ses slogans, ne seraient en rien des représentants du peuple, mais bien des « traîtres au peuple ». À ce stade, il serait possible d’avancer, en guise d’objection à mes arguments, que ce sont précisément les populistes qui en appellent toujours au scrutin populaire. Pourtant, lorsque les populistes exigent un référendum, ce n’est pas dans le but de déclencher un processus de discussion ouvert entre électeurs, mais parce que les citoyens devraient à leurs yeux promptement entériner ce qu’eux, populistes, ont toujours reconnu comme étant l’authentique volonté populaire (laquelle, très perfidement, ne serait pas mise en œuvre par la faute d’élites illégitimes guidées par leurs seuls intérêts). Cette idée d’un mandat impératif explique aussi pourquoi les populistes concluent si volontiers des « contrats » avec le peuple – comme, notamment, le parti suisse Union démocratique du centre, ou Jörg Haider, qui affirma en son temps signer un contrat avec l’Autriche, ou encore Silvio Berlusconi, qui avait proposé de signer un « contrat avec les Italiens ». La politique se réduit alors à l’exécution d’un contrat (et l’on perd de vue que l’offre contractuelle n’est absolument pas venue du peuple, mais d’un parti bien particulier). Pour citer de nouveau le populiste suisse Christoph Blocher : « Seule l’exécution du contrat, le fait que le succès soit au rendez-vous, est l’élément décisif dans la conduite des affaires. Seule compte la mission définie par le contrat – et je pense ici à celle que je me suis fixée. En conséquence, c’est le contrat qui guide toujours une
conduite des affaires rencontrant le succès. » Cette logique fondée sur l’idée d’une « mission » contractuellement établie (les citoyens étant soi-disant ici les mandants, des mandants communiquant des instructions dépourvues de toute ambiguïté) explique le rôle en définitive ambivalent que doit jouer le peuple aux yeux des populistes : à première vue extrêmement actif, ce rôle s’avère pourtant, en fin de compte, d’une parfaite passivité. Il s’agirait en effet ici de mettre en œuvre, point par point, la volonté du peuple envisagée comme un mandat impératif ; mais dans la mesure où le peuple ne saurait s’exprimer d’une seule voix, de façon réellement cohérente, le besoin s’impose d’un acteur qui souffle au peuple ce que celui-ci entendrait dire. En effet, le politicien populiste se présente habituellement aussi comme un simple « porte-voix » (masquant ainsi son rôle de très douteux interprète des idées et intérêts des citoyens). « Il pense ce que Vienne pense », pouvait-on lire sur une affiche du Parti de la liberté d’Autriche, le FPÖ, mettant en avant sa tête de liste, Heinz-Christian Strache. Pour le dire autrement : dans la vision des choses populiste, le représentant se contente de représenter – très loin de la conception de la représentation entretenue par les gens de gauche, par les libéraux ou encore par les conservateurs (que l’on pense à Edmund Burke), qui attendent des représentants qu’ils fassent usage de leur propre faculté de jugement. C’est que la démocratie moderne ne connaît que le mandat libre, et non le mandat impératif. La conception prémoderne de l’idée de représentation qui avait cours dans les sociétés d’ordres [Ständegesellschaften] entre au moins à cet égard en résonance avec celle des populistes : les représentants des différents corps, de la noblesse, du clergé, ou encore du « petit peuple », articulaient plus ou moins des intérêts bien déterminés ; un processus politique dynamique, et pour cette raison même toujours imprévisible, n’était pas ici nécessaire. C’est qu’il suffit, dans une telle logique, de (prétendre) savoir : « IL veut ce que NOUS voulons », pour citer un autre slogan en faveur de Heinz-Christian Strache. Si ce n’est qu’il n’est absolument pas ici question d’intérêts – au pluriel, et légitimement au pluriel –, mais d’un intérêt singulier, prétendument objectif : celui d’un peuple envisagé comme une entité homogène. Ou peut-être ne s’agit-il pas même d’un intérêt, mais d’une identité se combinant à un intérêt bien déterminé, de façon apparemment nécessaire. En effet, il n’est même pas indispensable, dans cette logique, d’interroger au préalable le vrai peuple pour savoir ce qu’il veut réellement. En ce sens, la référence fréquente à Jean-Jacques Rousseau et à son idée de volonté générale n’est pas véritablement convaincante. Aux yeux de Rousseau, les citoyens seuls devaient décider réellement eux-mêmes ce qu’ils considéraient être la volonté générale (et donc l’intérêt général). Cette vision des choses était hautement morale : celui qui, au lieu de réfléchir avec sérieux à l’intérêt général, se laissait guider par ses intérêts égoïstes – et qui, de facto, se laissait esclavagiser par eux, du point de vue de Rousseau – devait pouvoir être contraint à sa liberté. Mais il s’agissait là, tout de même, de processus politiques encadrés par des règles appelant les citoyens à agir par eux-mêmes, à titre individuel. Le populiste, lui, ne reconnaît que l’intérêt général de la nation authentique. Il n’attache aucune espèce d’importance à l’idée d’une représentation d’une volonté générale guidée par un certain nombre d’intérêts, lui préférant l’idée d’une représentation symbolique du « vrai peuple » (qui ne saurait, dès lors, être mise directement en question). Bref, il privilégie l’esprit du peuple et non la volonté générale. Cela explique aussi pourquoi les populistes émettent toujours des réserves à l’endroit des Parlements, ces institutions inévitablement pluralistes. De quoi faudrait-il en effet parler ou encore débattre ? La volonté du peuple authentique se révèle dans toute son évidence, disent-ils. Cela explique également leurs réserves à l’endroit des duels télévisés entre candidats : en Hongrie, Viktor Orbán refusa de participer à un quelconque débat télévisé, que ce soit avant les élections de 2010 ou avant celles de 2014, donnant à ses refus l’explication suivante : « Nous n’avons pas besoin aujourd’hui de débats consacrés à des mesures politiques spécifiques, les solutions sont évidentes, nous les avons sous les yeux […]. Je suis certain qu’il vous est déjà arrivé de voir ce qui se passe lorsqu’un arbre tombe dans une rue et que de nombreuses personnes se trouvent présentes sur les lieux. Dans ce genre de situations, on trouve toujours deux catégories de personnes : il y a celles qui ont leur grande théorie, et qui commencent à débattre des moyens d’évacuer l’arbre, faisant part aux autres de leurs merveilleuses théories, et prodiguant des conseils à tout va. Et il y a les autres, qui considèrent que le mieux est, à la condition de s’y mettre, de retirer l’arbre de la rue. Mes chères dames, et chers messieurs, nous devons comprendre qu’aucune théorie n’est nécessaire à la reconstruction de notre économie : il suffit, et il est temps, de nous retrousser tous les manches. » C’est par ailleurs une erreur que d’établir un lien systématique entre le populisme et une manière de diriger charismatique, comme nous le confirme l’histoire de l’Amérique latine au XXe siècle. Nous avons tous à l’esprit telle ou telle scène nous montrant un homme (ou, dans le cas d’Evita, une femme) se ralliant les masses (les descamisados, par exemple, comme étaient appelés les partisans « sans chemises » de Perón) en s’adressant à elles d’un balcon. Mais le fait d’être acclamé par le peuple massé sous un balcon ne saurait être confondu avec le charisme ; et pas plus une conception plébiscitaire de l’acte de gouverner. Incontestablement, les partis populistes ont tout à gagner à être dirigés par des personnalités faisant forte impression, suscitant l’enthousiasme, et faisant oublier un temps les difficultés du quotidien – mais cela vaut aussi pour les autres collectifs politiques. L’imaginaire populiste attache une importance décisive à la capacité du dirigeant à reconnaître et mettre en œuvre la volonté du peuple au singulier. Dans cette conception des choses, le dirigeant (ou la dirigeante) ne gouverne pas sur le mode de l’absoluité : il (ou elle) se conforme plutôt à une sorte de morale de la fidèle exécution du contrat passé avec le peuple, telle qu’a pu la formuler Blocher. C’est ici qu’entre sans doute en jeu un talent bien particulier, la capacité du dirigeant à reconnaître et mettre en œuvre la volonté populaire. L’idée que le populiste se fait de sa mission se rapproche ici des conceptions épistémiques de la démocratie, sans être pour autant identique à elles, dans la mesure où l’idée qu’il se fait de sa mission est en fin de compte liée à l’idée d’une représentation symbolique correcte. Cette figure de pensée est une variante intéressante de la conception de la représentation que défend le politiste français Bernard Manin, une conception largement débattue parmi les théoriciens de la démocratie (2). Manin soutient que la représentation n’est absolument pas un principe démocratique : à ses yeux, celui qui croit véritablement à l’égalité démocratique devrait privilégier, pour ce qui est de l’attribution des charges publiques, une procédure de tirage au sort, telle qu’elle était la plupart du temps pratiquée dans l’Athènes démocratique (sauf pour certaines charges imposant une expérience et une compétence particulières, par exemple celle de général ou strategos, qui supposaient une procédure électorale). L’institution d’une élection des représentants, poursuit Manin, repose en revanche sur des conceptions qui sont en définitive aristocratiques. En effet, des élections supposent précisément de choisir le « meilleur » ou la « meilleure » pour occuper la charge en question. Élire des représentants, c’est partir du principe – pour autant que « nous », présumés bons citoyens démocratiques, soyons sincères – que les capacités politiques sont en définitive inégalement réparties. Certes, et bien évidemment, c’est aux électeurs qu’il incombe de décider quelles compétences sont à leurs yeux particulièrement importantes. Mais, comme l’affirme Manin, même ces citoyens qui se déclarent démocrates ne prennent pas réellement au sérieux l’idée d’égalité politique ; et nous avons là, pour autant que l’on suive la démonstration de Manin, le fait décisif. L’un des aspects importants de la théorie de Manin consiste à montrer que la tentative d’élire la personne la plus « normale » possible (ce profil qui, aux États-Unis par exemple, est baptisé « Joe the Plumber » [« Joe le plombier »]) ne modifie absolument en rien la nature aristocratique de l’affaire. En effet, celui qui correspond au profil le plus ordinaire se révèle précisément être, de ce fait même, très particulier. Carl Schmitt avait avancé dans sa Théorie de la Constitution que « [c]eux qui gouvernent sont distingués par le peuple et non du peuple ». Mais, si l’on suit la démonstration de Manin, ils le sont bien, particuliers, et peu importe ici qu’ils fassent mine d’être communs ou peut-être ordinaires, ou même qu’ils souhaitent sincèrement l’être (enfin, chose non moins importante, les représentants sont également distingués du fait même qu’ils ont plus de pouvoir) (3). Dans cette mesure, le dirigeant populiste est en fin de compte lui aussi très particulier, mais cette spécificité n’a rien à voir avec le charisme personnel, comme on le prétend si fréquemment ; il ou elle ne doit pas nécessairement être un outsider ou un non-politicien faisant preuve d’inexpérience politique tout en faisant de ce manque d’expérience un argument politique. Bien sûr, la critique des élites politiques ne s’avère convaincante qu’à la condition de démontrer que l’on n’en a jamais fait partie. Mais cette posture de marginal, souvent très consciemment mise en scène, n’est pas ce qui importe le plus ; quant à l’idée qu’il suffirait, pour discréditer les populistes, d’attirer l’attention sur le fait que nombre d’entre eux sont des politiciens professionnels, elle est plutôt naïve. Et il est d’ailleurs tout aussi naïf de croire que tous les partis populistes finiront bien par disparaître un jour au motif que même leur dirigeant fondateur charismatique est en définitive mortel. La spécificité d’un leader populiste n’est pas liée à la question du charisme personnel ni à un quelconque statut d’outsider, mais a tout à voir avec la logique interne propre au populisme. Comme cela a été montré plus haut, il est décisif, du point de vue des populistes, que le dirigeant (ou la dirigeante) puisse reconnaître tout seul, de lui-même, et avec justesse, l’authentique volonté du peuple, et qu’il ou elle puisse la représenter de façon cohérente. Quant à la volonté du peuple, elle est par définition, aux yeux des populistes, moralement pure : il ne peut tout simplement pas exister de peuple corrompu dans l’imaginaire populiste (alors que, par exemple, les marxistes, les léninistes ou encore les libéraux peuvent le concevoir). De cette combinaison résulte une revendication populiste bien précise : celle d’un monopole de la représentation, dont nous avons vu qu’elle revêt un caractère moral. Pareille revendication s’exprime dans des slogans du type « India is Indira » (Gandhi) ou « Le Pasok aux affaires – le peuple au pouvoir » (Andreas Papandreou), ou encore dans des communiqués comme ceux que Chávez pouvait faire à intervalles très réguliers lorsqu’il s’adressait à « son peuple », prétendant être « une part [d’eux] tous ». Ce serait une erreur que d’inférer de cette apparente « identité » avec le peuple l’idée d’un fondement nationaliste ou raciste du populisme, comme le fit Carl Schmitt aux débuts du national-socialisme avec son concept d’« identité d’espèce ou de race » [Artgleichheit]. Le national-socialisme était une forme de populisme, mais tout populisme n’aboutit pas au national-socialisme ou à une autre forme de totalitarisme. Dans les années 1920 et 1930, il fallut que le racisme et l’exaltation de la violence se surajoutent à la revendication d’un monopole de la représentation pour qu’une logique populiste devienne spécifiquement national-socialiste. Pour être populiste, il n’est donc en rien nécessaire d’être nationaliste, raciste ou partisan d’un quelconque chauvinisme ethnique. Mais les populistes ont besoin d’une sorte de critère moral préexistant à toute décision et séparant le bon peuple des mauvaises élites, d’un critère moral expliquant aussi qui fait véritablement partie du peuple authentique et qui n’en fait pas partie. L’histoire nous montre que les idées morales de vertu et de dur labeur ont souvent joué ce rôle-là ; l’abbé Sieyès, déjà, à la veille de la Révolution française, justifiait l’idée que le tiers état était l’authentique peuple français au motif qu’il travaillait contre l’aristocratie et le clergé. Aux États-Unis, le populisme s’accompagnait souvent d’une idéologie productiviste (le « producerism »), et donc de l’idée voulant que le peuple vertueux était un peuple de producteurs (et avant tout de petits producteurs, dont il était possible de se représenter concrètement à la fois le travail et les produits). La Ligue du Nord italienne présente des traits similaires, comme en témoigne son slogan « Roma ladrona » (« Rome est une voleuse ») : au nord, on travaille dur ; au sud, il n’y a que des chapardeurs. De tels critères moraux de mérite et de vertu sont seuls à même de permettre le passage d’une représentation empirique de la volonté à une représentation symbolique de cette volonté ; toutefois, un autre trait caractéristique distinctif vient toujours, automatiquement, se surajouter à de tels critères : l’idée selon laquelle ceux qui ne soutiennent pas les populistes ne peuvent en aucun cas faire partie du vrai peuple. Recep Tayyip Erdoğan est allé droit à l’essentiel au mois de juillet 2014 en s’adressant de la manière suivante à ses adversaires : « Nous sommes le peuple. Qui êtes-vous ? » Un tel motif se trouvait déjà dans la rhétorique des révolutionnaires français, qui considéraient que le vrai peuple devait être pour ainsi dire extrait de la masse empirique de tous les Français (pour reprendre une formule très pertinente de Claude Lefort). Autrement dit, qui ne se rallie pas aux populistes s’exclut de lui-même du peuple. Et cette autodisqualification ne saurait être aux yeux des populistes qu’une autodisqualification morale dont les conséquences politiques ne peuvent être que graves.   — Ce texte est extrait de Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, paru aux éditions Premier Parallèle. — Il a été traduit par Frédéric Joly.
LE LIVRE
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Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace de Jan-Werner Müller, éditions Premier Parallèle, 2016

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